21. ''Cependant, avec l’accord d’un juste décret divin, il arrivera, sur la proposition d’un traître et à la faveur de sombres et perfides machinations – un outrage au Christ et au vrai pape – qu’un autre fils de l’ambition et de l’orgueil sera élevé à un pontificat usurpé, avec l’appui et le soutien de nombreux cardinaux qui s’écarteront du vrai pape. Ils s’efforceront d’annuler l’élection de ce dernier, bien que faite selon les règles canoniques, en invoquant des raisons fantaisistes et en imaginant de faux arguments. Puis, ce qui sera plus affreux et plus haïssable, ils porteront leurs mains sacrilèges sur le pontife consacré et catholique, et ces hommes criminels s’empareront du pape véritable. Ensuite, pour augmenter l’aveuglement de tous les méchants, il arrivera que ces hommes perdus – avec la permission du Seigneur – le forceront à se démettre de sa charge en le menaçant de mort, en lui faisant miroiter, à la façon des simoniaques, une masse de florins qu’ils lui donneront.
22. Bref, le pape véritable, par peur de la mort, finira par abdiquer au profit de l’imposteur qui, selon l’apparence des faits, prendra seul place pour un temps, comme un tyran, sur le trône de saint Pierre – ou plutôt du Christ. Ce ne sera d’ailleurs pas un fait nouveau, puisque dans le Bréviaire Romain, l’Église universelle nous apprend ceci : le prêtre Eusèbe, qui se désolait de ce que le pape Libère ait adhéré à l’hérésie arienne, fut jeté en prison par l’empereur Constance, lui-même hérétique arien. Quant à Libère, devenu désormais hérétique, il occupa la chaire de l’Église pendant de nombreuses années.
23. Mais puisque le Christ dit en Luc 22: Pierre, j’ai demandé en ta faveur que ta foi ne disparaisse pas, il ne peut arriver que la sainte Église Romaine disparaisse jusqu’à la fin du monde puisque, à la vérité, le renoncement du pape catholique et élu selon les règles canoniques ne sera pas valable. En voici les raisons: il n’abdiquera pas tout bonnement, mais pour un homme excommunié et hérétique; il abdiquera sous l’effet de la contrainte et de la crainte de la mort; il y aura un marché simoniaque; après son abdication, les cardinaux n’éliront pas, en second choix, l’homme qu’il faudrait, selon les règles: selon une décision du Christ, le véritable pape s’enfuira (…)’’.
Cet ouvrage est actuellement connu par cinq copies manuscrites complètes, une traduction en catalan et deux résumés. Le texte est divisé en une trentaine d'intellectus de longueur et de sujet variable mais dont la succession logique est brisée. Quelques grandes phrases bien structurées n'ont pas résisté à certains copistes. Le texte était originellement fait pour être compris plus que deviné mais la tendance s'est inversée avec le temps. Après les commentaires de Jeanne Bignami-Odier1, Robert Lerner et Christine Morerod-Fattebert, en ont donné une édition critique, avec traduction française.
Peu après son arrivée à Avignon, à la demande du cardinal-inquisiteur Guillaume Court, Jean de Roquetaillade rédige « Le livre des événements futurs secrets » (Liber secretorum eventuum), qu'il achève le 11 novembre 1349. On y trouve des affirmations hardies sachant qu'il a été écrit pour sa défense devant le tribunal inquisitoire.
Écrit peu après le Commentaire de l'Oracle de saint Cyrille, ce traité ne contient presque rien qui n'y ait déjà été dit. Le système prophétique de Jean de Roquetaillade tourne autour de l'Antéchrist, dont il annonce la manifestation prochaine en 1366. Il l'identifie au jeune Louis de Sicile, roi de Trinacrie, lointain descendant de la « race maudite » de Frédéric II. Louis régnera ouvertement comme le grand Antéchrist pendant trois ans et demi (de 1366 à 1370). L'Antéchrist sera cependant utile car ils chassera les musulmans d'Espagne. Et à l'époque du Schisme où seront élus en même temps un pape angélique et un antipape, il aidera le vrai pape à dépouiller le clergé de ses richesses, à combattre les hérétiques qui avaient adhéré à l'antipape. L'Antéchrist sera élu empereur romain. Il étendra son pouvoir sur l'Égypte, la Syrie et Jérusalem. Les croyants qui jusque là s'étaient cachés, prendront les armes sous le commandement de princes, surtout ceux de la race bénie des princes français, nouveaux Macchabées. Dépassés en nombre, ils se croyaient perdus quand soudain le Christ apparaîtra dans le ciel et confondra l'Antéchrist qui sera jeté dans l'étang de feu ardent et tous ses partisans seront massacrés1.
Suivant la tradition médiévale, le monde doit finir après la mort de l'Antéchrist. Mais Roquetaillade insiste que le monde va encore durer mille années solaires, au bout desquelles le Christ viendra pour le Jugement dernier. Ces milles années solaires de félicité commenceront en 1415. Pendant sept cents ans, chacun sera illuminé par le Saint Esprit et la lumière de la foi sera si brillante qu'on croira que « le paradis est descendu sur terre ». Le siège de l'Empire romain sera transféré à Jérusalem. Le monarque qui y régnera pendant ce millénium sera de race juive. Tous ceux qui sont unis par la loi du mariage entreront sans le tiers ordre de saint François et mèneront une vie pure.