CHAPITRE XIII
DES CONSOLATIONS SPIRITUELLES ET SENSIBLES
ET COMME IL SE FAUT COMPORTER EN ICELLES
Un enfant pleurera tendrement, s'il voit donner un coup de lancette à sa mère qu'on saigne; mais si à même temps sa mère, pour la quelle il pleurait, lui demande une pomme ou un cornet de dragées quil tient en sa main, il ne le voudra nullement lâcher.
Telles sont la plupart de nos tendres dévotions: voyant donner un coup de lance qui transperce le coeur de Jésus-Christ crucifié, nous pleurons tendrement.
Hélas! Philothée, c'est bien fait de pleurer sur cette mort et passion douloureuse de notre Père et Rédempteur; mais pourquoi donc ne lui donnons-nous tout de bon la pomme que nous avons en nos mains et qu'il nous demande si instamment, à savoir notre coeur, unique pomme d'amour que ce cher Sauveur requiert de nous ?
Que ne lui résignons-nous tant de menues affections, délectations, complaisances, qu'il nous veut arracher des mains et ne peut, parce que c'est notre dragée, de laquelle nous sommes plus friands, que désireux de sa céleste grâce ?
Ah! ce sont des amitiés de petits enfants que cela, tendres, mais faibles, mais fantasques, mais sans effet. La dévotion donc ne gît pas en ces tendretés et sensibles affections, qui quelquefois procèdent de la nature, qui est ainsi molle et susceptible de l'impression qu'on lui veut donner, et quelquefois viennent de l'ennemi qui, pour nous amuser à cela, excite notre imagination à l'appréhension propre pour tels effets.
2. Ces tendretés et affectueuses douceurs sont néanmoins quelquefois très bonnes et utiles; car elles excitent l'appétit de l'âme, confortent l'esprit, et ajoutent à la promptitude de la dévotion une sainte gaîté et allégresse, qui rend nos actions belles et agréables, même en l'extérieur. C'est ce goût que l'on a ès choses divines, pour lequel David s'écriait:
« O Seigneur, que vos paroles sont douces à mon palais! elles sont plus douces que le miel à ma bouche. » Et certes, la moindre petite consolation de la dévotion, que nous recevons, vaut mieux de toute façon que les plus excellentes récréations du monde.
Les mamelles et le lait, cest-à-dire les faveurs du divin Epoux, sont meilleures à l'âme que le vin le plus précieux des plaisirs de la terre : qui en a goûté, tient tout le reste des autres consolations pour du fiel et de labsinthe. Et comme ceux qui ont l'herbe scitique en la bouche en reçoivent une si extrême douceur, qu'ils ne sentent ni faim ni soif, ainsi ceux à qui Dieu a donné cette manne céleste des suavités et consolations intérieures, ne peuvent désirer ni recevoir les consolations du monde, pour au moins y prendre goût et y amuser leurs affections.
Ce sont des petits avant-goût des suavités immortelles, que Dieu donne aux âmes qui le cherchent; ce sont des grains sucrés, qu'il donne à ses petits enfants pour les amorcer; ce sont des eaux cordiales, quil leur présente pour les conforter, et ce sont aussi quelquefois des arrhes des récompenses éternelles.
On dit qu'Alexandre le Grand, cinglant en haute mer, découvrit premièrement l'Arabie Heureuse, par le sentiment qu'il eut des suaves odeurs que le vent lui donnait; et sur cela, se donna du courage, et à tous ses compagnons: ainsi nous recevons souvent des douceurs et suavités en cette mer de la vie mortelle, qui sans doute nous font pressentir les délices de cette patrie céleste, à laquelle nous tendons et aspirons.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde