CHAPITRE XXXVII
DES DÉSIRS
Ce n'approuve nullement qu'une personne attachée à quelque devoir ou vacation, s'amuse à désirer une autre sorte de vie, que celle qui est convenable à son devoir, ni des exercices incompatibles à sa condition présente; car cela dissipe le coeur et l'alanguit ès exercices nécessaires.
Si je désire la solitude des chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celui que je dois avoir, de me bien employer à mon office présent. Non, je ne voudrais pas mêmement que l'on désirât d'avoir meilleur esprit ni meilleur jugement, car ces désirs sont frivoles et tiennent la place de celui que chacun doit avoir, de cultiver le sien, tel qu'il est; ni que l'on désire les moyens de servir Dieu que l'on n'a pas, mais que l'on emploie fidèlement ceux qu'on a.
Or, cela sentend des désirs qui amusent le coeur; car quant aux simples souhaits, ils ne font nulle nuisance, pourvu qu'ils ne soient pas fréquents.
Ne désirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supporté celles qui se seront présentées; car c'est un abus de désirer le martyre et n'avoir pas le courage de supporter une injure.
L'ennemi nous procure souvent des grands désirs, pour des objets absents et qui ne se présenteront jamais, afin de divertir notre esprit des objets présents èsquels, pour petits qu'ils soient, nous pourrions faire grand profit.
Nous combattons les monstres d'Afrique en imagination, et nous nous laissons tuer en effet aux menus serpents qui sont en notre chemin, à faute d'attention. Ne désirez point les tentations, car ce serait témérité; mais employez votre coeur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront.
La variété des viandes (si principalement la quantité en est grande) charge toujours l'estomac, et s'il est faible, elle le ruine: ne remplissez pas votre âme de beaucoup de désirs, ni mondains: car ceux-là vous gâteraient du tout, ni même spirituels:
car ils vous embarrasseraient. Quand notre âme est purgée, se sentant déchargée de mauvaises humeurs, elle a un appétit fort grand des choses spirituelles; et, comme tout affamée, elle se met à désirer mille sortes dexercices de piété, de mortification, de pénitence, d'humilité, de charité, d'oraison.
C'est bon signe, ma Philothée, d'avoir ainsi bon appétit; mais regardez si vous pourrez bien digérer tout ce que vous voulez manger. Choisissez donc, par l'avis de votre père spirituel, entre tant de désirs, ceux qui peuvent être pratiqués et exécutés maintenant; ceux-là, faites-les bien valoir: cela fait, Dieu vous en enverra d'autres, lesquels aussi en leurs saisons vous pratiquerez, et ainsi vous ne perdrez pas le temps en désirs inutiles.
Je ne dis pas qu'il faille perdre aucune sorte de bons désirs, mais je dis qu'il les faut produire par ordre; et ceux qui ne peuvent être effectués présentement, il les faut serrer en quelque coin du coeur, jusques à ce que leur temps soit venu, et cependant effectuer ceux qui sont mûrs et de saison ; ce que je ne dis pas seulement pour les spirituels, mais pour les mondains: sans cela nous ne saurions vivre qu'avec inquiétude et empressement.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde