CHAPITRE XVIII
DES AMOURETTES
Saint Grégoire Nazianzène, écrivant contre les femmes vaines, dit merveilles sur ce sujet; en voici une petite pièce qu'il adresse voirement aux femmes, mais bonne encore pour les hommes : « Ta naturelle beauté suffit pour ton mari ; que si elle est pour plusieurs hommes, comme un filet tendu pour une troupe d'oiseaux, qu'en arrivera-t-il ?
Celui-là te plaira qui se plaira en ta beauté, tu rendras oeillade pour oeillade, regard pour regard ; soudain suivront les souris et petits mots d'amour, lâchés à la dérobée pour le commencement, mais bientôt on s'apprivoisera et passera-t-on à la cajolerie manifeste.
Garde bien, o ma langue parleuse, de dire ce qui arrivera par après; si dirai-je néanmoins, encore cette vérité-: rien de tout ce que les jeunes gens et les femmes disent ou font ensemble en ces folles complaisances n'est exempt de grands aiguillons. Tous les fatras d'amourettes se tiennent l'un à lautre et s'entresuivent tous, ni plus ni moins qu'un fer tiré par l'aimant en tire plusieurs autres consécutivement. »
Oh! qu'il dit bien, ce grand évêque: Que pensez-vous faire? Donner de l'amour, non pas? Mais personne n'en donne volontairement qui n'en prenne nécessairement; qui prend est pris en ce jeu. L'herbe aproxis reçoit et conçoit le feu aussitôt quelle le voit: nos coeurs en sont de même ; soudain qu'ils voient une âme enflammée d'amour pour eux, ils sont incontinent embrasés pour elle.
J'en veux bien prendre, me dira quelqu'un, mais non pas fort avant. Hélas! vous vous trompez, ce feu d'amour est plus actif et pénétrant quil ne vous semble; vous cuiderez n'en recevoir qu'une étincelle, et vous serez tout étonné de voir qu'en un moment il aura saisi tout votre coeur, réduit en cendres toutes vos résolutions et en fumée votre réputation.
Le Sage s'écrie: « Qui aura compassion d'un enchanteur piqué par le serpent? » Et je m'écrie après lui : « O fols et insensés, cuidez-vous charmer l'amour pour le pouvoir manier à votre gré? Vous voulez jouer avec lui, il vous piquera et mordra mauvaisement ; et savez-vous ce qu'on en dira ?
chacun se moquera de vous et on rira de quoi vous avez voulu enchanter l'amour, et que sur une fausse assurance vous avez voulu mettre dedans votre sein une dangereuse couleuvre, qui vous a gâté et perdu dâme et d'honneur.
O Dieu, quel aveuglement est celui-ci, de jouer ainsi à crédit, sur des gages si frivoles, la principale pièce de notre âme! Oui, Philothée, car Dieu ne veut l'homme que pour l'âme, ni l'âme que pour la volonté, ni la volonté que pour l'amour.
Hélas! nous n'avons pas d'amour à beaucoup près de ce que nous avons besoin; je veux dire, il s'en faut infiniment que nous en ayons assez pour aimer Dieu, et cependant, misérables que nous sommes, nous le prodiguons et épanchons en choses sottes et vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste.
Ah! ce grand Dieu qui s'était réservé le seul amour de nos âmes, en reconnaissance de leur création, conservation et rédemption, exigera un compte bien étroit de ces folles déduites que nous en faisons; que s'il doit faire un examen si exact des paroles oiseuses, qu'est-ce qu'il fera des amitiés oiseuses, impertinentes, folies et pernicieuses?
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordieux vous bénisse
ami de la Miséricorde