Le Forum Catholique
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=846187

( 846187 )
Défaut du "Pari bénédictin" de Rod Dreher : comment être chrétien dans 1 monde qui ne l'est plus par Sixte (2018-04-02 17:26:22)
Chers amis,
Venant d'achever le livre de Rod Dreher, il me laisse un sentiment mitigé.
Certes, je suis d'accord avec le constat de l'auteur comme quoi la Chrétienté s'est effondrée, et qu'il faut donc constituer des pôles de résistance spirituelle, en vue de la Reconquista à venir.
Toutefois, il me paraît pécher par fidéisme, critiquant l'engagement politique (en l'occurrence, étant américain, dans le camp républicain) de façon générale, préférant laisser l'ancien monde s'écrouler sans résister de ce côté-là.
Surtout, ce qui doit s'expliquer par sa citoyenneté et son parcours personnel (né protestant, il est devenu catholique, puis orthodoxe, attiré par la beauté de la liturgie byzantine), il considère que les trois branches du christianisme sont aussi bonnes les unes que les autres, du moment que la foi professée y est orthodoxe (au sens étymologique) et que les croyants sont conservateurs d'un point de vue morale, du moment que ce soit dans une logique positive.
Bref, il y a un côté relativiste de ce côté-là et œcuménique, alors que, si l'on regarde bien, l'évolution actuelle du monde, où l'athéisme et l'hérésie règnent désormais, s'explique par la "r/déforme" protestante.
Cela s'explique aussi dans l'espoir peut-être de toucher le lectorat le plus large possible, mais pas que selon moi...
Quelqu'un, qui a lu ce livre, a-t-il eu la même impression que moi ?
J'en profite pour souhaiter à tous les liseurs un bon temps pascal...

( 846208 )
Impressions sur le "Pari"... par Signo (2018-04-02 23:38:03)
[en réponse à 846187]
J'ai moi aussi lu ce livre, il m'a fait dans l'ensemble plutôt une bonne impression. Cet ouvrage me semble non pas offrir des solutions toutes faites à la crise actuelle, mais du moins ouvrir des pistes de réflexion.
Pour vous répondre point par point:
- à propos de l'accusation de fidéisme, il ne me semble pas que l'auteur tombe dans cette dérive: il est conscient du risque que sa démarche peut entraîner dans ce sens. En fait, il ne demande pas vraiment d'abandonner complètement l'engagement politique, il affirme plutôt que les véritables enjeux sont d'ordre civilisationnels, culturels, spirituels et politiques uniquement dans une seconde et moindre mesure. En cela, je pense qu'il dit vrai.
Franchement, vous croyez vraiment qu'engager les forces vives du laïcat catholique dans ces "pièges à cons" que sont les partis politiques de droite (LR, même dans sa tendance filloniste, FN, chrétiens démocrates...) permettra d'arranger quoique ce soit? La réalité est qu'aucun de ces partis ne remet véritablement en cause le fonds philosophique, culturel (ou plutôt anti-culturel) de la modernité. Et quand bien même il le remettrai en cause, que voulez-vous qu'ils fassent dans le contexte actuel? On ne peut rien faire sur le plan politique contre cette lame de fond qu'est la modernité occidentale lorsque la quasi totalité des médias, des banques, des multinationales, des intellectuels, de la classe politique, de l'élite culturelle et l' écrasante majorité de la population elle-même rame dans le sens de cette modernité. S'imaginer améliorer quoi que ce soit par le biais politique dans le contexte actuel est une funeste erreur qui ne peut que mener à des échecs plus cuisants les uns que les autres. Et ce ne sont pas les quelques succès limités que l'on peut remporter ça et là qui sont de nature à inverser la tendance générale.
En revanche, sur le plan spirituel et culturel, il est possible, non pas immédiatement d'inverser la tendance, mais du moins de constituer des pôles de rayonnement à partir desquels un hypothétique renouveau pourra à terme (sur le long terme!) être de nouveau envisageable.
Concrètement, au lieu de rêver d'un hypothétique ordre politique chrétien qui n'existera jamais que dans nos fantasmes, il serait probablement plus efficace de travailler au niveau local, par exemple dans nos paroisses, en prenant des initiatives concrètes pour en renforcer la cohésion et le rayonnement spirituel. Cela ne veut pas dire qu'il faut abandonner le champ politique; cela veut tout simplement dire que le combat pour le pays légal n'a aucun sens si, derrière, on néglige et si on laisse péricliter le pays réel...
Aujourd'hui dans l'Eglise on voit beaucoup de chrétiens s'agiter pour "les grandes causes"; mais ces mêmes chrétiens ne semblent pas voir que les liturgies auxquelles il assistent dimanche après dimanche sont souvent boiteuses (cela vaut aussi pour les tradis!) et que leurs paroisses périclitent ou du moins manquent de souffle! Commençons donc à redonner vie à nos paroisses, et avant même nos paroisses commençons à nous réformer nous-mêmes dans le sens de Dieu, avant de passer son temps à vouloir changer le monde. C'est je pense tout le message du Pari bénédictin.
En revanche votre critique sur la question de l'"oecuménisme des conservatismes" que prône Dreher tombe juste: à la rigueur, on peut accepter que le Pari bénédictin s'applique aux paroisses orthodoxes, car il y a chez eux le minimum vital: vrai sacerdoce, vraie eucharistie, vraie liturgie, véritable esprit traditionnel... Mais pour ce qui est des paroisses protestantes, même conservatrices, cela me paraît exclut. Tout ce que Dreher dénonce dans la mentalité moderne se retrouve dans le protestantisme à un point tel, qu'on ne sait plus si c'est la modernité qui est protestante ou si c'est le protestantisme qui est fondamentalement moderne.
Bref, le livre de Dreher a fait sur moi l'effet d'un électrochoc, lorsque j'ai réalisé à quel point mon investissement au sein de ma paroisse était largement en-dessous de ce qu'il devrait être... On passe son temps à se lamenter sur la situation actuelle, mais concrètement, qu'est-ce que nous faisons pour améliorer les choses? Depuis quand n'avons nous pas fait de don à une communauté religieuse? Sommes nous impliqués dans la vie de la paroisse (chorale, groupes de prières, ménage à l'Eglise, que sais-je...)? Soutenons nous les écoles catholiques? Comment vivons nous la solidarité entre catholiques? Sommes nous impliqués dans l'oeuvre caritative? Et la quête du dimanche, soutenons nous vraiment financièrement notre paroisse ou nous contentons nous du minimum symbolique de routine, c'est à dire quelques dizaines de centimes? Pensons nous, par exemple au pélé de Chartres, à s'impliquer de temps en temps dans l'organisation, la logistique? Bref, il y aurait beaucoup à faire...

( 846224 )
Quelques remarques par Peregrinus (2018-04-03 12:54:58)
[en réponse à 846208]
Cher Signo,
Il me semble qu'il faudrait introduire quelques distinctions.
1° Il est assez généralement admis qu'une bonne part des conseils formulés par R. Dreher sont sympathiques, voire excellents.
2° Le problème commence me semble-t-il dans la confusion entre la défense ou la reconstruction des conditions sociales d'un apostolat fructueux et l'action politique, qui conduit à une forme de politique antipolitique.
3° Vous parlez du problème de l'implication dans la vie paroissiale et communautaire. Il est bien vrai qu'il se glisse parfois de la tiédeur et de la paresse dans notre conduite. Cependant je doute que redoubler d'implication active dans la paroisse soit nécessairement souhaitable. Une paroisse a aussi besoin de ces fidèles que certains regardent comme des chrétiens du dimanche, comme une sorte de poids mort. La contribution réelle à la vie de l'Eglise de ces chrétiens qui, au terme d'une semaine de labeur ou de souci, viennent déposer en silence leurs joies et leurs peines devant le tabernacle en entendant la sainte messe, ne vaut-elle pas parfois celle d'une partie de ceux qui s'agitent pour beaucoup de choses ? Bien sûr, il faut à l'Eglise des militants de diverses sortes ; mais s'ensuit-il que tous les chrétiens doivent être ouvertement des militants actifs ? Je ne le crois pas.
Il faut surtout que chacun, là où Dieu l'a mis, s'emploie à procurer en lui et autour de lui l'augmentation du règne de Jésus-Christ, fût-ce d'une façon entièrement cachée. Que cela passe par une implication directe plus active et plus intense dans la paroisse (ou encore dans je ne sais quel mouvement), c'est certes possible, mais ce n'est pas vrai pour tous, même parmi les chrétiens les plus fervents.
En vous souhaitant une belle et sainte octave de Pâques,
Peregrinus

( 846269 )
Voyez comme ils s'aiment (et non pas sont glaciaux...) par Aétilius (2018-04-03 22:53:20)
[en réponse à 846208]
D'accord avec vos analyses, le gros problème du catholicisme français, surtout dans les milieux de Tradition au sens large du terme étant le manque de chaleur humaine des communautés en dehors de la messe.
Chez les Ecclesia Dei, au recrutement plus bourgeois, il peut y avoir une tentation de l'entre-soi sociologique de gens bien, suffisamment tradis pour faire chic, mais pas trop, pour ne pas faire choc.
Chez les FSSPX, l'ostracisation et la mise à l'écart, additionnée à la mentalité de combat peuvent introduire un cérébralisme, qui fait que les gens en oublient d'accueillir de nouveaux venus, surtout s'ils ont un look peu commun dans ces milieux.