'' ... a la vérité, le texte de Daniel, qui a manifestement subi , dans l'état ou nous le possédons, certaines altérations, soit de la part de ceux de qui nous le tenons, intéressés à modifier après-coup, le vrai sens, soit du fait de copistes négligents, présente, au jugement des hébraïsants, et comme tout le monde peut le constater avec les versions littérales qu'on en a, des obscurités et des lacunes, favorables au doute et à la contradiction, tandis que de son côté, la Vulgate de saint Jérôme, qui en cet endroit interprète plutôt qu'elle ne traduit, pourrait être accusée d'en avoir rendu le caractère messianique plus clairement qu'il ne ressort du texte hébreu, sur lequel elle a été faite.
Si nous avions le texte primitif de la Bible, tel que le possédaient les Juifs anciens, le sens de la prophétie s'imposerait en toute certitude, il n'y aurait qu'à le comprendre. Mais on sait que le texte que nous avons et sur lequel a été faite la Vulgate, n'a été établi qu'au IIe siècle de l'ère chrétienne, par des rabbins, sur un manuscrit unique, et qu'il est loin de présenter toutes les garanties.
Ce fut en effet l'opinion générale des Pères de l'Église des premiers siècles que, depuis la destruction de Jérusalem, sous l'empereur Hadrien, certains Juifs, par hostilité au christianisme, avaient altéré les livres saints, surtout dans les endroits relatifs au Messie, et notamment dans les prophéties qui le concernait, Car, à l'égard des caractères distinctifs du Messie, applicables à Jésus-Christ, la différence entre l'hébreu de la recension rabbinique et la version grecque des Septante, ainsi qu'entre l'hébreu et la Vulgate, est telle qu'il est impossible de ne pas y voir le résultat des polémiques entre Juifs et chrétiens, pour savoir si oui ou non Jésus-Christ est le Messie annoncé par les prophètes.
Et l'on conçoit que, après Jésus-Christ et l'établissement du christianisme, les Juifs ne pouvaient laisser subsister intégralement dans la Bible les passages propres à montrer dans le Christ les caractères du Messie et à prouver que, lorsqu'il vécut sur terre, les temps prophétiques étaient accomplis. Ce but est clairement indiqué par la nature même des altérations, dont on a la preuve par la comparaison de la version des Septante et autres versions orientales également antérieures et de celle de l'hébreu moderne. Et cette comparaison montre que l'édition hébraïque de la Bible, dite la Massorète, oeuvre des rabbins de l'école d'Akiba (1er siècle), ne méritait pas du tout, la confiance que saint Jérôme lui a accordée, sur la foi des Juifs, ses maîtres d'hébreu, et cela, malgré les accusations de falsification émises antérieurement par saint Justin, saint Irénée, saint Cyprien, Tertullien, Origène, Eusèbe, saint Épiphane et autres, et que Théodoret, l'un des plus savants écrivains ecclésiastiques, confirme, en constatant que les Juifs, irrités de ce que dans leurs controverses avec les chrétiens, on les réduisait au silence, avec les prédictions si précises de Daniel sur le Messie, mieux conservées dans la version des Septante dont l'Église primitive se servait, en étaient venus à le retrancher du nombre des prophètes, en dépit de l'opinion de leurs pères, qui le plaçaient à côté d'Isaïe et de Jérémie, et du témoignge de Flavius Josèphe lui-même, qui l'appelle "un des plus grands prophètes". [...]
A. Loth, Jésus-Christ dans l'Histoire, Paris, François-Xavier de Guibert, 2003 [à partir des notes manuscrites rédigées au début du XXe siècle], p. 578