Le Forum Catholique
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( 838357 )
Quel avenir pour le christianisme? par Signo (2017-11-12 02:05:27)
Il y a quelques semaines est sorti aux Etats-Unis un ouvrage qui eut immédiatement un succès considérable: Comment être chrétien dans un monde qui ne l'est plus. Le pari bénédictin. écrit par Rod Dreher.
L'auteur, ancien protestant converti à l'orthodoxie après un passage par le catholicisme dresse le bilan de la situation actuelle du christianisme dans les pays occidentaux. Selon lui, le christianisme vécut de manière authentiquement traditionnel est en voie de marginalisation et court même le risque d'une disparition complète sous le triple assaut de la sécularisation, du laicisme, et de l'essor d'idéologies violemment hostiles au christianisme (idéologie du gender, transhumanisme, libéralisme moral). Le christinaisme authentique semble partout remplacé par ce qu'il appelle le "déisme éthico-thérapeutique" (DET), c'est à dire une sorte de vague et molle religiosité parfaitement adaptée à l'individualisme et à l'hédonisme modernes et n'ayant plus qu'un très lointain rapport avec le christianisme tel que présenté dans les Saintes Ecritures et la Tradition.
Face à cette situation, selon l'auteur, il est parfaitement vain -dans une optique de pur conservatisme- de s'acharner à "sauver les meubles" dans des sociétés post-chrétiennes traversées par de puissants mouvements destructeurs des valeurs traditionnelles. De fait, l'échec politique de la Manif pour tous en France, qui malgré une forte mobilisation a échoué à empêcher l'adoption du "mariage" homosexuel, ou pire encore la victoire du "oui" au référendum sur le mariage de "couples" homosexuels en Irlande sont des exemples venant appuyer sa thèse. Le christianisme traditionnel, rejeté presque partout des institutions officielles, radicalement remis en cause dans la société, est donc aujourd'hui en danger de mort.
La réponse à ce danger? Faire le choix du pari bénédictin.
S'inspirant du monachisme qui grâce à la Règle de saint Benoît joua un rôle considérable dans la mise en place des fondements nécessaires à l'édification d'une civilisation nouvelle au milieu du chaos de l'effondrement de l'empire romain d'Occident, Rod Dreher appelle à un changement complet de paradigme reposant sur les éléments suivants:
-un retour de tous les chrétiens à la vie intérieure, c'est à dire à une vie authentique de prière au sein de laquelle la liturgie célébrée et vécue de manière traditionnelle aurait une importance primordiale;
-un retour à l'ascèse et à la discipline traditionnelles sur le modèle de la Règle bénédictine, en réaction à l'hédonisme et au consumérisme contemporains;
-un resserrement de la cohésion et de la solidarité entre chrétiens de manière à reconstituer des communautés vivantes, soudées et fraternelles, aptes à reconstruire une contre-société authentiquement chrétienne (associations, écoles, etc) et à proposer à un monde moderne déboussolé une solide alternative chrétienne.
Le mérite de la démarche de Rod Dreher est multiple:
-l'auteur met effectivement le doigt sur les causes profondes de la crise moderne qui remonte à la soi-disante "Renaissance", c'est à dire au moment où, rompant avec la conception traditionnelle du monde, l'homme occidental cesse de se considérer comme appartenant à un ordre cosmologique dont le Dieu Créateur serait la réalité suprême; ce faisant, il rejoint dans son analyse de nombreux autres penseurs critiques de la modernité du XXe ou du XXI siècle tels que René Guénon, Simone Weil, ou plus récemment Rémi Brague et François Xavier Bellamy;
-l'auteur évite les multiples écueils dans lesquels tombent souvent ceux qui critiquent la modernité: il ne prône ni repli identitaire ou sectaire qui serait stérile, ni ralliement à la modernité sur les points essentiels, ce qui serait dissolvant;
-l'auteur propose des pistes très concrètes et à la portée de toute communauté chrétienne pour agir, même à petite échelle et avec de faibles moyens, dans le sens du pari bénédictin. Le pargmatisme de Rod Dreher, fruit de sa grande lucidité sur la situation actuelle, est l'une forces principales de sa démarche.
Toutefois, on pourrait adresser à l'auteur la critique suivante: il donne l'impression de considérer que catholicisme, orthodoxie et protestantisme conservateur se valent et sont tous trois de nature à restaurer un christianisme authentiquement traditionnel. Si cela est vrai pour les deux premières "confessions", cela est parfaitement impossible pour le protestantisme. En effet, la Réforme prostestante, et tous les mouvements religieux qui en sont issus, est intrinsèquement moderne, elle participe, dans son essence même, à la modernité et d'une certaine manière, elle ne fait qu'un avec elle. Etre protestant, même conservateur, c'est être moderne, et être moderne, c'est d'une manière ou d'une autre adopter l'esprit prostestant. Le protestantisme ne peut pas être traditionnel car son essence même découle d'une rupture profonde avec la Tradition. Ainsi, tout protestant qui a vraiment l'esprit traditionnel ne peut que revenir soit à l'orthodoxie, soit au catholicisme, c'est à dire aux seules confessions qui n'ont pas rompu avec la tradition apostolique.
Dans tous les cas, je considère cet ouvrage comme l'un des plus lucide, des plus intelligent et des plus utile écrit sur le christianisme et son avenir en ce début de XXIe siècle, et j'en recommande fortement la lecture à tous ceux qui ne se satisfont pas de la crise actuelle du christianisme européen.

( 838374 )
Sur ce livre par Peregrinus (2017-11-12 13:42:58)
[en réponse à 838357]
On peut lire, sur ce livre, l'utile et assez critique recension par Bernard Dumont, ""Pari bénédictin" ou "politique antipolitique" ?", dans Catholica, n°137 (automne 2017), p. 75-79.
Je ne suis pas certain pour ma part (mais je ne suis pas le seul) que le livre de R. Dreher soit extrêmement lucide.
Peregrinus

( 838385 )
Bernard Dumont dans l'Homme Nouveau par Quaerere Deum (2017-11-12 17:51:41)
[en réponse à 838374]
Sur le
site de l'Homme Nouveau.

( 838394 )
La critique... par Signo (2017-11-12 20:06:16)
[en réponse à 838385]
...de Bernard Dumont est intéressante, mais il me semble que contrairement à ce qu'il semble affirmer la démarche de R. Dreher n'est pas à proprement parler un "communautarisme", et par ailleurs n'a strictement rien à voir avec l'idée de constituer des "gated communities" ou communautés fermées telles que l'on peut en trouver aux USA. Elle serait plus proche de ces "minorités créatives" dont parlait Benoit XVI, à la fois dotés d'une forte cohésion interne pour éviter la dissolution, et en même temps très ouvertes sur la société au sein de laquelle elles peuvent ainsi rayonner et véritablement s'inscrire dans un dynamique saine d'évangélisation.
Avec la dissolution du tissu paroissial, on a très souvent tendance à oublier que la notion de communauté est une part essentiel de la vie chrétienne, car s'est d'abord en son sein que s'exerce et se vit la charité et la vie fraternelle.
Or, aujourd'hui, et c'est encore plus vrai dans le monde traditionnel ou traditionaliste, souvent les fidèles (moi le premier) ont tendance à se comporter en "consommateurs" de prestations spirituelles: on va à l'église le dimanche pour avoir "sa" messe, et le reste de la semaine la communauté paroissiale n'existe plus. C'est de l'individualisme religieux pur et simple.
Ce phénomène est aggravé par le fait que souvent le prêtre n'est qu'un "desservant" qui ne vit pas à proximité du lieu de culte; or c'est d'abord autour du pasteur que se forme une communauté soudée. Par ailleurs les fidèles eux-mêmes vivent souvent assez loin de ce même lieu de culte où ils ne se rendent que parce que c'est le seul lieu à des dizaines (parfois des centaines) de kilomètres à la ronde qui leur offre une célébration digne de ce nom (forme extra ou forme ordinaire dignement célébrée).
Il me semble qu'il y a là un vrai problème car il manque dans ce genre de cas un aspect essentiel de la vie chrétienne. Or avec la pénurie de prêtres, ce problème va probalement s'aggraver...

( 838395 )
Les micro-chrétientés de Marcel Clément par Paterculus (2017-11-12 20:12:05)
[en réponse à 838394]
Marcel Clément prônait déjà la constitution de "micro-chrétientés", ce que rejoint l'analyse de Dreher avec l'importance des communautés.
Votre dévoué Paterculus

( 838397 )
une célébration digne de ce nom par AVV-VVK (2017-11-12 20:33:21)
[en réponse à 838394]
Le problème de la liturgie de la messe reste un obstacle, non sans importance. Divise les fidèles dans un plus grand degré vis-à-vis la version correcte et digne de la forme ordinaire qu à l'égard de la forme extraordinaire. Il paralyse la vie communautaire.
Qu'en écrit le livre?

( 838404 )
Le livre... par Signo (2017-11-12 21:35:02)
[en réponse à 838397]
... n'évoque pas à proprement parler la question de la biritualité qui existe de facto dans l'Eglise latine, en revanche il consacre un chapitre entier à la liturgie. Extraits:
"Refuser de prendre la liturgie au sérieux ou la rejeter complètement signifie peu ou prou abandonner l'orthodoxie chrétienne. Si nous voulons vraiment maintenir la vérité, il nous faut maintenir la liturgie".
"Les sociologues non chrétiens eux-mêmes reconnaissent à quel point les actes concrets sont importants pour sauvegarder la mémoire culturelle. Dans son ouvrage "How Societies Remember" [Comment les sociétés se souviennent], l'anthropologue Paul Connerton étudie les pratiques de différents peuples pour préserver leurs histoires de l'oubli. Lorsqu'une communauté cherche à se souvenir de son histoire sacrée, l'histoire qui lui donne du sens, elle lui applique ce qu'il appelle une "mémoire spirituelle"; elle absorbe l'histoire pour la "sédimenter dans son corps".
D'après Connerton, les rituels les plus puissants impliquent le corps. Ils font appel à tous les sens pour marquer les individus rassemblés, pour y inscrire l'histoire. Par exemple, quand les fidèles s'agenouillent ou se prosternent durant telle phase du rituel,ils comprennent et retiennent jusque dans leurs muscles le caractère sacré du moment qu'ils vivent.
Le travail de Connerton a montré que les rituels les plus efficaces sont invariables et restent en dehors des chants et du langage de la vie quotidienne. Pour élever le cœur et nourrir l'imagination, ils doivent être appris par les participants et transformés en habitudes corporelles."
Il est bien évident que ce n'est pas avec les liturgies bricolées, volatiles, changeantes et désacralisées que l'on trouve dans 90% des paroisses que l'on va réussir quoique se soit de fécond et de durable.

( 838390 )
L'avis de Denis Sureau par Quaerere Deum (2017-11-12 18:49:06)
[en réponse à 838357]