L’Antéchrist, dit Soloviev, […] croyait au bien et même en Dieu. […] Il faisait « preuve au plus haut point de modération, de désintérêt et de solidarité active ». […] Le livre qui lui a valu la gloire et la reconnaissance universelle s’intitulait : « La voie ouverte vers la paix et la prospérité universelle ». […]
Il est vrai que certains hommes de foi se demandaient pourquoi le nom du Christ n’y était jamais cité. Mais d’autres répétaient : « Du moment que le contenu du livre est empreint du véritable esprit chrétien, d’amour actif et de bienveillance universelle, que vous faut-il de plus ? ». […]
Là où l’exposé de Soloviev devient particulièrement original et surprenant – et mérite une réflexion très approfondie – c’est quand il attribue à l’Antéchrist les qualificatifs de pacifiste, d’écologiste et d’œcuméniste. […]
Avec cette description de l’Antéchrist, Soloviev […] fait surtout allusion à ce « nouveau christianisme » dont Léon Tolstoï ne cessait de vanter les mérites à cette époque. […]
Dans son « Évangile », Tolstoï réduit tout le christianisme à cinq règles de comportement qu’il tire du Discours sur la montagne :
-Non seulement tu ne tueras pas, mais tu ne te mettras pas non plus en colère contre ton frère.
-Tu ne cèderas pas à la sensualité, au point que tu ne devras pas même désirer ta propre femme.
-Tu ne te lieras jamais par un serment.
-Tu ne résisteras pas au mal, mais tu appliqueras jusqu’au bout et en toute circonstance le principe de la non-violence.
-Aime, aide et sert ton ennemi.
Ces préceptes, selon Tolstoï, viennent peut-être du Christ, mais ils n’ont aucunement besoin de l’existence du Fils de Dieu réellement vivant. […]Certes, Soloviev n’identifie pas formellement le grand romancier à la figure de l’Antéchrist. Mais il pressentait avec une clairvoyance fulgurante que c’est bien le tolstoïsme qui serait devenu, tout au long du XXè siècle, le véhicule qui permettrait de vider le message évangélique de sa substance, à travers l’exaltation formelle d’une éthique et d’un amour pour l’humanité se faisant passer pour des « valeurs » chrétiennes. […]
Des jours viendront, nous disait Soloviev – et voici qu’ils sont déjà arrivés, pouvons-nous ajouter – où dans le Christianisme, on tendra à dissoudre la réalité du Salut – qui ne peut être compris que dans l’acte difficile, courageux, concret et rationnel de la foi – en une série de « valeurs » bien plus vendeuses sur le marché mondain.
Le plus grand des philosophes russes nous met en garde contre ce danger qui nous guette. Même si un christianisme tolstoïen nous rendait infiniment plus acceptables dans les salons, en société, en politique où à la télévision, nous ne pouvons pas et nous ne devons pas renoncer au christianisme de Jésus-Christ, le christianisme qui trouve son centre dans le scandale de la croix et dans la réalité bouleversante de la résurrection du Christ.
On ne peut réduire Jésus-Christ, le Fils de Dieu crucifié et ressuscité, seul sauveur de l’homme, en une série de gentils projets et de bons sentiments compatibles avec la mentalité mondaine dominante. Jésus-Christ est une « pierre » comme il l’a dit en parlant de lui. Sur cette « pierre », soit on construit (en s’y fiant), soit on trébuche (en s’y opposant) : « Et tout homme qui tombera sur cette pierre s’y brisera ; celui sur qui elle tombera, elle le réduira en poussière ! » (Mt 21, 44). […].
Cet enseignement de Soloviev est donc à la fois prophétique et largement ignoré. Nous voulons cependant le faire connaître à nouveau, dans l’espoir que le Christianisme se sente enfin interpellé et qu’il y prête un peu d’attention.
Benoît XVI consacre à l’interprétation de l’Écriture, ce passage de son livre, au chapitre 2°, sur les tentations de Jésus : « Pour attirer Jésus dans le piège, le Diable cite la Sainte Écriture il se présente comme théologien. Vladimir Soloviev a repris ce thème dans son ‘Récit de l’Antéchrist’ ; l’Antéchrist reçoit le titre de ‘docteur honoris causa’ en théologie, de l’Université de Tübingen ; c’est un grand expert de la Bible. Par ce récit, Soloviev a voulu exprimer de manière drastique son scepticisme vis-à-vis d’un certain type d’exégèse érudite de son époque. Il ne s’agit pas d’un ‘non’ à l’interprétation scientifique de la Bible en tant que telle, mais plutôt d’un avertissement hautement salutaire et nécessaire face aux voies erronées qu’elle peut prendre. L’interprétation de la Bible, écrit Benoît XVI, peut effectivement devenir un instrument de l’Antéchrist. Soloviev n’est pas le seul à le dire, c’est ce que montre implicitement le récit même des tentations. Les pires livres qui ont voulu détruire la figure de Jésus, des destructeurs de la foi, ont été forgés avec de soi-disant résultats de l’exégèse » (page 57-58