Le Forum Catholique

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images/icones/croix.gif  ( 808004 )Mo nous a quittés... par Le souricier (2016-06-28 23:38:57) 

A Dieu mon pote...

J'ai appris aujourd'hui la mort de mon grand ami Maurice G. Dantec, suite à une longue maladie contre laquelle il a lutté jusqu'au bout, comme il a toujours combattu, debout, contre sa dépression, la bêtise humaine, le nihilisme, et pour la quête intellectuelle et spirituelle qui fut le fil rouge de sa vie et de son oeuvre.

C'est en 2003 que ce cheminement personnel a fait se croiser nos routes, par une succession de hasard, qui n'existe pas, comme nous le pensions l'un l'autre, en bons lecteurs de Bloy que nous étions tous les deux.

Tout commence en 2002 avec la parution du torchon stalinien d'un imbécile sorbonnard titré fort à propos, pour un commissaire politique, "Rappel à l'Ordre", petit pamphlet mal écrit, criblé d'erreurs et suintant la haine gestapiste, censé flétrir les "Nouveaux Réactionnaires", qui étaient, et sont encore, la plaie de notre temps, à côtés desquels les requins de la haute finance mondialisée ou les terroristes islamistes ne sont que des minus habens...

A l'époque, Mo était classé à gauche, comme bien d'autres cibles de Daniel Lindenbergh, le délateur en chef sus-évoqué, tels Taguieff, Manent, Michéa, Muray, ou d'autres salauds qui ne se contentaient pas de psittaciser la pensée dominante à coups de slogans vides et de mots-valises, mais tentaient de réfléchir vraiment et d'analyser le réel avec intelligence.

Je dois avouer qu'alors, je ne l'avais jamais lu, malgré les immenses succès de La Sirène Rouge, Les Racines du Mal et Babylon Babies ; je me désintéressais à cette époque de la fiction, et tout particulièrement de la fiction contemporaine...

J'ignorais également que ce grand esprit avait commencé à publié dès 2000 un journal particulièrement intéressant, très personnel, foisonnant, puissant, polymorphe, bref inclassable, Le Théâtre des Opérations (3 tomes) dans lequel ce fils de communistes purs et durs, ayant grandi à Ivry, dans la "ceinture rouge" de Paris, tel un alchimiste en son athanor, jetais comme à l'instinct ses lectures, ses pensées, ses analyses de l'actualité, ses poèmes, ses interrogations ou encore ses "missiles intercontinentaux", comme il disait, puisqu'il avait émigré à Montréal, fuyant une France qu'il voyait sombrer dans le "silence des agneaux".

Ceux qui me connaissent savent q'il n'y a pas meilleur moyen de me faire jeter sur un ouvrage, de lire un écrivain, de m'intéresser à une pensée, que de le dénoncer à la Kommandantur et à la vindicte, sinon publique, du moins politico-médiatique !

J'ai donc lu Dantec, tout comme les autres déviationnistes qui étaient, faut-il le rappeler, tellement c'est gros, victimes d'un "Rappel à l'Ordre" (sic) du cuistre Lindenbergh, vopo de la bien-pensance des lettres.

Et non seulement je me suis régalé, mais j'ai admiré cette démarche totalement innovante qui, contrairement à l'immense majorité des "philosophes", avait cette immense humilité autant qu'énorme ambition, de se "déconstruire" lui-même dans une recherche ontologique de la Vérité, en marche, sans jamais se figer dans les certitudes, capable de revenir sur ses propres errements et de reprendre la route.

J'ai vite compris - et je crois avant lui, nous en avons parlé souvent - qu'il déconstruisait la déconstruction dont il avait été, comme nous tous, le produit post-moderne.

A l'époque, j'écrivais régulièrement pour quelques revues et journaux, si ce n'est subversifs, du moins non-conformes ; j'ai donc pondu un premier papier (il y en eût bien d'autres ensuite), enthousiaste, sur le journal de Mo et son étonnant parcours intellectuel, "in progress", comme on dit de nos jours.

Il se trouve que j'étais ami avec le Directeur d'une revue "intello-branchouille", très bien faite, hélas disparue, qui avait un lien avec Dantec suite à une entrevue avec lui qu'il avait publiée. Je lui ai donc passé mon article afin d'avoir l'avis du principal intéressé.

Dans la presse, il est rare qu'un happy few partage ses relationnels, et encore plus rare qu'il recommande un papier à un écrivain très connu, qui plus est si ce dernier, enfermé dans son "atelier", petite mansarde au faîte de sa maison victorienne , écrivant parfois 24 ou 36 heures durant (ses "journuits"), cultive le secret, l'isolement et une certaine phobie misanthropique, qui plus est, donc, si l'on est un des rares privilégiés en contact.

Mais ce fut fait, comme promis, ce qui prouve qu'il existe aussi, même s'ils sont rares, des gens biens.

C'est ainsi qu'à ma grande surprise, pour mon plus grand plaisir et, j'ose le dire avec une belle fierté, que je reçu un mail de Maurice Dantec quelque temps plus tard. C'était en 2003.

Quand j'écris "fierté", ce n'est bien sûr pas parce que j'échangeais avec un "people" (ce qui suffit aujourd'hui à bien des gens, quel que soit le médiatique, fût-il héros des "Anges" ou footballeur racailleux), mais parce que Mo avait été emballé par mes quelques mots, au point de m'assurer que j'étais celui qui l'avait le mieux compris (j'en ai encore mal aux chevilles !). Et ce n'était pas un message de trois lignes... Quand nous avons, plus tard, évoqué ses mails interminables, il me dit en riant qu'il n'était pas surprenant qu'un écrivain qui ne pouvait pas sortir un livre de moins de 600 pages soit aussi intarissable à l'écrit, ne serait-ce que pour un courriel !

Très vite, les échanges internet furent suivis de longues, puis très longues, conversations téléphoniques passionnantes, et, malgré la distance, ce fut la naissance d'une profonde amitié et d'une grande complicité réciproque. Et bientôt, nous nous parlâmes quasi quotidiennement, fraternellement, à des heures pas possibles - décalage horaire, et vies décalées obligent.

Pendant qu'il bousculait mes idées reçues et m'obligeait à remettre en cause mon paradigme idéologique, je nourrissais ses propres réflexions, par le dialogue, cette invention de la philosophie grecque, occidentale, et, plus prosaïquement, je fus vite chargé de lui fournir les infos de France, qu'il n'avait ni le temps ni l'envie, de chercher sur le Net. Je savais ses centres d'intérêts, je sélectionnais et j'envoyais donc des liens venant de tous horizons.

"L'affaire Dantec" explosa en janvier 2004...

Evidemment, depuis la "liste Lindenbergh", et, pour ceux qui l'avait lu, la publication de son journal, Mo était dans la ligne de mire : néo-réac, il penchait de plus en plus, non à droite, car cette notion n'avait aucun sens pour lui, mais vers le royalisme et le catholicisme ! Une conversion dans le véritable sens étymologique du terme ! Déjà, les vautours se rassemblaient, car s'ils ne savent pas réfléchir, ils ont cette capacité de sentir qu'un festin se prépare.

Par ailleurs, circonstance aggravante, il commit l'irréparable, mais éternelle, erreur d'avoir raison trop tôt, et se mit à prophétiser que l'expansion de l'islam serait celle de l'extrémisme islamiste. Maintenant, on a un mot pour flinguer ceux qui osent critiquer la "religion de paix et d'amour" et le maudire : "islamophobe", bon pour l'asile, quoi, puisqu'une phobie est une catégorie psychiatrique...

Avant tout le monde, il avait prédit que la guerre à venir, celle dont nous vivons maintenant les premières horreurs, serait à la fois "globale et micro-locale". Et c'est avec angoisse qu'il voyait déjà la France en première ligne ; cette France qu'il haïssait pour ce qu'elle était devenue, mais qu'il aimait passionnément dans sa transcendance, avec d'autant plus d'acuité qu'il était éxilé.

Que s'est-il passé dans son esprit rebelle, à ce moment où tout était mûr pour commencer son lynchage, et qu'il le savait parfaitement, en ce mois de janvier 2004 pour qu'il envoie une lettre ouverte de voeux au Bloc Identitaire, le félicitant pour sa lutte contre l'islamisation, tout en précisant - ce que ses détracteurs n'ont jamais mentionné - ses nombreux désaccords avec ce mouvement d'extrême-droite ? Même moi, qui était si proche à l'époque, je n'en sais fichtre rien !

Finalement, avec le recul, je pense qu'il a préféré allumer lui-même son propre bûcher.

Je me rends compte que je suis très long, mais comment parler d'un immense écrivain doublé d'un merveilleux ami en quelques lignes ? Je vais essayer, maintenant, d'abréger.

Immédiatement, la machine à broyer les dissidents, quels qu'ils soient, s'est mise en marche, et celui qui avait été acclamé comme le "roi du roman cyber-punk", a subi un tir de barrage médiatique d'une violence terrible, alors même que tous ses droits de réponse, contrairement à la Loi et l'usage, étaient refusés dans les grands journaux, tels Libération ou Le Monde, qui l'exécutaient sans appel.

Dans le même temps, car la dictature de la pensée n'est pas un phantasme complotiste, son Attaché de Presse disparaissait dans les limbes, alors que Gallimard, qui publie pourtant Céline !, lâchait son auteur, veulement.

Mo s'est retrouvé seul. Il ne lui restait qu'un tout petit cercle de fidèles amis, certains bien connus, comme les Rita, d'autres moins, et d'autres pas du tout, comme moi...

Mon bureau de Secrétaire général d'un groupe de la majorité de certaine grande collectivité locale, est alors devenu le "bunker" de sa communication de crise. Il faut dire que je ne n'avais plus rien d'autre à gérer que les affaires courantes, car nous savions que nous allions êtres balayés par les élections 3 mois plus tard.

Et, faute de remporter la guerre, avec nos petits moyens, et l'amitié de réseaux et d'écrivains et journalistes, nous avons tant et si bien contre-attaqué que nous avons remporté de belles victoires. Je me souviens d'un éditorialiste venimeux de Libé, qui faisait son miel de la haine anti-Dantec preque tous les jours, a publié sa dernière et pathétique attaque sous le titre "12 mails dans la peau", parce que nous avions fait savoir, en nombre, que son venin était insupportable. Le crétin en question n'avait pas l'habitude...

Dans le même temps, Maurice Dantec s'était lancé dans une aventure romanesque philosophico-spirituelle avec Villa Vortex, et travaillait sur le tome 2 de cette trilogie (trop) ambitieuse, qu'il a intitulée "Liber Mundi", et j'ai eu l'honneur d'y participer, faisant partie de ce qu'il appellait sa "Trinité des Lecteurs", et remercié en fin d'ouvrage.

Il continuait son oeuvre, chez Albin-Michel, en la nourrissant de son travail sur soi, de ses journaux, à la limite du mysticisme ; une écriture archéo-futuriste difficile qui n'a pas trouvé son public.

C'est à cette époque, alors qu'il venait en France promouvoir Cosmos Incorporated que je l'ai rencontré, enfin, physiquement, pour la première fois.

Rien ne fut simple. Je me souviens de cette émisssion d'Ardisson, à laquelle je l'accompagnais, où cette ordure lui a tendu trois pièges : le premier dans les couloirs (no comment), le second sur le plateau (j'étais derrière, en régie, à bouillir), le troisième par le montage, spécialité de ce pourri du PAF.

Mo a continué son oeuvre, fini son Liber Mundi, tâtonné, et revenu à ses fondamentaux - je ne suis pas le seul, mais je ne cessais de lui dire qu'il était trop élitiste - et connu diverses aventures éditoriales, souvent malheureuses.

La vie, qui nous avait rapprochés, nous a séparé un jour que la mienne explosait, et qu'il était lui-même en pleine incertitude permanente.

Récemment, nous avions repris contact et il me parlait de sa maladie.

Il n'a jamais perdu la Foi.

Que Dieu l'ait en Sa sainte garde.

Repose en Paix, Mo ! - je le dis "cash" comme tu le répétais si souvent...

Olivier

(Pardon pour les coquilles)


images/icones/fleur.gif  ( 808005 )Bel hommage de l'amitié par Ritter (2016-06-29 06:02:28) 
[en réponse à 808004]

Et content de vous lire.
Cordialement.
images/icones/fleur.gif  ( 808033 )Merci... par Justin Petipeu (2016-06-29 12:37:03) 
[en réponse à 808004]

pour ce témoignage et cette écriture... et salutations ! J'espère que vous allez bien !
images/icones/fleche2.gif  ( 808034 )Dantec sur le FC... par Le souricier (2016-06-29 12:41:20) 
[en réponse à 808004]

Invité par XA qui m'avait confié le rôle de go between, à une époque où Mo ne donnait plus aucune interview.

C'était un moment à la fois exclusif et exceptionnel.

C'est ICI

LS - Qui se souvient

images/icones/croix.gif  ( 808061 )Mes sympathies par Balbula (2016-06-29 16:27:59) 
[en réponse à 808004]

pour le départ de ce grand ami à vous. J'espère aussi que vous allez bien ; votre plume est toujours alerte et j'étais contente de la relire.
Union de prières,
Balbula
images/icones/bravo.gif  ( 808087 )Fromage + y est allé de son hommage par Polydamas (2016-06-30 00:23:11) 
[en réponse à 808004]

Sur son site. Et ça rappelle vos mots.


Adieu Maurice G. Dantec, donc.

Je ne me souviens plus du moment exact où j’ai découvert son existence, mais je me souviens que c’était dans les méandres du web, dans le bouillonnement post-11-septembre.

À cette époque-là, je me souviens que le monde tremblait. Avec l’effondrement du World Trade Center, une sorte de guerre mondiale était déclarée, mais nul n’imaginait la forme qu’elle prendrait, et nul ne saisissait vraiment le visage de l’ennemi. Nul ne savait vraiment, d’ailleurs, dans quel camp il se situait. L’anti-américanisme des uns donnait à imaginer des collaborations baroques avec les barbus, la paranoïa des autres laissait rêveur sur la santé mentale du « monde libre ». Le grand n’importe quoi était prêt à surgir. Le monde allait-il soudain s’embraser dans un conflit planétaire armé à l’issue hautement hasardeuse, ou bien au contraire entamer un inexorable et patient pourrissement par tous ses côtés, avec la lenteur d’une gangrène ? Les camps en présence avait-il encore des frontières à défendre ?

Quelqu’un écrivit alors que l’heure de la guerre civile mondiale était venue, et c’est Dantec qui était l’auteur de cette expression. La « guerre civile mondiale ». Personne n’a jamais mieux défini le décor – ou plutôt le Théâtre des Opérations, pour reprendre le titre de son Journal – dans lequel se déroulerait le XXIème siècle, décor avec lequel il faudrait composer de gré ou de force.

Voilà comment j’ai découvert Dantec. Avec la théorie de la guerre civile mondiale. Ça tenait la route.

Alors, intrigué, j’ai suivi le bonhomme de plus près. Pas franchement progressiste, le mec. Ça me plaisait : le catéchisme droit de l’hommiste de toute la presse et de toute la classe politique commençait à me donner la nausée. Homme du présent, et surtout homme du futur et de l’ailleurs, Dantec n’avait rien du passéiste non plus, ni du nostalgique borné. Très intéressant pour un réac. Monarchiste et catholique, il défendait pourtant avec force le camp de l’Amérique et la fraternité avec les Juifs. De plus en plus intéressant. Il échappait aux clichés et aux associations automatiques. Il déployait une pensée plus vaste. Il connectait des logiques inhabituelles. Il liait des affinités plus hautes et plus profondes. Il se foutait bien des catégories confortables et des idées qui font plaisir à penser. C’était un cyberpunk.

Je me suis alors plongé dans son Journal, avec le plaisir d’arpenter un sentier littéraire tout juste défriché, un territoire intellectuel à peine cartographié, avec des perspectives plus hautes sur le chaos contemporain. Dantec est celui qui me montra le mieux les « big pictures » du siècle à venir, la généalogie de ses lignes de force, et la terrible gestation qui grouillait dans les entrailles du monde moderne. Dès 1789, c’était plié. On avait enclenché la machine à atomiser. Plus rien ne pourrait l’arrêter. On avait décapité à tours de bras et rempli des fosses communes, ça n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. On allait en chier. Ici, maintenant, là-bas, loin, partout en même temps. Et, arrivés au pied des tours jumelles en ruine, les fils du nihilismes allaient prendre cher, parce qu’ils allaient rencontrer encore plus nihilistes qu’eux. À l’épreuve de l’Histoire, le Mal n’était pas un concept philosophique, aussi le Christ n’était pas qu’une opinion. Avec Dantec, j’ai compris que le catholicisme n’était pas une kermesse avec des guirlandes en papier crépon.

Si Philippe Muray, faisant une analyse parallèle, rigolait du même spectacle présent et à venir, Dantec proposait de ne pas en rester là et avait toujours à cœur de regarder plus haut, plus loin, certes avec des circonvolutions brouillonnes et du lyrisme mystique à la limite du chamanisme hermétique, mais toujours avec des fulgurances imparables qui atteignaient la Vérité en plein dans le mille.

À Dieu l’ami, et merci pour tout.