CHAPITRE V
DE L'HUMILITÉ PLUS INTÉRIEURE
Si nous considérons ce que nous avons fait quand lieu na pas été avec nous, nous connaîtrons bien que ce que nous faisons quand il est avec nous n'est pas de notre façon ni de notre crû; nous en jouirons voirement et nous en réjouirons parce que nous l'avons, mais nous en glorifierons Dieu seul, parce qu'il en est l'auteur.
Ainsi la Sainte Vierge confesse que Dieu lui fait choses très grandes, mais ce n'est que pour s'en humilier et magnifier Dieu : « Mon âme, dit-elle, magnifie le Seigneur, parce qu'il m'a fait choses grandes. »
Nous disons maintes fois que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère même et l'ordure du monde ; mais nous serions bien marris qu'on nous prît au mot et que l'on nous publiât tels que nous disons.
Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, afin qu'on nous coure après et qu'on nous cherche; nous faisons contenance de vouloir être les derniers et assis au bas bout de la table, mais c'est afin de passer plus avantageusement au haut bout.
La vraie humilité ne fait pas semblant de l'être et ne dit guère de paroles d'humilité, car elle ne désire pas seulement de cacher les autres vertus, mais encore et principalement elle souhaite de se cacher soi-même; et s'il lui était loisible de mentir, de feindre, ou de scandaliser le prochain, elle produirait des actions d'arrogance et de fierté, afin de se recéler sous icelles et y vivre du tout inconnue et à couvert.
Voici donc mon avis, Philothée : ou ne disons point de paroles d'humilité, ou disons-les avec un vrai sentiment intérieur, conforme à ce que nous prononçons extérieurement n'abaissons jamais les yeux qu'en humiliant nos coeurs; ne faisons pas semblant de vouloir être des derniers, que de bon coeur nous ne voulussions l'être.
Or, je tiens cette règle si générale que je n'y apporte nulle exception: seulement j'ajoute que la civilité requiert que nous présentions quelquefois l'avantage à ceux qui manifestement ne le prendront pas, et ce n'est pourtant pas ni duplicité, ni fausse humilité; car alors la seule offre de l'avantage est un commencement d'honneur, et puisqu'on ne peut le leur donner entier, on ne fait pas mal de leur en donner le commencement.
J'en dis de même de quelques paroles d'honneur ou de respect qui, à la rigueur, ne semblent pas véritables; car elles le sont néanmoins assez, pourvu que le coeur de celui qui les prononce ait une vraie intention d'honorer et respecter celui pour lequel il les dit; car encore que les mots signifient avec quelque excès ce que nous disons, nous ne faisons pas mal de les employer quand l'usage commun le requiert.
Il est vrai qu'encore voudrais-je que les paroles fussent ajustées à nos affections au plus près qu'il nous serait possible, pour suivre en tout et partout la simplicité et candeur cordiale.
Source : Livres-mystiques.com
Que Jésus Miséricordeiux vous bénisse
ami de la Miséricorde