CHAPITRE XXVIII
DES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES
La charité craint de rencontrer le mal, tant s'en faut qu'elle l'aille chercher ; et quand elle le rencontre, elle en détourne sa face et le dissimule, ains elle ferme ses yeux avant que de le voir, au premier bruit qu'elle en aperçoit, et puis croit par une sainte simplicité que ce n'était pas le mal, mais seulement l'ombre ou quelque fantôme de mal; que si par force elle reconnaît que c'est lui-même, elle s'en détourne tout incontinent et tâche d'en oublier la figure.
La charité est le grand remède à tous maux, mais spécialement pour celui-ci. Toutes choses paraissent jaunes aux yeux des ictériques et qui ont la grande jaunisse; l'on dit que pour les guérir de ce mal, il leur faut faire porter de l'ictère sous la plante de leur pied.
Certes, ce péché de jugement téméraire est une jaunisse spirituelle, qui fait paraître toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteints; mais qui en veut guérir, il faut qu'il mette les remèdes non aux yeux, non à l'entendement, mais aux affections qui sont les pieds de l'âme: si vos affections sont douces, votre jugement sera doux ; si elles sont charitables, votre jugement le sera de même. Je vous présente trois exemples admirables.
Isaac avait dit que Rébecca était sa soeur; Abimélech vit qu'il se jouait avec elle, cest-à-dire qu'il la caressait tendrement, et il jugea soudain que c'était sa femme : un oeil malin eût plutôt jugé qu'elle était sa garce, ou que, si elle était sa soeur, qu'il eût été un inceste; mais Abimélech suit la plus charitable opinion qu'il pouvait prendre d'un tel fait.
Il faut toujours faire de même, Philothée, jugeant en faveur du prochain, autant qu'il nous sera possible; que si une action pouvait avoir cent visages, il la faut regarder en celui qui est le plus beau.
Notre Dame était grosse, saint Joseph le voyait clairement; mais parce que d'autre côté il la voyait toute sainte, toute pure, toute angélique, il ne put onques croire qu'elle eût pris sa grossesse contre son devoir, si qu'il se résolvait, en la laissant, d'en laisser le jugement à Dieu:
quoique l'argument fût violent pour lui faire concevoir mauvaise opinion de cette vierge, si ne voulut-il jamais l'en juger. Mais pourquoi ? parce, dit l'Esprit de Dieu, qu'il était juste : l'homme juste, quand il ne peut plus excuser ni le fait ni l'intention de celui que d'ailleurs il connaît homme de bien, encore n'en veut-il pas juger, mais ôte cela de son esprit et en laisse le jugement à Dieu.
Mais le Sauveur crucifié, ne pouvant excuser du tout le péché de ceux qui le crucifiaient, au moins en amoindrit-il la malice, alléguant leur ignorance. Quand nous ne pouvons excuser le péché, rendons-le au moins digne de compassion, l'attribuant à la cause la plus supportable qu'il puisse avoir, comme à l'ignorance ou à l'infirmité.
Mais ne peut-on donc jamais juger le prochain ? Non certes, jamais; c'est Dieu, Philothée, qui juge les criminels en justice. Il est vrai qu'il se sert de la voix des magistrats, pour se rendre intelligible à nos oreilles: ils sont ses truchements et interprètes, et ne doivent rien prononcer que ce qu'ils ont appris de lui comme étant ses oracles; que s'ils font autrement, suivant leurs propres passions, alors c'est vraiment eux qui jugent et qui par conséquent seront jugés, car il est défendu aux hommes, en qualité d'hommes, de juger les autres.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde