Le Forum Catholique

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images/icones/rose.gif  ( 849697 )Peut-on assister à la messe des constitutionnels ? par Peregrinus (2018-07-12 20:27:46) 

En 1791, alors que s’installe en France le schisme constitutionnel, le père Bernard Lambert, théologien dominicain hostile à la Constitution civile du clergé, publie un Avis aux fidèles afin de leur fournir les « principes propres à diriger leurs sentimens et leur conduite dans les circonstances présentes ». Soucieux du bien des âmes, le théologien ne se contente pas d’établir les erreurs de la Constitution civile et des pasteurs qui l’ont acceptée, mais indique aux fidèles la voie qu’ils doivent suivre pour se préserver du schisme.

Le R.P. Lambert énonce tout d’abord un grand principe :

C’est dans l’Eglise une regle inviolable, consacrée par l’autorité & la décision des conciles écuméniques, qu’on doit rester uni de communion avec un pasteur canoniquement institué, quelle que soit sa conduite ou sa croyance, tant que l’église par une sentence canonique, ne l’a pas déclaré déchu de sa place & indigne de son ministere (1).


Il faut noter que ce principe est précisément celui qui permet à notre théologien de dénoncer l’attitude des pasteurs constitutionnels, qui se séparent de leurs évêques légitimes pour se placer dans la dépendance d’évêques constitutionnels sans titre et sans mission. Il donne de ce principe le développement suivant :

Rompre de communion avec le pasteur, sous prétexte qu’il est tombé dans l’erreur, ou qu’il s’est souillé par un crime, c’est prévenir le jugement de l’Eglise, c’est usurper l’autorité de l’Eglise, c’est se séparer de la communion de l’Eglise ; c’est-à-dire, se précipiter dans le schisme, par la crainte même d’y tomber.


Pour Lambert, toute l’attitude des fidèles dans la crise provoquée par la Constitution civile et le serment doit découler de ce principe. Tout d’abord, les fidèles doivent évidemment continuer à reconnaître comme leurs pasteurs légitimes les évêques et prêtres réfractaires. Mais l’application du principe ne s’arrête pas là. En effet, Lambert demande logiquement aux fidèles de rester unis de communion avec les curés légitimes – c’est-à-dire canoniquement institués – même s’ils ont prêté le serment, d’assister à leur messe, de recevoir d’eux les sacrements « tout comme ils auroient fait il y a deux ans (2) ». Refuser d’assister à la messe de son curé sous prétexte qu’il a prêté le serment revient à devancer le jugement de l’Eglise, donc à risquer de se rendre soi-même coupable de schisme. C’est le principe même que Lambert oppose à l’Eglise constitutionnelle qui le conduit à admettre que les fidèles assistent aux messes de leurs curés assermentés dès lors que ceux-ci ont reçu l’institution des évêques légitimes.

Le dominicain va cependant plus loin encore. La directive qu’il donne aux fidèles s’applique non seulement lorsque le curé légitime a prêté le serment, mais encore lorsqu’il communique avec l’évêque intrus, c’est-à-dire lorsqu’il reconnaît les évêques validement consacrés, mais dépourvus de mission canonique, qui usurpent les sièges déclarés vacants par l’Assemblée Nationale.

On doit gémir de sa double prévarication & n’y prendre aucune part ; mais on doit continuer de respecter son ministere, d’écouter ses instructions, de recevoir les sacremens de sa main, de communiquer avec lui en tout ce qui ne nous rend pas complices de son crime (3).


Le dominicain en vient enfin aux pasteurs intrus, c’est-à-dire à ceux qui prétendent remplacer les pasteurs légitimes. Si Lambert estime qu’il faut fuir la messe paroissiale célébrée par un curé intrus pour ne pas se rendre complice de son intrusion, il juge licite d’entendre sa messe privée (4). En effet, estime-t-il, il ne faut pas « mettre les caprices du zele à la place de la loi, accomplir un devoir au préjudice d’un autre (5) ».

Ces directives étonnantes n’ont pas pour auteur un casuiste laxiste, mais un théologien jansénisant et rigoriste, d’une hostilité intégrale à la Constitution civile du clergé et à ses adhérents. Il est avéré que tous les théologiens du camp réfractaire ne partageaient pas sur ces points les opinions du dominicain, et il est loisible de les désapprouver. Il reste qu’elles témoignent d’une complexité que l’on oublie trop souvent, quand on ne veut pas tout simplement la nier : complexité de la composition du clergé constitutionnel, où l’on doit distinguer curés simplement jureurs, curés jureurs communiquant avec l’évêque intrus et curés jureurs intrus ; complexité des positions doctrinales comme des attitudes pratiques du clergé réfractaire comme de ses fidèles, bien plus nuancées qu’on voudrait le faire croire.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le petit ouvrage du R.P. Lambert. On citera, par exemple, bien qu’elles n’aient pas de rapport direct avec le problème dont il a été ici question, les paroles pleines de sel qu’opposait notre théologien à ceux qui lui vantaient les mérites des évêques intrus :

Les nouveaux venus [les intrus], dites-vous, enseigneront une doctrine pure […]. Je n’en sais rien, & n’aurois garde de m’en rendre garant : mais que m’importe ce vain étalage de leur mérite réel ou imaginaire ? il me suffit de savoir que ces faux pasteurs sont étrangers à la succession apostolique (6).



Peregrinus

(1) Bernard Lambert, Avis aux fidèles, ou principes propres à diriger leurs sentimens et leur conduite dans les circonstances présentes, Dufresne, Paris, 1791, p. 58.
(2) Ibid., p. 61.
(3) Ibid., p. 62.
(4) Ibid., p. 66.
(5) Ibid., p. 67.
(6) Ibid., p. 79-80.
images/icones/neutre.gif  ( 849699 )Messe des prêtres "ralliés" par Candidus (2018-07-12 20:58:46) 
[en réponse à 849697]

Votre étude a le mérite de montrer la faiblesse de l'argument utilisé par certains pour interdire l'assistance aux messes célébrées par les prêtres de la mouvance Ecclesia Dei ; argument qui consiste à établir une équivalence entre eux et le clergé jureur. Même si c'était le cas (supposition ridicule), la décision d'assister ou non à leur messe, n'irait pas de soi.
images/icones/sacrecoeur.gif  ( 849701 )Deux visions de la FSSPX par Ennemond (2018-07-12 21:38:39) 
[en réponse à 849699]

Il existe deux regards sur la position de la FSSPX à l’égard de l’extérieur :

- La première vision considère tout ce qui est extérieur à la Fraternité comme un ensemble de pièges dangereux à éviter. L’œuvre est considérée comme une citadelle assiégée, entourée de plagia qu’il faudrait diaboliser pour mieux en détourner les âmes. C’est une vision très politique des choses. Outre le fait que cette vision ne considère pas le bien objectif, elle ne peut que détourner les jeunes tant son fonctionnement est excessif, tant elle signifie qu’ils sont incapables de faire la part des choses.

- La deuxième vision considère que l’œuvre fondée par Mgr Lefebvre est une matrice, un aiguillon qui a une action bénéfique et salutaire sur toute l’Église. Toute amélioration autour d’elle est une joie. Cela peut être imparfait. Mais une soutane remise, un bréviaire repris, une doctrine admise, c’est la Tradition de l’Église qui reprend petit à petit, malgré les imperfections des uns et des autres. Comment ne pas exprimer une joie quand un prêtre retrouve les marches de l’autel où il célèbre les mystères antiques ? Comment ne pas se satisfaire d’un prêtre qui a appris à célébrer la messe grâce au DVD présentant la messe traditionnelle ? La grâce fonctionne en-dehors des rangs de la FSSPX, fort heureusement. Sinon, ce serait tout simplement désespérant. On comprend bien, dans une telle situation, à quel point il est nécessaire de soutenir la Fraternité et ses œuvres dans la mesure où elle exerce cette fonction de matrice, de guide, de modèle. Partout où elle agit en grand seigneur, gratuitement, la Fraternité est grande.

Dans certains milieux restreints, les blessures de 1988 ont fait du monde Ecclesia Dei un véritable tabou au point qu’il devient impossible d’aborder sereinement la question sans que des mots aigres pleuvent (traîtres, abandon, jureurs) et qu’on recourt abusivement à l’arsenal de la morale pour régler des tourments. On est alors aux antipodes des statuts de la FSSPX alors que le fondateur souhaitait que la Fraternité serve à sanctifier les autres prêtres (1). Il est vrai que de l’autre côté du miroir, on retrouve parfois une idéologie similaire qui va saisir les quolibets de schismatique quand il y a bien longtemps que les papes ne les emploient plus. Sans doute est-il bien humain de voir dans un prêtre (un représentant de Dieu sur terre) un concurrent qui pique des parts de marché. Probablement faudra-t-il attendre un peu de temps. Après tout, on enterre les protagonistes du Concile. Les blessures de 1988 finiront par se résorber pour comprendre qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi.

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(1) "Un deuxième but de la Fraternité est d’aider à la sanctification des prêtres, en leur offrant la possibilité de retraites, récollections. Les maisons de la Fraternité pourraient être le siège d’associations sacerdotales, de tiers-ordres, de périodiques ou revues destinées à la sanctification des prêtres." (Mgr Marcel Lefebvre, statuts de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X)
images/icones/neutre.gif  ( 849704 )Merci par Candidus (2018-07-12 22:38:08) 
[en réponse à 849701]

Merci pour ces propos sensés et équilibrés. J'espère qu'ils sont partagés par la majorité des membres de la FSSPX.
images/icones/sacrecoeur.gif  ( 849786 )Merci Ennemond par Anne Charlotte Lundi (2018-07-13 17:15:06) 
[en réponse à 849701]

Pour cet article... qu'il soit lu et partagé sans modération !
images/icones/neutre.gif  ( 849833 )Encore merci, cher Ennemond... par Pol (2018-07-14 11:43:20) 
[en réponse à 849701]

...et bon Dimanche a vous.
images/icones/fleche2.gif  ( 849737 )Argument très faible en effet par Peregrinus (2018-07-13 10:46:16) 
[en réponse à 849699]

Je scrute régulièrement les références révolutionnaires dans les discours traditionalistes, et j'en ai trouvé deux récemment. L'une se trouve chez M. l'abbé Pivert, qui est un récidiviste en la matière : le clergé FSSPX est assimilé aux constitutionnels pour reconnaître la juridiction du pape et des évêques ; ce qui ne laisse pas que d'être singulier, puisque c'est précisément le contraire que l'on reprochait aux constitutionnels de 1791.

L'autre se trouve chez M. l'abbé Delagneau. Elle est il est vrai plus vague et un peu différente, puisqu'il est question chez lui non du clergé jureur, mais de l'attitude des Vendéens dont le modèle, on ne sait trop pourquoi, est censé inviter à refuser les messes des instituts ED.
Il y aurait certainement beaucoup à dire sur les obsessions vendéennes (ou chouannes, parfois) de certains, bien au-delà de la FSSPX. Je ne maîtrise cependant pas assez la question pour la traiter.

Dans presque tous les cas, ces analogies sont de nulle valeur. Elles ne prouvent rien, ou plutôt assez souvent elles prouvent le contraire de ce qu'on prétend prouver.

A mon avis, le problème est que l'on a cessé de considérer la Révolution comme un événement historique. Les faits historiques ne sont qu'un répertoire dans lequel on peut puiser pour colorer avantageusement ses actions : nul besoin de vérifier leur exactitude, et encore moins d'examiner quelles étaient les raisons des prêtres réfractaires. Quant aux nuances et à la complexité, on les évacue purement et simplement : tout doit être binaire (Révolution/Contre-Révolution).

Je pense d'ailleurs que s'ils savaient, beaucoup de nos contre-révolutionnaires patentés, prêtres ou laïcs, anathématiseraient des prêtres réfractaires parmi les plus intransigeants pour certains compromis qu'ils ont consentis.

Peregrinus