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images/icones/carnet.gif  ( 843089 )La liturgie en Révolution (5) : Jansénisme, Révolution et liturgie en langue vulgaire par Peregrinus (2018-01-20 22:02:01) 

Tout d’abord Eglise établie, soutenue par les autorités civiles, l’Eglise constitutionnelle sort profondément ébranlée de la persécution terroriste qui frappe son clergé à partir de l’automne 1793. En 1795, lorsque s’amorce la reprise du culte, la Constitution civile du clergé a été abrogée par la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Environ vingt mille prêtres, soit plus de la moitié du clergé assermenté, ont abdiqué leurs fonctions sacerdotales ; quatre à six mille se sont mariés. Parmi ceux qui n’ont pas abandonné l’état ecclésiastique, nombreux sont ceux qui rétractent leurs serments et demandent leur réconciliation au clergé réfractaire.

Un immense effort de réorganisation s’impose donc au clergé schismatique. Il est porté tout d’abord par un net infléchissement doctrinal et spirituel. Malgré ses réminiscences richéristes, la Constitution civile du clergé répondait avant tout aux aspirations de légistes imprégnés de philosophisme (1). L’expérience de la persécution et la séparation de l’Eglise et de l’Etat donnent cependant une vigueur nouvelle, au sein du clergé constitutionnel, aux courants jansénisants, gallicans et rigoristes qui espèrent un retour providentiel à la primitive Eglise. Défections et apostasies favorisent une telle lecture des événements. En effet, elles ont séparé du clergé constitutionnel la plupart de ses éléments mondains ou scandaleux. Les prêtres qui ont tenu bon sont ainsi enclins à se considérer comme le petit reste, éprouvé comme les confesseurs de la foi du temps de Dèce ou de Dioclétien : significativement, les ecclésiastiques qui ont remis aux autorités leurs lettres de prêtrise sont dénoncés comme « traditeurs ».

C’est à la lumière de ce nouvel état d’esprit primitiviste, mais très hostile à la philosophie, que doivent se comprendre les expériences liturgiques menées de 1795 à la liquidation de l’Eglise constitutionnelle en 1801. La liturgie en langue vulgaire est alors, avec la réconciliation des traditeurs, les relations entre évêques et prêtres et les rapports avec Rome et le clergé fidèle, l’une des principales questions qui divisent l’ancien clergé assermenté.
En effet, malgré l’effondrement de ses effectifs et l’impulsion nouvelle que tentent de lui donner les « Evêques réunis », l’Eglise constitutionnelle (2) demeure parcourue de profondes divisions théologiques et pastorales. Lorsque Henri Reymond, évêque intrus de l’Isère, propose, pour favoriser la réunion aux protestants, la messe en français, la suppression des messes basses et des autels latéraux (3), ses propositions doivent bien plus à son richérisme syndical ouvert à l’influence des Lumières qu’à un jansénisme auquel il est foncièrement étranger. La plupart des tentatives d’introduire l’usage de la langue vulgaire dans la liturgie n’en émanent pas moins de la frange jansénisante du clergé constitutionnel.

En effet, dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, les prêtres favorables à la liturgie en vernaculaire se recrutent surtout parmi les jansénistes (4). On en trouve un exemple à la veille de la Révolution sous la plume d’Edme Moreau, chanoine de la cathédrale d’Auxerre. « Les Laïcs dans les premiers siecles de l’Eglise, explique le chanoine Moreau, n’étoient pas moins zélés que les Prêtres, ni moins assidus à la priere à toutes les heures. […] St. Chrysostome rétablit à Constantinople l’office de la nuit. Il invite les fideles à s’y rendre, & leurs femmes à prier dans leur maison. » Cette prière continuelle de l’Eglise entière lui obtenait de Dieu toutes les grâces dont il la comblait. Cependant, ajoute le chanoine, « cette dévotion a cessé, lorsque la langue latine ne fut plus entendue par le peuple (5). »

A la disparition du latin comme langue vulgaire, l’abbé Moreau associe donc la fin de l’unanimité surnaturelle de la prière de l’ensemble du peuple chrétien. Cependant, il faut noter que le chanoine, qui ne dissimule pas plus ses revendications richéristes que ses convictions jansénistes, se garde alors de demander la traduction des offices. Comme l’a justement noté dom Guéranger (6), Jacques Jubé, curé d’Asnières, qui a peut-être porté le plus loin les expérimentations liturgiques d’une partie du milieu janséniste au XVIIIe siècle, n’est jamais allé jusqu’à passer à la langue vulgaire dans la liturgie. On trouve la même réserve hors de France, chez les jansénistes toscans, dont le synode, réuni en 1786 par l’évêque de Pistoie Scipione de Ricci, a un grand retentissement bien au-delà de l’Italie. Le synode plaide tout d’abord sans équivoque en faveur de la liturgie en langue vulgaire :

La Liturgie est une action commune au Prêtre & au peuple. Convaincu de ces principes, le S. Synode desireroit la suppression de ce qui a contribué a en faire oublier une partie, en rappellant la Liturgie à une plus grande simplicité dans ses Ceremonies ; en l’exprimant en langue vulgaire, & en la prononçant d’une voix élevée.


Les pères synodaux s’empressent cependant d’ajouter :

Mais comme les circonstances ne lui permettent pas de satisfaire ses desirs sur ces Articles, il se borne à renouveller la loi du Concile de Trente, qui ordonne aux Pasteurs d’expliquer quelque partie de la Liturgie, dans toutes les Instructions qu’ils font pendant la Messe les jours de Fête ; & il les exhorte à distribuer aux fideles des Livres, où l’Ordinaire de la Messe se trouve traduit en langue vulgaire (7).


On le voit, il s’agit alors d’aspirations qui ne sont pas jugées réalisables : même pour des jansénistes qui font de la primitive Eglise un modèle opératoire, la liturgie en langue vulgaire relève du passé idéalisé des « beaux jours de l’Eglise » et non des réformes qu’il est possible d’entreprendre.
La Révolution constitue à cet égard une rupture incontestable. Ce qui n’était qu’un vœu sans véritable conséquence devient un programme d’action pour des ecclésiastiques convaincus de revivre les premiers temps du christianisme, libérés de la tutelle de Rome et des anciens évêques comme de celle de l’Etat. La Révolution, et plus particulièrement la réorganisation de 1795, est ainsi l’occasion d’un passage à l’acte pour certains jansénistes constitutionnels.

Il faut se garder, dans l’examen des rapports entre jansénisme et expériences liturgiques, de toute simplification excessive : comme on l’a vu, le janséniste anticonstitutionnel Maultrot était hostile à la liturgie en langue vulgaire, et parmi les constitutionnels jansénistes, les adversaires des traductions n’ont pas manqué. Il n’en reste pas moins que les expériences vernaculaires de 1795-1801, bien plus que celles d’avant la Terreur, doivent beaucoup à un petit groupe très actif d’ecclésiastiques jansénisants et rigoristes, tels les abbés Clément et Brugière, dont on reparlera.

(A suivre)

Peregrinus

(1) Edmond Préclin, Les Jansénistes du XVIIIe siècle et la Constitution civile du Clergé. Le développement du richérisme. Sa propagation dans le Bas Clergé (1713-1791), Librairie Universitaire J. Gamber, Paris, 1928, p. 472-473.
(2) Faute d’expression plus adéquate, on continuera ici à appeler malgré l’abrogation de la Constitution civile l’Eglise schismatique Eglise constitutionnelle. Les Réunis ont certes parlé d’ « Eglise gallicane », mais une telle appellation n’est pas satisfaisante : l’Eglise gallicane ne signifie rien d’autre que l’Eglise de France, à laquelle les prêtres fidèles appartenaient bien plus que les schismatiques et les intrus.
(3) Jean Godel, La reconstruction concordataire dans le diocèse de Grenoble après la Révolution (1802-1809), chez l’auteur, Grenoble, 1968, p. 33-34.
(4) Cf. Ferdinand Brunot, « Le culte catholique en français sous la Révolution », Annales historiques de la Révolution française, t. II, 1925, p. 209.
(5) Edme Moreau, Fonctions et droits du clergé des églises cathédrales, s. n., Amsterdam, 1784, p. 18-19.
(6) Prosper Guéranger, Les Institutions liturgiques, t. II, Fleuriot, Le Mans, 1841, p. 251.
(7) Actes et décrets du concile diocésain de Pistoie de l’an MDCCLXXXVI, traduits de l’italien, Bracali, Pistoie, 1788, p. 351.
images/icones/bravo.gif  ( 843099 )Merci par Aigle (2018-01-21 09:00:29) 
[en réponse à 843089]

Cher Peregrinus C est passionnant !
images/icones/carnet.gif  ( 843109 )Belle explication... par Alicia89 (2018-01-21 15:20:52) 
[en réponse à 843089]

de Dom Guéranger, car la France est désobéissante depuis 1680...

Voir son 15ème article :
- La magnifique doctrine de Monsieur Olier.
- Baisse du sens mystique dans la 2ème moitié du 17ème siècle. -

Et dans son 16ème article :
- Le pamphlet des Monita.
- Le bréviaire de Paris.
- L’action néfaste de Monsieur Baillet : la dévotion à la Sainte Vierge ridiculisée par celui-ci.

Exemple de livre qui a été accepté à Paris (avec imprimatur !), et n'a jamais été banni de Paris alors qu'il était mis à l'index par ROME (tout comme d'autres livres qui circulaient aussi) : "de la dévotion à la Sainte Vierge, et du culte qui lui est dû" par M. Adrien Baillet. La suite de ce titre est très explicite : "avec les avis salutaires de la Bienheureuse Vierge Marie à ses dévôts indiscrets".
Cela a tout contaminé.
Cela a fini tout simplement à affaiblir la foi catholique dans l’optique de "réunir" les protestants aux catholiques ! Ce n'est pas nouveau.

L’Eglise, pourtant, dans le beau et antique répons : Sancta et immaculata, professe ce même sentiment de son impuissance à louer dignement cette créature privilégiée, et Baillet connaissait cette admirable formule liturgique, qui ne disparut du Bréviaire de Paris qu’en 1736, lorsque les théories qu’on mettait en avant en 1693 eurent porté leurs fruits.



Article 16 :

Le Bréviaire des Gondy contenait, au 15 août, des Leçons extraites de Saint Jean Damascène, dans lesquelles l’Assomption corporelle de la Mère de Dieu était célébrée en termes énergiques et pompeux ; ce passage disparut du Bréviaire de 1680. (...) La pratique de la sainte Église, les commentaires lumineux des docteurs ont rendu sacrée autant que précieuse cette interprétation, qui fut attaquée par les réformateurs du XVIe siècle, et que nous avons vue relevée par Pie IX, dans la Bulle pour la définition du dogme de l’Immaculée-Conception.


Article 17 :

Baillet, poursuivant le cours de ses attaques contre le culte de la Mère de Dieu, cherche à détourner de son sens le titre de Refuge des pécheurs. (...) En attendant, Baillet, qui n’a de sympathie ni pour le scapulaire, ni pour le rosaire, se sert gracieusement du mot de sortilège (page 224), à propos de ces objets sacrés ; selon lui, en user, à moins d’être en voie de perfection, c’est pharisaïsme.



Ce n'est qu'un aperçu, mais il faudrait tout lire. Ceci afin de voir que c'est la foi et la tradition (qui provient des écrits de nos Pères, et des Docteurs) en premier lieu qui s'est affaiblie... le reste suit.

Article 25 :

On sait que ce fut en 1736 que parut la nouvelle liturgie parisienne. Ses auteurs n’avaient tenu aucun compte des livres antérieurs, afin d’appliquer plus largement leur système de doctrine tout entier ; et ils ont célébré eux-mêmes, dans les Nouvelles ecclésiastiques, l’importance du triomphe qu’ils remportèrent par le succès de cette œuvre habile. Le nouveau Bréviaire, sous le prétexte de venger les droits du Christ, enlevait à la Mère de Dieu le titre populaire de deux de ses principales fêtes.


Vraiment intéressant.
images/icones/heho.gif  ( 843125 )Ne pas surinterpréter par Peregrinus (2018-01-21 20:43:54) 
[en réponse à 843109]

Autant la description faite par dom Guéranger des fantaisies du curé d'Asnières est aussi exacte qu'éloquente, autant il faut lire avec prudence ce qu'il écrit sur le rite parisien en général. Dom Guéranger était merveilleusement érudit, mais il s'est parfois laissé entraîner dans les excès d'une polémique qui me paraît assez discutable et malheureuse.

Il suffit de feuilleter quelques minutes un livre d'Eglise parisien du XVIIIe siècle (même postérieur à 1736, cela se trouve en ligne) pour s'apercevoir que la dévotion mariale n'y est absolument pas diminuée. On peut sans doute reprocher beaucoup de chose aux liturgistes français de l'Ancien Régime, mais il faut rester juste.

Quant à la période révolutionnaire, on ne peut dégager aucune corrélation réelle entre diffusion du rite parisien et de ses variantes et adhésion au schisme constitutionnel. Le diocèse de Luçon et plusieurs diocèses bretons massivement réfractaires avaient adopté les livres parisiens. Des diocèses de rite romain du sud-est ont été massivement schismatiques.
Les chapitres cathédraux de rite parisien se comportent exactement comme les chapitres cathédraux de rite romain : tous (à l'exception curieuse d'Ajaccio, sous l'influence de l'archidiacre Fesch, oncle de Napoléon) sont hostiles à la Constitution civile du clergé. On peut en dire autant des évêques.

En réalité, rite parisien et rite romain n'y sont pour rien. Le rapport aux autorités civiles et aux populations, la densité de la présence ecclésiastique, l'état des relations entre évêques et curés, le développement du richérisme syndical sont des facteurs autrement déterminants.

Peregrinus
images/icones/neutre.gif  ( 843129 )exact mais ... par Luc Perrin (2018-01-21 22:08:43) 
[en réponse à 843125]

il n'y a en effet aucune corrélation directe en fonction du rit suivi. En revanche, il y a une corrélation, connue de longue date par des cartes parlantes, entre régions à forte influence janséniste et régions ayant adhéré au schisme constitutionnel.

En outre, il est exact qu'une partie des clercs et théologiens constitutionnels, du fait de cette imprégnation du jansénisme tardif, ont penché pour une réforme liturgique qui introduirait le "vernaculaire" (français sans doute car je doute que les langues et dialectes régionaux aient été considérés donc en cette époque un faux vernaculaire).
Le concile national de 1797 a même abordé la question et des essais ponctuels ont été opérés mais rien n'a en fait changé à grande échelle.

Dom Guéranger accable les rits qui existaient en 1789 parce qu'en ultramontain extrême, il voit dans l'affaiblissement de Rome la clef du désastre révolutionnaire et à travers une unité liturgique, il veut renforcer la totale fidélité au pape.
La finalité était louable, le moyen bien plus contestable puisque saint Pie V avait bien pris soin, lui, de respecter la légitime et traditionnelle diversité des rits dans l'Église latine et a fortiori dans l'Église universelle. C'est là où le grand abbé bénédictin montre que lui aussi a été pris paradoxalement par le virus niveleur et uniformisateur de la Révolution et de Napoléon Bonaparte. La liturgie n'a pas à avoir un pavillon de Sèvres avec un unique mètre étalon pour toute la planète, elle est un développement en principe harmonieux et en continuité au cours des siècles.

nb. Mgr Pierre Jounel a fait référence aux expériences liturgiques du jansénisme tardif italo-français comme l'un des "modèles" qui ont inspiré les experts et évêques du Consilium pour fabriquer la néo-liturgie dite Forme ordinaire.
images/icones/bravo.gif  ( 843168 )Tout à fait par Peregrinus (2018-01-22 22:43:53) 
[en réponse à 843129]

Le prochain épisode portera probablement sur le concile de 1797 ; mais il m'a semblé qu'il fallait traiter chaque chose en son temps.

Les excès du jansénisme d'une part, des moyens utilisés pour le combattre d'autre part ont effectivement très certainement été un facteur d'adhésion au schisme en 1791. C'est également un fait que la majorité des jansénistes a adhéré au même schisme, et que plusieurs personnages clefs du Comité ecclésiastique (Martineau), orateurs importants du débat sur la Constitution civile (Camus) ou figures ecclésiastiques marquantes (Clément du Tremblay, Leblanc de Beaulieu, Charrier de La Roche) sont jansénistes ou du moins jansénisants.
Mais il me paraît juste malgré tout de rappeler que quelques jansénistes éminents, notamment Maultrot, Jabineau ou le R.P. Lambert O.P., se sont trouvés du bon côté et se sont alors particulièrement illustrés au service de l'Eglise.

Il est vrai qu'il est assez paradoxal de relever qu'il est revenu au mouvement ultramontain de réaliser en France l'uniformité liturgique dont rêvaient les légistes gallicans qui ont conçu les articles organiques.

Peregrinus