Le Forum Catholique

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images/icones/1e.gif  ( 804409 )De l'importance de la ponctuation... par Vianney (2016-05-13 08:52:09) 

 
En ce jour de la fête de saint Robert Bellarmin, j’ai relu quelques pages de l’intéressante biographie que le P. James Brodrick lui a consacrée et je suis tombé sur celle-ci (Robert Bellarmin, l’humaniste et le saint, DDB, 1963, p. 30) :

À l’arrivée de Bellarmin, l’Université, qui avait joué une part si éminente dans la renaissance catholique, passait par une dangereuse crise interne, causée par le célèbre docteur Michel de Bay. De Bay, ou Baius, comme on l’appelle d’ordinaire, avait vécu à Louvain la plus grande partie de son existence studieuse, et éminemment respectable. Mais le chancelier Ruard Tapper qui lui succéda à l’Université détecta vite une faille dans ce caractère autrement sans reproche : l’attrait pour des nouveautés intellectuelles. Plus humaniste que théologien, le Dr. Michel nourrissait une aversion particulière pour la scolastique sous toutes ses formes ; le mépris qu’il manifestait pour les docteurs médiévaux ne venait pourtant pas de cette longue familiarité avec leurs écrits qui avait fait la force de tant de ses prédécesseurs. Saint Paul et saint Augustin étaient ses guides favoris, et il prétendait y découvrir une série de propositions qui s’écartaient de l’enseignement traditionnel sur la grâce et le libre arbitre. En 1567, Pie V en condamna soixante-dix-neuf. La bulle ne mentionnait pas le nom de Baius, et comme beaucoup de documents de l’époque, elle ne comportait ni ponctuation ni paragraphes. Sa phrase essentielle est restée célèbre. « Ces opinions quoi qu’on puisse les tenir d’une certaine manière au sens strict des mots tels que le voulaient ceux qui les ont rédigées nous les condamnons comme hérétiques et erronées. » Le sens varie du tout au tout si l’on place une virgule après le mot « manière », ou plus bas, après le mot « rédigées ». La première interprétation condamnait Baius et ses amis d’une manière expresse, mais l’autre leur laissait une chance : ils pouvaient discuter pour sortir du coin où ils étaient enfermés. Le résultat immédiat fut une controverse sur ce comma pianum, qui rappelait sur une petite échelle les débats enflammés d’une autre époque à propos d’un iota.


Quand je parcours la prose de certains groupes de discussion dédiés à l’informatique, je suis toujours frappé par le contraste entre la rigueur qu’exigent les programmes des ordinateurs et les libertés que prennent leurs auteurs – comme tant d’autres de nos contemporains – avec la grammaire et l’orthographe. Encore heureux que les programmeurs disposent d’outils capables de ne laisser passer aucune faute de syntaxe ou presque, car sans cela, avec le développement actuel de la robotique médicale, les blocs opératoires de nos hôpitaux seraient probablement jonchés de cadavres…

V.
 
images/icones/hein.gif  ( 804419 )Que dit le P. James Brodrick sur Giordano Bruno ? par Gaspard (2016-05-13 09:59:01) 
[en réponse à 804409]

Puisque vous êtes plongés dans cette biographie, puis-je vous demander ce que dit le biographe sur le rôle de Saint Robert Bellarmin dans la condamnation de G. Bruno au bûcher ? Merci beaucoup
images/icones/info2.gif  ( 804421 )Il considère cette condamnation... par Vianney (2016-05-13 10:51:32) 
[en réponse à 804419]

 
...comme “l’une des erreurs les plus lamentables de Clément VIII” (p. 175) : “Il aurait bien mieux fait de laisser le malheureux traîner dans les prisons de l’Inquisition, où il avait été détenu durant sept ans et assez bien traité plutôt que d’en faire un don gratuit aux athées et aux anti-cléricaux à venir.” Cette appréciation laisse déjà entendre l’estime toute relative qu’il éprouve pour le personnage, quoiqu’il voit en lui un “ex-dominicain de génie” (p. 316) sans expliquer en quoi consistait ce “génie”. Mais je préfère reproduire la note qu’il lui consacre au bas de la même page 175 :

Bruno, Dominicain en rupture de ban, avait depuis longtemps cessé de croire au christianisme quand il fut emprisonné par l’Inquisition romaine. Ses opinions cosmologiques, empruntées d’ailleurs au cardinal de Cuse, ne furent jamais mises en cause. En faire un martyr de la science, comme on l’a tenté parfois, est ridicule, car il n’a jamais exercé la moindre activité scientifique. Le Pape Clément VIII le garda sept ans en prison, espérant toujours le voir rejoindre l’Église et l’Ordre qu’il avait abandonné. Bien traité par l’Inquisition, il reçut une chambre confortable, dont on changeait le linge deux fois la semaine, et tout ce qu’il réclamait pour écrire. Le pape lui fit parvenir une pension mensuelle de quatre couronnes, ce qui lui permit de se procurer la nourriture de son choix (Angelo MERCATI, Il sommario del Processo di Giordano Bruno, dans Studi e Testi, 101, 1942, p. 126). Quatre couronnes valaient quarante giulii, et Fynes Moryson, le voyageur anglais, rappelle qu’il vivait alors à Sienne pour dix giulii, tout compris. Le Père F. Copleston, dont la grande History of Philosophy est une leçon de libéralité, consacre cinq pages à Bruno (III, p. 128), le relève de l’accusation de panthéisme, et salue en lui l’un des penseurs les plus marquants de la Renaissance. Bellarmin lui rendit visite, et réussit à le ramener à la foi, sauf sur un point secondaire de philosophie néo-platonicienne. Mais Bruno, extrêmement orgueilleux, et instable, retomba bientôt dans son attitude anti-chrétienne. Ce fut alors que Clément VIII, humain pourtant et plein de miséricorde, et qui avait été dirigé par saint Philippe Néri, décida de laisser la justice suivre son cours.


V.
 
images/icones/neutre.gif  ( 804454 )Merci ! par Gaspard (2016-05-13 14:22:44) 
[en réponse à 804421]

Le biographe dédouane donc Saint Robert Bellarmin.
images/icones/fleur.gif  ( 804422 )Cher Vianney, merci...Mais comment devons nous comprendre par Ritter (2016-05-13 11:06:25) 
[en réponse à 804409]

Comment devons nous comprendre la première phrase de la citation...?

À l’arrivée de Bellarmin, l’Université, qui avait joué une part si éminente dans la renaissance catholique, passait par une dangereuse crise interne, causée par le célèbre docteur Michel de Bay.


Est-ce Bellarmin qui avait joué une part si éminente dans la renaissance catholique ou bien l'université?

Et dans ce cas pourquoi cette succession de virgules, pardonnez-moi cette question, mais j'avoue avoir des difficultés.

Enfin dans cette phrase:
« Ces opinions quoi qu’on puisse les tenir d’une certaine manière au sens strict des mots tels que le voulaient ceux qui les ont rédigées nous les condamnons comme hérétiques et erronées. »

qui peut s'écrire (1)

« Ces opinions quoi qu’on puisse les tenir d’une certaine manière, au sens strict des mots tels que le voulaient ceux qui les ont rédigées nous les condamnons comme hérétiques et erronées. »

ou (2)

« Ces opinions quoi qu’on puisse les tenir d’une certaine manière au sens strict des mots tels que le voulaient ceux qui les ont rédigées, nous les condamnons comme hérétiques et erronées. »

En quoi la première alternative condamnerait-elle plus Baius et ses amis, et la deuxième serait-elle plus permissive, si l'on trouve en fin de phrases "comme hérétique et erronées" ce sont les opinions qui sont hérétiques et erronées dans tous les cas non?

A moins que l'usage ait permis à cette époque de dire qu'une personne fut erronée?

Et je vous assure que j'essaye vraiment de comprendre...

Cordialement.

Ps combien vous avez raison d'insister sur l'usage d'une règle...

images/icones/5b.gif  ( 804427 )Voici comment je comprends... par Vianney (2016-05-13 11:42:32) 
[en réponse à 804422]

 
...la phrase (1) : nous condamnons ces opinions comme hérétiques, au sens strict où l’entendaient ceux qui les ont rédigées, même si on peut les tenir d’une certaine manière (mais qui n’est pas celle qu’ils ont employées).

À l’inverse, la phrase (2), tout en condamnant les dites opinions en raison de leur ambiguïté, admet qu’on puisse les tenir au sens strict où l’entendaient ceux qui les ont rédigées.

Dans le premier cas, c’est l’opinion même des rédacteurs qui est condamnée, dans le deuxième c’est seulement l’interprétation qu’on pourrait en tirer, mais dont on précise qu’elle n’est pas celle des rédacteurs : les mots employés par eux ont, dans ce cas, le seul défaut d’être susceptibles d’une mauvaise interprétation.

Concernant votre première question, supprimez le complément circonstanciel et vous saisirez mieux le sens de la phrase : “l’Université, qui avait joué une part si éminente dans la renaissance catholique, passait par une dangereuse crise interne, causée par le célèbre docteur Michel de Bay”. Il est clair que saint Robert était trop jeune (même pas 30 ans) pour avoir, dès cette époque, pu jouer dans la renaissance catholique le rôle éminent qui sera le sien.

V.
 

images/icones/1w.gif  ( 804459 )Au-delà de l'orthographe, la ponctuation est un problème par Athanase (2016-05-13 14:40:22) 
[en réponse à 804409]

Il m'arrive de lire, y compris de la part de personnes qui n'ont pas de difficultés d'expression, des textes mal ponctués. Les virgules sont parfois évitées, alors qu'elles peuvent donner un peu de respiration. Conjugué à la longeur des phrases, ce phénomène est inquiétant. C'est un gros problème, mais qui reste encore assez peu soulevé. L'écriture est aussi une respiration de l'âme.
images/icones/1b.gif  ( 804466 )A la décharge des congrégations romaines... par Vianney (2016-05-13 14:57:50) 
[en réponse à 804459]

 
...de l’époque, disons que la ponctuation est un peu moins importante en latin qu’en français, en raison de la plus grande rigueur syntaxique du latin et à l’emploi des déclinaisons. Il n’empêche, même les latinistes chevronnés reconnaissent que ça peut poser quelques problèmes !

Pour en revenir à notre temps, il est malheureusement vrai qu’on n’apprend plus beaucoup à écrire et même à parler correctement. Par peur d’être soupçonné d’élitisme, je suppose...

V.
 

images/icones/fleche2.gif  ( 804556 )Le livre du P. James Brodrick par Lycobates (2016-05-14 02:22:07) 
[en réponse à 804409]

En vous remerciant, cher Vianney, de votre message le jour de Saint Robert Bellarmin, j'ajouterais une petite remarque au sujet de ce livre.

Je ne connais pas la traduction française, qui doit être faite sur la version abrégée et remaniée (condensed and largely rewritten) de 1961 en un seul volume, intitulé Robert Bellarmine, Saint and Scholar, Robert Bellarmin, saint et savant.

Mais il est utile de savoir qu'en 1928, avant la canonisation donc, parut la première version de cette biographie, en deux gros volumes de plus d'un millier de pages en tout, largement fournis de sources originales, sous le titre The Life and Work of Blessed Robert Francis Cardinal Bellarmine, avec une préface du cardinal allemand Franz Ehrle (S.J. lui aussi, on s'en doute), plus tard préfet de la Vaticane.
Je préfère largement la version fouillée et fournie de 1928, non traduite je le crains, d'un père Brodrick encore jeune et généreux, et non encore indûment influencé par un certain esprit, comme (je le crois) en 1961, surtout pour le chapitre concernant Galilei et quelques autres points plus épars peut-être.
Il dit dans sa préface de 1961 concernant ses deux volumes de 1928 que the hand of time lay heavily upon them. Cela n'a jamais été mon impression.
Ne serait-ce pas plutôt l'esprit d'un certain temps qui est hélas toujours le nôtre et qui aurait touché la lucidité et le discernement dans certains points du P. Brodrick ?
J'espère me tromper.

images/icones/1w.gif  ( 804595 )Romantisme de la science... par Vianney (2016-05-14 14:10:28) 
[en réponse à 804556]

 
Le traducteur de la nouvelle édition, le P. Boulangé, confirme ce que vous écrivez. Il note à la suite de la préface du P. Brodrick :

Première œuvre du Père Brodrick, ce Robert Bellarmin donnait déjà la mesure de sa méthode. Une extraordinaire érudition, directement puisée dans de multiples sources, des citations fréquentes, un art étonnant de mettre à la portée du grand public « les hommes tels qu’ils sont ». Cet abrégé ne livre pas au bas des pages les milliers de références qui donnent au texte sa valeur historique ; l’édition anglaise de 1961 n’en comportait d’ailleurs presque aucune : le lecteur français trouvera ici pourtant les principales, celles des originaux dont le texte anglais offrait une traduction.


Sur ce point, le lecteur de la traduction est même plutôt favorisé par rapport à celui de l’édition anglaise de 1961.

Il dit dans sa préface de 1961 concernant ses deux volumes de 1928 que the hand of time lay heavily upon them. Cela n'a jamais été mon impression.
Ne serait-ce pas plutôt l’esprit d’un certain temps qui est hélas toujours le nôtre et qui aurait touché la lucidité et le discernement dans certains points du P. Brodrick ?
J’espère me tromper. (Lycobates)


Je crains que non, malheureusement. Parlant de sa première édition en deux volumes, le P. Brodrick prétend dans sa préface que le goût actuel la jugerait trop exubérante. S’il n’était question que du style, il se pourrait bien qu’il ait raison. Mais il va jusqu’à regretter sa “décision romantique de justifier les incursions de Bellarmin dans le domaine de la science physique”, et ce point mérite qu’on s’y arrête :

Bellarmin était-il compétent pour conseiller à Gaulée de parler de l’héliocentrisme comme une hypothèse, plus valable que les systèmes de Ptolémée et de Tycho-Brahé ? Pierre Duhem, l’éminent physicien, alla jusqu’à écrire en 1908 : « La logique était du parti d’Osiander, de Bellarmin et d’Urbain VIII, et non pas du parti de Kepler et de Galilée ; ceux-là avaient compris l’exacte portée de la méthode expérimentale et, à cet égard, ceux-ci s’étaient mépris ». (James Brodrick, Robert Bellarmin, l’humaniste et le saint, p. 298.)


Ce jugement, que le P. Brodrick tirait d’un article du physicien paru dans les Annales de la philosophie chrétienne paru en septembre 1908, il l’estime à présent “un anachronisme effarant”, et il reproche gentiment à Arthur Koestler de s’y être laissé prendre dans ses Somnambules.

Galilée avait parfaitement raison de rejeter la naïve invitation de Bellarmin : traiter la théorie de Copernic comme une simple hypothèse. Grand savant, premier théoricien de la science, il savait de source sûre que son rôle était d’atteindre à la structure de la réalité, que les hypothèses sont formulées, non pour sauver les apparences, mais pour être vérifiées ou rejetées par l’expérience, et aussi pour apporter un principe d’unité dans la diversité des phénomènes. (p. 299)


Or, en écrivant ces lignes, le Père succombe – à la suite de la plupart de nos contemporains, je le crains – à ce “romantisme de la science” que Marcel De Corte décrit fort bien dans son ouvrage L’intelligence en péril de mort (p. 111-112) :

Toute l’erreur — à notre sens énorme, et qui vicie complètement l’interprétation des avatars de l’esprit humain depuis la Renaissance et sous le choc du cartésianisme — est de croire que la nouvelle science de la nature s’est définie en divorçant de la métaphysique (et de la morale) et en contractant mariage avec les mathématiques. Sans doute, les mathématiques étaient la seule science qui subsistait, intacte, du naufrage de l’ancienne conception de l’univers, et pouvaient, à ce titre, s’ériger en pôle d’attraction pour toutes les connaissances empiriques de la nature abandonnées à l’incertitude et à la précarité qui résultaient de leur découronnement. Mais la victoire des mathématiques sur l’explication métaphysique et théologique de la nature est due à un autre facteur. Les mathématiques n’ont triomphé du principe de causalité que dans la mesure où l’homme — que les disgrâces du christianisme détournaient de sa finalité naturelle et affranchissaient de ses normes — n’a plus perçu le monde extérieur comme objet de contemplation, mais comme une matière destinée à recevoir l’empreinte de ses intentions conquérantes. Un monde qui n’est plus formellement appréhendé dans sa subordination à une cause suprême qui lui confère son existence et son intelligibilité, n’est plus un monde, un cosmos, un ensemble, un arrangement, un système de parties congruentes. Privé des lumières supérieures qui dessinaient en lui un ordre, il devient un chaos, un flux de phénomènes sensibles insaisissables, un pêle-mêle d’énergies disparates qui suscitent, abandonnées qu’elles sont à leur cours en apparence incohérent et confus, la volonté de puissance de l’homme.


V.
 
images/icones/fleur.gif  ( 804596 )Merci, cher Lycobates... par John DALY (2016-05-14 14:38:07) 
[en réponse à 804556]

...je cherchais le temps pour exprimer exactement la même pensée que vous sur ces deux ouvrages.
images/icones/neutre.gif  ( 804611 )DDB par AVV-VVK (2016-05-14 21:06:42) 
[en réponse à 804409]

Où est le temps...