Nos grands poètes du dernier siècle, ou ceux du nôtre qui appartiennent encore à cette époque mémorable de l’esprit humain, avoient marché à la lumière que de profonds penseurs, leurs contemporains, avoient répandue sur la nature de Dieu et de l’homme, et sur leurs rapports ; et ils avoient exprimé avec une perfection inimitable, l’homme, ses devoirs, ses vertus et ses passions. Dans notre siècle, où une triste idéologie, qui n’est qu’un chapitre de la science de l’homme, substituée à la haute et intellectuelle métaphysique de Platon, de saint Augustin, de Descartes, de Mallebranche, de Fénélon, de Leibnitz, a fait toutes nos idées avec nos sensations, et où les sciences physiques ont été presque exclusivement cultivées, la poésie a pris le même caractère. Elle a réussi à peindre les sens et la matière ; le genre badin, voluptueux et même obscène, ou géorgique et descriptif, l’a emporté sur le genre lyrique et dramatique. […]
C’est à ce même principe qu’il faut rapporter la tendance sensible, dans les ouvrages d’esprit de notre temps, à descendre de l’imitation de la nature noble et publique, à l’imitation de la nature domestique et familière. La tragédie héroïque, la haute comédie, le grand opéra, commencèrent en France sous Louis XIV ; le drame, sorte de tragédie bourgeoise, les vaudevilles, les opéras bouffons, sont des inventions de notre temps ; et déjà nous avons vu la comédie, attaquant non plus les ridicules ou les vices, mais les personnes mêmes, revenir à la licence satyrique des pièces d’Aristophane.
C’est surtout dans les romans, expression nécessaire des temps auxquels ils sont écrits, qu’on remarque la différence des deux époques. Dans un temps, c’étoient de grands personnages et de beaux sentimens ; dans le nôtre, ce sont des personnages obscurs et de petites passions.
Les uns ne parlent que de tendresse à immoler au devoir ; les autres que de plaisirs à préférer à tout : ceux-là racontent des entreprises, des aventures ; ceux-ci des intrigues ; et même lorsqu’ils ne parlent que d’amour, dans les premiers, c’est le cœur d’une dame à obtenir ; dans les derniers, c’est, tout à découvert, une femme à séduire ; et Clarisse ne passe, avec raison, pour le meilleur roman de notre temps, que parce qu’il est l’expression fidèle de nos mœurs ; car un livre suffit pour peindre un siècle.