Après la première guerre mondiale, le Pape Benoit XV écrivait : « Si la charité s’étend à tous les hommes, même à nos ennemis, elle veut que soient aimés par nous d’une manière particulière ceux qui nous sont unis par les liens d’une commune patrie » (Lettre du 15 juillet 1919).
Le Pape Pie XII, dans son encyclique « Summi Pontificatus » (1939), ajoute : « Il existe un ordre établi par Dieu selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de préférence à ceux à qui l’on est uni par des liens spéciaux. Le Divin Maître Lui-même donna l’exemple de cette préférence envers sa terre et sa patrie en pleurant sur “l’imminente destruction de la Cité sainte”.
Et pour clore cette brève anthologie, citons l’allocution du Pape Jean-Paul II aux évêques argentins : « L’universalité, dimension essentielle dans le peuple de Dieu, ne s’oppose pas au patriotisme et n’entre pas en conflit avec lui, ce qui veut dire qu’aimer tous les hommes n’empêche ni ne crée de conflits de quelque façon que ce soit avec l’amour que nous devons à la patrie elle-même. Au contraire, ajoute-t-il, il l’intègre en le renforçant par les valeurs qu’il possède, et particulièrement l’amour à sa propre patrie, si nécessaire jusqu’au sacrifice »
Dans cette même allocution, le Saint Père précise : « A la lumière de la théologie du peuple de Dieu s’éclaire d’une plus grande clarté la double condition du chrétien, non pas opposée mais complémentaire. En effet, il est membre de l’Eglise, laquelle est reflet et annonce de la Cité de Dieu, et il est à la fois citoyen d’une patrie terrestre, concrète, de laquelle il reçoit tout des richesses de langue et de culture, de tradition et d’histoire, de caractère et de façon de voir l’existence, les hommes et le monde. Cette espèce de citoyenneté chrétienne et spirituelle n’exclut ni ne détruit ce qui est humain.
La paix vraiment durable doit être le fruit mur de l’intégration réussie de patriotisme et d’universalité ».
Telles sont les paroles du Saint-Père aux évêques argentins. S’il existe une personne qui donne un exemple d’amour de la patrie qui l’a vu naître, patrie dont l’histoire est profondément unie à l’histoire du christianisme au milieu de luttes et de persécutions, c’est bien Jean-Paul II dans son amour de sa Pologne natale. Et précisément parce qu’il aime sa patrie natale, il comprend ce qu’est l’amour de la patrie. Soyons attentifs au fait qu’il s’exprime souvent par des gestes symboliques. Ainsi ce geste qui est devenu classique lors des voyages du Pape : la première chose qu’il fait lorsqu’il pose le pied sur le sol d’un pays, c’est de s’agenouiller et de baiser la terre de la patrie qu’il visite.
Voilà précisément où se trouve la vérité : l’amour vrai de la patrie, non seulement ne s’oppose pas à un universalisme bien compris, mais il ne signifie pas non plus haïr les patries des autres; il nous aide plutôt à comprendre le patriotisme de l’autre. Opposer amour de la patrie et universalisme reviendrait à dire que pour aimer tous les hommes, pour aimer les familles des autres il faudrait cesser d’aimer, ou mieux, que nous devrions haïr notre propre famille. Seul celui qui est capable d’aimer vraiment sa famille peut comprendre ce que signifie chez les autres l’amour de sa propre famille .
L’universalisme est une utopie, lorsqu’il est ainsi compris, et c’est de cette manière qu’il peut être utilisé pour diluer l’amour de la patrie.
Nous évoquions tout à l’heure une remarque de Joseph de Maistre sur l’inexistence de l’homme en soi. Nous retrouvons la même idée avec l’ironie du Père Castellani : « Ceux qui disent qu’ils sont des citoyens du monde, si on les enlevait subitement d’Argentine pour les transporter en Indochine qui est aussi dans le monde, au bout de quelques mois, ils se mettraient à pleurer s’ils entendaient un tango ou une chanson paysanne de chez nous, ils se mettraient à pleurer s’ils entendaient prononcer quelques mots d’espagnol »…
C’est ce que disait également Edmundo d’Amici : « La patrie, c’est ce qui, lorsque nous sommes dans un pays étranger, nous fait courir dans la rue à la poursuite d’un inconnu parce que nous l’avons entendu prononcer quelques mots dans notre langue »
En d’autres termes, il s’agit là de quelque chose de plus fort que nous, de si profondément ancré au fond de nous que rien ne peut l’en arracher, même chez ceux qui ne veulent pas en convenir.
Ce sont les enfants du rock débile, les écoliers de la vulgarité pédagogique, les béats nourris de soupe infra idéologique cuite au show-biz, ahuris par les saturnales de « Touche pas à mon pote ». Ils ont reçu une imprégnation morale qui leur fait prendre le bas pour le haut. Rien ne leur paraît meilleur que n’être rien, mais tous ensemble, pour n’aller nulle part.
Leur rêve est un monde indifférencié où végéter tièdement. Ils sont ivres d’une générosité au degré zéro, qui ressemble à de l’amour mais se retourne contre tout exemple ou projet d’ordre. L’ensemble des mesures que prend la société pour ne pas achever de se dissoudre : sélection, promotion de l’effort personnel et de la responsabilité individuelle, code de la nationalité, lutte contre la drogue, etc., les hérisse.
Ce retour au réel leur est scandale. Ils ont peur de manquer de moeurs avachies. Voilà tout leur sentiment révolutionnaire. C’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. Elle a perdu ses immunités naturelles ; tous les virus décomposants l’atteignent. Nous nous demandons ce qui se passe dans leurs têtes. Rien, mais ce rien les dévore.
Il aura suffi de cinq ans pour fabriquer dans le mou une telle génération. Serait-ce toute la jeunesse ? Certainement pas. Osons dire que c’est la lie avec quoi le socialisme fait son vinaigre.
Louis PAUWELS, Le Monome des zombies. Éditorial du Figaro Magazine, 6 décembre 1986.