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( 966739 )
Hérésie moderniste et hérésie cryptogamique par Christiank (2023-06-23 16:58:30)
Pour clarifier ce que certains pourraient trouver obscur, je reviens sur l’hérésie cryptogamique (terme de Rahner), pour la distinguer de l’hérésie moderniste.
La censure de l'enfer , du purgatoire, du péché mortel etc. et du saint sacrifice expiatoire de la messe sans cesse répétée semble aboutir à ce que K. Rahner nomme hérésie cryptogamique :
« Un théologien a parlé de l’ “hérésie cryptogamique” 1 . Elle consiste notamment en ceci : une prédication, dit-il en substance, qui serait littéralement exacte, mais qui ne parlerait jamais (par exemple) des Anges, ni de l’Enfer, qui omettrait méthodiquement les vérités de foi les concernant, et laisserait le peuple chrétien dans l’ignorance à leur sujet, serait une très réelle hérésie : une hérésie qui pourtant ne se manifesterait par aucune proposition explicite et condamnable, mais seulement par une omission permanente ayant de très lourdes conséquences. »
Le texte de Rahner ajoute les thèmes, en plus de l’enfer : les conseils évangéliques, les vœux religieux et leur sens, châtiment temporel des péchés, indulgences, jeûne, le démon (on le remplace par le mal dans l’homme), le purgatoire, la prière pour les âmes du purgatoire, et autres choses supposément démodées; et il ajoute l’hésitation et l’embarras quand on est obligé de parler de ces choses.
Rahner, « A new form of heresy » in Nature and Grace, 1964, pp. 75-6
Le consumérisme médiatique a fait sauter des aspects et provoqué des omissions systématiques à partir et sous influence pathologique des ans 60-70.
L’hérésie moderniste peut avoir des liens avec l’hérésie cryptogamique mais sa source est très différente, ce qui change beaucoup de choses : elle résulte de problèmes théologiques et philosophiques savants et très intellectuels à propos de la relation entre le dogme et les sciences, particulièrement les sciences historiques et exégétiques, p.ex, qu’arrive-t-il si une science semble contredire un dogme.
L’hérésie cryptogamique au sens de Rahner a des causes toutes différentes, nettement plus basses et vulgaires : des pressions mondaines, la mode, les passions etc. Ainsi la messe western est loin de l’hérésie moderniste, dans ses causes principales. Et le point important c’est que le modernisme est une erreur intellectuelle, tandis que l’hérésie cryptogamique se situe pluôt du côté de la volonté, donc est plus peccamineuse; si on dit que l’enfer est vide et qu’on en parle même plus, c’est très probablement pcq , consciemment ou non, on veut pécher, et sans pénitence ni expiation ni conséquences éternelles. Alors bien sûr la messe western ne peut symboliser un saint sacrifice expiatoire et propitiatoire. La racine de la cuculisation est autrement plus dangereuse, pcq plus peccamineuse, que l’hérésie moderniste des intellos de haut vol de la fin du 19e s.
Or la cible principale de la fsspx, exactement comme dans la période post Pie X de 1910-1940, est le modernisme. Or, selon moi, le danger est autrement plus grand du côté de l’hérésie cryptogamique. Donc la fsspx rate la cible, au moins partiellement ou souvent, et à cause de cela devient elle-même une cible plus facile pour ses adversaires (et sur les problèmes immensément complexes du modernisme).
Avec les notions d’hérésie cryptogamique (et de…Rahner par-dessus le marché…) et de cuculisation (messe western, mais pas seulement) , ces adversaires vont tôt ou tard, et peut-être vite, reculer. Et on dirait que c’est déjà commencé.

( 966764 )
Évolution des mentalités, caritativisme et miséricordisme par Scrutator Sapientiæ (2023-06-24 11:05:46)
[en réponse à 966739]
Bonjour Christiank,
Premièrement, au moins depuis la fin des années 1920 ou le début des années 1930, nous sommes souvent en présence de philosophes d'inspiration chrétienne et de théologiens catholiques qui accordent une autorité non négligeable à l'évolution des mentalités, ou à la vision qu'ils en ont.
D'après eux, l'évolution des mentalités, telle que nous la connaissons, depuis l'intérieur du monde occidental, un peu depuis Luther et Calvin, et vraiment bien plus depuis Kant, Hegel, Lamennais, Schleiermacher, fait pleinement autorité, au moins autant que l'Evangile du Ressuscité, et il appartient donc à l'Eglise catholique de faire vivre en elle une dynamique de conciliation, voire de conformation, entre l'Évangile du Ressuscité et l'évolution des mentalités.
Une grande partie de tout ce qui, au sein de la dogmatique catholique, est susceptible de ne pas cadrer avec cette dynamique peut donc être minimisé, voire dissimulé, d'où bien des hérésies cryptogames.
Deuxièmement, probablement surtout depuis 1945, nous sommes en présence de clercs qui considèrent que la charité chretienne est due non seulement aux personnes qui sont dans l'erreur en matière religieuse, mais aussi aux conceptions et aux conduites religieuses, ou aux convictions et aux pratiques religieuses qui les induisent en erreur puis les maintiennent dans l'erreur, d'où un parti pris de bienveillance sans vigilance extravagant, invraisemblable, obsessionnel, au bénéfice des confessions chrétiennes non catholiques, des religions non chrétiennes et des valeurs de la modernité libérale, dont la conception libérale de la liberté et de la vérité en matière religieuse.
Troisièmement, le "miséricordisme" évoqué à présent complète le "caritativisme" évoqué ci-dessus, en ce que, pour un catholique dont l'eschatologie est "miséricordiste", la miséricorde divine est tellement absolue, infinie, surabondante, qu'il est pleinement possible que l'enfer soit vide, ou, en tout cas, qu'il est vraiment impossible que bon nombre d'âmes humaines y aient leur domicile.
Il n'est pas sûr que tout ceci soit en rapport avec le "consumérisme médiatique", et il semble plutôt que ce soit en rapport avec la vision d'après laquelle "Dieu est amour et n'est qu'amour", alors que Dieu est amour et vérité, et avec la vision selon laquelle la miséricorde divine est souveraine, au point de ne plus être articulée avec la justice divine.
Conclusion ou résumé : les modernistes, ou néo-modernistes, ou hyper-modernistes, veulent aligner leur conception de l'Evangile du Ressuscité sur leur conception de l'évolution des mentalités, pour ainsi dire "quoi qu'il en coûte", et ils sont prêts à recourir à bien des expressions et à bien des omissions pour pouvoir y parvenir.
Le "caritativisme" orienté vers les confessions chrétiennes erronées et vers les traditions religieuses erronées, ainsi que le "miséricordisme" qui transforme l'enfer en une prison non chauffée et désaffectée, peuvent être perçus, dans le contexte de la crise de l'Eglise, comme des conséquences indirectes de ce modernisme.
Bonne journée.
Scrutator.

( 966768 )
Reponse extrêmement par Christiank (2023-06-24 16:35:05)
[en réponse à 966764]
Intéressante, qui compose un lien essentiel entre modernisme et hérésie cryptogamique et qui donc réintellectualise et redogmatise le problème, dans une ligne davantage lefebvriste que la mienne.
Mon objection: c'est trop intellectualisé pour expliquer le comportement des masses, qui, c'est bien elles, font pression pour un enfer vide (mettons comme exemple, entre autres). Et bien sur l'hérésie cryptogamique plie. Mais cette hérésie n'est elle pas tout simplement et bien davantage le résultat du consumérisme antiascétique que du modernisme? Le modernisme concernait d'abord des rapports entre des disciplines intellectuelles et le dogme. L'idée était de rejoindre non pas le monde, mais des disciplines intellectuelles profanes. Peu à voir avec une cuculisation, en pleine periode victorienne.
On peut dire que le modernisme favorisa (eg. Teilhard, qui avait des problèmes avec le péché originel) l'hérésie cryptogamique par sa tendance ramollie devant le monde, mais il ne fut pas la racine de cuculisation. Pour prendre l'image de Lefebvre, qui pour cette fois ne se placait pas au point de vue dogmatique: l'église a ouvert les fenêtres en pleine tempête. Donc la tempête c'était pas le modernisme, mais autre chose, beaucoup plus mondain, bas et vulgaire. Le modernisme n'était pas la cause, mais une aggravation seulement. Donc l'heresie cryptogamique à fondements consuméristes (croissance économique) demeure dans sa cause profonde, indépendante du modernisme.
Je sollicite votre opinion.

( 966802 )
Pas réponse à tout mais le rappel d'un précédent historique par Scrutator Sapientiæ (2023-06-26 07:53:23)
[en réponse à 966768]
Bonjour,
Nul n'a réponse a tout, et ce qui suit n'est pas une explication du phénomène, mais a la valeur d'un rappel sur un précédent historique.
Au XVIIIème siècle, en France, il y a eu un effet de tuilage entre l'évolution des conditions de vie et de la conduite de vie de certains Français et l'évolution des conceptions philosophiques sur la vie de l'homme et sur celle du monde.
Or, de même que tous les Français dont les conditions et la conduite de vie ont changé au XVIIIème siècle n'ont certes pas lu une grande partie de la philosophie des Lumières avant de commencer à faire bon accueil à la double évolution dont ils ont bénéficié, de même tous les philosophes des Lumières n'ont certainement pas faire des enquêtes sur le degré de prise en compte effective de leurs premieres réflexions avant de continuer à rédiger puis à faire publier leurs réflexions.
Je ne sais si ce qui précède vous éclaire en quoi que ce soit, d'autant plus que cela n'explique pas mais évoque un phénomène de relative autonomie de l'évolution de la philosophie des Lumières par rapport aux mentalités au XVIIIème siecle et de relative autonomie de l'évolution des mentalités au XVIIIème par rapport à la philosophie des Lumières, mais en tout cas cela constitue un précédent historique.
De même, pour ainsi dire, à partir de 1945, l'évolution des mentalités a eu au moins autant d'influence, dans le monde contemporain, que l'évolution de la théologie, dans l'Eglise catholique, et chacune de ces deux évolutions a sa part de responsabilité dans ce qui arrive à l'Eglise depuis 1945 ou depuis 1960, mais sans qu'il soit nécessairement possible de dire, à coup sûr, que l'une des deux évolutions a eu une influence considérablement plus déterminante ou, au contraire, moins prépondérante que l'autre, de 1945 à 1960.
Bonne journée.
Scrutator.

( 966823 )
Hypothèses par Christiank (2023-06-26 16:38:42)
[en réponse à 966802]
Exact, nous soupesons des hypothèses sans qu'il y ait beaucoup plus que des indices qui font pencher la balance.
Pour le 18e s.je tends précisément à penser que c'est l'enrichissement et l'embourgeoisement qui eut un rôle décisif, moins cependant que dans les années 60. Pour celles-ci le point important ne me semble pas un rapport entre 2 mentalités, la mondaine et la théologique, mais consiste en ce que la mentalité mondaine de cette période était à sa racine sous forte influence passionnelle consumériste-mediatique, elle s'animalisait (d'où l'extrème gravité de la contamination; Maritain disait que le modernisme n'était qu'un rhume par comparaison). Si on avait eu, p.ex.une mentalité mondaine victorienne, l'hérésie cryptogamique telle qu'on la connait ne se serait pas développée. Celle -ci ne relève donc pas principalement du modernisme essentiellement, mais du type de pressions mondaines en jeu (consumeristes plutôt que victoriennes ou puritaines ascétiques mettons).
C'est pourquoi la messe western et la cuculisation ne sont pas de soi modernistes et les modernistes de 1900 auraient été horrifiés par la messe à gogo.

( 967015 )
Le triomphe de la classe moyenne face aux grandes ténèbres par PEB (2023-06-29 14:28:49)
[en réponse à 966823]
Le système religieux fonctionnait assez bien dans une société traditionnelle et même bourgeoise-ouvrière d'il y a plus d'un siècle.
Or, Vatican II intervient en pleines Trente Glorieuses où émerge une classe moyenne massive. Cette petite bourgeoisie, auquel j'appartiens sans doute, a des idéaux limités. Son idéal de vie est quelque part entre le Petit Nicolas et Boule et Bill en passant par Gaston. L'héroïsme devient comique avec Astérix le Gaulois et Lucky Luke. La messe et l’Église passent à la moulinette des Gendarmes et de Jean Yann (à sa manière, le plus grand prophète de son temps). De toute façon, les horreurs du siècle dernier sont perçues comme suffisamment terribles pour ne pas avoir à en rajouter sur les mystères ténébreux. Ces réalités doivent être occultées puis mises derrière soi comme pour les exorciser.
Bref, comment parler des fins dernières et autres sujets qui fâchent à des gens qui vivent le paradis et l'enfer de la société moderne ? Comment accepter un rit qui ne reprend pas la mise en scène du théâtre et de la télévision ? Le mot d'ordre est que nous irons tous au Paradis (air connu).
La Foi de toujours est devenue à peu près aussi audible que le personnage de M. Hulot dans Playtime (excellent film, soit dit en passant).

( 967002 )
Il faut annoncer plus que dénoncer par Savonarole (2023-06-29 11:25:19)
[en réponse à 966739]
Vous avez raison. Vous avez dit ce que je pense et entend de plus en plus.
En effet, il faut saluer les initiatives de tout bord qui annoncent ce que personne n'annonce plus.
Et là je tiens à dire que les vidéos de Fr Paul Adrien mettent souvent les pieds dans le plat.
Le modernisme est mort. La faillite de la pensée a infesté totalement l'Eglise et les intellectuels hérétiques ne sont plus du même niveau, mais surtout ils ne sont même pas lu ou cités.
Et c'est là que le combat pour la Messe ne doit pas nous faire occulter le combat le plus important : celui de la Foi Entière et des fins dernières en particulier.
Cela nous rassemble et ce que j'aimerai lire de la part de prêtre comme le Père Ammar. On a pas la même messe mais on a le même credo (je suis que XA à la ref)