CHAPITRE III
Comme la volonté gouverne l'appétit sensuel
Et c'est afin d'exercer nos volontés en la vertu et vaillance spirituelle, que cette multitude de passions est laissée en nos âmes, Théotime : de sorte que les stoïciens, qui nièrent qu'elles se trouvassent en l'homme sage, eurent grand tort; mais d'autant plus que ce qu'ils niaient en paroles, ils le pratiquaient en effets, au récit de saint Augustin , qui raconte cette gracieuse histoire. Aulus Gellius s'étant embarqué avec un fameux stoïcien, une grande tempête survint, de laquelle le stoïcien étant effrayé, il commença à pâlir, blêmir et trembler si sensiblement, que tous ceux du vaisseau s'en aperçurent, et le remarquèrent curieusement, quoiqu'ils eussent ès mêmes hasards avec lui.
Cependant la mer enfin s'apaise, le danger passe, et l'assurance redonnant à un chacun la liberté de causer, voire même de railler, un certain voluptueux asiatique, se moquant du stoïcien lui reprochait qu'il avait eu peur, et qu'il était devenu hâve et pâle au danger, et que lui au contraire était demeuré ferme et sans effroi. A quoi le stoïcien repartit par le récit de ce que Aristippus, philosophe socratique, avait répondu à un homme qui pour même sujet l'avait piqué d'un même reproche; car, lui dit-il, toi tu as eu raison de ne t'être point soucié pour l'âme d'un méchant brouillon; mais moi, j'eusse eu tort de ne point craindre la perte de l'âme d'Aristippus:
et le bon de l'histoire est que Aulus Gellius, témoin oculaire, la récite; mais quant à la repartie qu'elle contient, le stoïcien qui la fit, favorisa plus sa promptitude que sa cause, puisqu"allégeant un compagnon de sa crainte, il laissa preuve par deux irréprochables témoins que les stoïciens étaient touchés de la crainte, et de la crainte qui répand ses effets ès yeux, au visage et en la contenance, et qui par conséquent est une passion.
Grande folie de vouloir être sage dune sagesse impossible; l'Église certes a condamné la folie de cette sagesse, que certains anachorètes présomptueux voulurent introduire jadis, contre lesquels toute l'Écriture, mais surtout le grand Apôtre, crie: Que nous avons une loi en nos corps, qui répugne à la loi de notre esprit.
Entre nous autres chrétiens, dit le grand saint Augustin, selon les écritures saintes et la doctrine sainte : « Les citoyens de la sacrée cité de Dieu, vivant selon » Dieu, au pèlerinage de ce monde, craignent, désirent, se doutant et se réjouissent. »
Oui, même le roi, souverain de cette cité, a craint, désiré, s'est réjoui jusques à pleurer, blêmir, trembler et suer le sang, bien qu'en lui ces mouvements n'ont pas été des passions pareilles aux nôtres, dont le grand saint Jérôme, et après lui l'école, ne les a pas osé nommer du nom de passions, pour la révérence de la personne en laquelle ils étaient, ains du nom respectueux de propassions, pour témoigner que les mouvements sensibles en Notre-Seigneur y tenaient lieu de passion, bien qu'ils ne fussent pas passions, d'autant qu'il ne pâtissait ou souffrait chose quelconque de la part d'icelles, sinon ce que bon lui semblait, et comme il lui plaisait, les gouvernant et maniant à son gré, ce que nous ne faisons pas nous autres pécheurs, qui souffrons et pâtissons ces mouvements en désordre, contre notre gré, avec un grand préjudice du bon état et police de nos âmes.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bén isse
ami de la Miséricorde