Dans les réalités, il y a entre le pasteur et la porte une différence bien autrement tranchée qu’entre le portier et la porte; et pourtant, le Christ nous a affirmé qu’il est en même temps le pasteur et la porte : pourquoi ne pas supposer qu’il est aussi le portier? Si nous examinons la nature des choses, nous verrons que, d’après l’idée que nous nous faisons des pasteurs et ce que nous voyons, le Seigneur Jésus n’en est pas un : il n’est pas davantage une porte, puisqu’il n’est pas sorti des mains d’un artisan. Mais si, dans les limites d’une certaine similitude, nous disons que le Christ est pasteur et porte en même temps, j’ose ajouter qu’il est aussi brebis. Une brebis est soumise à l’autorité du pasteur, et toutefois le Sauveur est, en même temps, pasteur et brebis. Où vois-tu qu’il est pasteur ? Ici même, lis l’Evangile : « Je suis le bon pasteur ». Comment t’assurer qu’il est brebis ? Interroge le Prophète : « Il a été conduit à la mort, comme une brebis (2) ». Interroge l’ami de l’Epoux : « Voilà l’Agneau de Dieu, voilà Celui qui efface le péché du monde (3) » . En continuant toujours la même comparaison, je vais vous dire quelque chose de plus étonnant encore. L’agneau, la brebis et le pasteur sont unis par les liens d’une tendre amitié, et les brebis trouvent d’habitude dans le pasteur, leur soutien contre les attaques des lions. Néanmoins, il est dit du Christ, brebis et pasteur tout ensemble : « Le lion de la tribu de Juda a vaincu (4) ». Comprenez tout cela, mes frères, dans le sens d’une comparaison, et non dans celui des réalités concrètes. Nous voyons habituellement les bergers s’asseoir sur une pierre, et garder, de l’endroit où ils se sont assis, le troupeau qui leur est confié : il est sûr que le berger vaut mieux que la pierre sur laquelle il a pris son siège. Cependant, le Christ est pasteur et pierre. Tout ceci soit dit par comparaison. Si, maintenant, tu me demandes à savoir ce qu’est en lui-même le Seigneur Jésus, je te réponds : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (1) ». Si tu cherches à savoir ce qu’il est en réalité, je te dirai : C’est le Fils unique du Père, engendré pour toujours et de toute éternité ; il est égal à son Père, toutes choses ont été faites par lui : non plus que dans le Père, on ne peut voir en lui aucun changement, et, quoiqu’il se soit revêtu d’une forme humaine, il n’a subi dans son être aucune vicissitude; par son incarnation, il est devenu homme, et il est, en même temps, Fils de l’homme et Fils de Dieu. Tout ce que je viens de dire, c’est la réalité : ici, pas de comparaison. Par rapport à certaines ressemblances, il ne doit nullement nous répugner de considérer la porte comme étant le portier même. Qu’est-ce, en effet, que la porte? C’est l’endroit par où nous entrons dans une maison. Qui est le portier? Celui qui ouvre la porte. Quel est celui qui s’ouvre lui-même, si ce n’est celui qui se fait connaître? Le Sauveur avait dit qu’il était la porte, et nous ne l’avions pas compris; à ce moment-là même, la porte était fermée pour nous; celui qui nous l’a ouverte n’est autre que le portier. Inutile de chercher une autre explication; je ne vois à cela aucune nécessité, mais peut-être en aurais-tu la volonté ; si tel est ton désir, ne divague pas, ne cherche pas en dehors de la Trinité. Veux-tu qu’une personne différente de la seconde soit le portier? Suppose que c’est le Saint-Esprit: certainement, il ne dédaignera pas d’être le portier, puisque le Fils n’a pas dédaigné d’être la porte. Regarde donc le Saint-Esprit comme étant le portier; parlant du Saint-Esprit à ses disciples, le Sauveur lui-même a dit : « Il vous enseignera « toute vérité (2) ». Qui est la Porte? Le Christ. Qu’est-ce que le Christ? La Vérité. Qui est-ce qui ouvre la porte, sinon Celui qui enseigne toute vérité?
D'un bout à l’autre le discours de Jn 10 est un enseignement du Christ sur le Bon Pasteur. Voici comment il est structuré. Il débute par une parabole (vv. 1-6). Viennent ensuite deux applications différentes de cette parabole: vv. 7-10 d’une part, et vv. 11-18 d’autre part.
La parabole des vv. 1-6 est une description prise sur le vif de la vie pastorale de l’époque et du pays de Jésus. Tout n’y est sans doute pas un décalque de ce qui passait: Jésus a pu faire quelques entorses à la réalité en raison de l’enseignement qu’il entendait suggérer, par exemple quand il dit que le berger appelle ses brebis par leur nom. On a constaté effectivement que de nos jours encore les bergers palestiniens attribuent volontiers des noms à certaines des brebis de leur troupeau, mais dans notre parabole la réalité se trouve embellie: c’est chacune des brebis qui a un nom spécial, chacune étant l’objet de la sollicitude du berger; l’amour rédempteur n’atteint-il pas chaque homme?
Le texte de Jn 10, 1-6 n’est pourtant pas une allégorie, ce qui impliquerait que le berger qui y est mis en scène serait directement Jésus. Nous avons bien plutôt en ce passage une parabole à double application: les vv. 7-10 d'une part et les vv. 11-18 d’autre part. Et chose assez inattendue, dans la première application, ce n’est pas au berger que Jésus est comparé, mais à la porte par laquelle il faut entrer pour être berger authentique, ce qui, remarquons-le, suggère l’idée reprise ailleurs, notamment à la Cène et dans la prière sacerdotale (cf. Jn 17, 17-19), d’hommes étroitement associés au ministère de Jésus. Pour entrer légitimement dans le bercail, il leur faut passer par Jésus**. [**Note C'est de toute évidence en partant de cette donnée qu’il convient de lire le v. 8: « Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ». Mais ce verset demeure obscur. Deux problèmes se posent ici: 1°) un problème de critique textuelle: les mots « tous » et « avant moi », qui sont omis par certains manuscrits, sont-ils authentiques? 2°) le problème d’identification des voleurs et des brigands. Il est évidemment exclu que Jésus vise les prophètes de l’A.T. et Jean-Baptiste venus avant lui. Mais songe-t-il aux Pharisiens (Bible de Jérusalem) ce qui surprendrait étant donné que les Pharisiens se trouvent déjà dans le bercail d'Israël et n'ont donc pas à s’y introduire de force. Pense-t-il plutôt, comme le suppose par ex. E. Osty, aux chefs politiques et religieux des Juifs depuis l’époque macchabéenne et aux faux-messies de son temps (par ex. Judas le Galiléen et Theudas dont il est question en Ac 5,36-37)? Ou bien enfin, ainsi que le conjecture la TOB, faut-il élargir la perspective et admettre que la pensée de Jésus s’étend à tous ceux qui « tant dans le monde juif que dans le monde païen, prétendaient par leurs propres moyens apporter aux hommes la connaissance des choses divines et le salut» (p. 218, n. t)? C'est cette dernière explication, développée notamment par E. SCHWEIZER dans son ouvrage célèbre Egô Eimi (Göttingen, 1939 p. 124 sq.), qui nous paraît de beaucoup la meilleure.]
Ce qui vient d être dit n’est pas sans conséquence en ce qui concerne l’exacte signification du v. 9 très discuté: «Je suis la porte: si quelqu'un entre par moi, il sera en sûreté, il entrera et sortira et trouvera des pâturages ». Alors que la majorité des interprètes appliquent ce passage aux brebis, nous nous rangeons de préférence au sentiment de Cyrille d’Alexandrie (P G 73, 1028-1029) et de plusieurs grands commentateurs modernes. Plutôt que les brebis, ce verset semble bien viser les pasteurs autorisés par Jésus qui trouvent des pâturages pour les brebis. En effet, au commencement de la parabole, s’il est question de la porte, ce n’est pas à propos des brebis, mais au sujet des bergers opposés aux voleurs, opposition reproduite au début du v. 8 et à la fin du v. 10: tandis que les voleurs escaladent, les pasteurs passent par la porte, par Jésus; ils reçoivent de lui seul leur mission.
C'est la seconde application de la parabole initiale (vv. 11-18), application très allégorisante par laquelle Jésus se présente comme le Bon Pasteur par excellence, qui, ici, nous intéresse particulièrement en raison de la mention constante qui y est faite du « sacrifice » du Bon Pasteur (« il donne sa vie pour ses brebis »), formule qui sera scrutée en détail plus loin. Comme déjà les versets qui précèdent, ce beau texte fait songer à de nombreux passages de l’Ancien Testament qui utilisent la même, imagerie, et spécialement à la grande prophétie du ch. 34 d'Ézéchiel. Cet oracle est d’abord une condamnation des mauvais bergers du passé: les derniers rois et guides religieux de la nation choisie qui l’ont conduite à la ruine et à la captivité de Babylone. Yahvé promet de s occuper lui-même de ses brebis, de les ramener en Terre sainte, d’en prendre un soin jaloux et de les unifier en les confiant « à un seul Pasteur » (v. 23), son serviteur David, c’est-à-dire le Messie davidique. Il faut rapprocher, l'« unique Pasteur» de Jn 10, 16 de l'« unique Pasteur » d'Éz 34, 23.
On est touché par les accents de tendresse divine qui se font entendre tout au cours de cette prédiction; ils ne sont pas habituels chez le fils de Buzi! Au v. 25 Yahvé s’engage à conclure avec la nation choisie, ainsi restaurée et gouvernée par le Messie davidique, «une alliance de paix» conformément aux prophéties isaïennes sur le «Prince de la paix» et sur l’instauration de la paix messianique parfaite (Is 9, 5; 11, 6 sq.). À la fin de son oracle, Ézéchiel rapproche le thème du Bon Pasteur de la formule de réciprocité de l’alliance, qui exprime la possession mutuelle de Yahvé par la nation choisie et de la nation choisie par Yahvé: « Ils sauront que moi, Yahvé leur Dieu, je suis avec eux, et qu’eux sont mon peuple, la maison d’Israël, oracle du Seigneur Yahvé. Quant à vous, mon troupeau, le troupeau de mon pâturage, vous êtes des hommes, et moi, je suis votre Dieu, oracle du Seigneur Yahvé » (Éz 34, 30-31, trad. Osty).
Quand en Jn 10 Jésus se présentant comme le Bon Pasteur exprime les relations mutuelles de connaissance et d’amour entre lui et ses brebis: «Je suis le Bon Pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père» (Jn 10, 14-15), il y a tout lieu de voir en cette formule johannique de réciprocité un développement et un perfectionnement de l'antique formule biblique de l'alliance, puisque déjà dans l’Ancien Testament, et en particulier en Éz 34, le thème du Bon Pasteur est intimement lié à la restauration de l'alliance. La grande différence entre Ézéchiel et le Quatrième Évangile, c'est que dans celui-ci les rapports entre le Bon Pasteur et ses brebis se trouvent merveilleusement grandis, intériorisés et aussi personnalisés, puisqu'ils sont présentés comme une imitation et un reflet des rapports ineffables de possession mutuelle, de connaissance et d’amour mutuels qui lient entre eux le Père et le Fils. Pour bien interpréter le sacrifice du Christ Bon Pasteur, aujourd’hui si souvent mal compris, ainsi que nous le dirons plus loin, comme aussi la gravité du péché que ce sacrifice doit réparer, il est indispensable de les mettre en relation étroite avec cette ineffable alliance d’amour.
Ici nous voulons faire en passant une observation que nous n’avons trouvée nulle part ailleurs. Un tel approfondissement des deux thèmes du Pasteur divin et de l'alliance, qu'Ézéchiel 34 unit déjà intimement, avait été préparé et également en dépendance du fils de Buzi, en ce mystérieux poème d’amour, objet de tant de controverses et de tant de contresens, qui s’appelle le Cantique des Cantiques. Ainsi que l’a noté depuis longtemps P. Joüon, l’imploration de l'Épouse en Ct 1, 7: «Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où feras-tu paître ton troupeau, où le feras-tu se reposer pour que je ne sois plus errante » est une référence manifeste aux brebis errantes d'Ëz 34 que le Pasteur divin rassemble, fait paître et se reposer. Et en Ct 2, 16, la jonction des deux thèmes de la possession mutuelle et du pasteur qui fait paître son troupeau: « Mon Bien-aimé est à moi et je suis à lui; il fait paître son troupeau », jonction dénuée de sens dans le contexte de l’amour humain (un berger qui fait paître son troupeau ne se donne pas à ce moment-là à son épouse), n'est qu'un écho, et en même temps une personnalisation et une intériorisation des deux mêmes thèmes déjà joints en Éz 34, 30-31: c'est quand Dieu fera paître son troupeau qu’il renouvellera son alliance, une alliance faite de connaissance et d’attachement réciproques entre lui et le peuple élu.