À l’arrivée de Bellarmin, l’Université, qui avait joué une part si éminente dans la renaissance catholique, passait par une dangereuse crise interne, causée par le célèbre docteur Michel de Bay. De Bay, ou Baius, comme on l’appelle d’ordinaire, avait vécu à Louvain la plus grande partie de son existence studieuse, et éminemment respectable. Mais le chancelier Ruard Tapper qui lui succéda à l’Université détecta vite une faille dans ce caractère autrement sans reproche : l’attrait pour des nouveautés intellectuelles. Plus humaniste que théologien, le Dr. Michel nourrissait une aversion particulière pour la scolastique sous toutes ses formes ; le mépris qu’il manifestait pour les docteurs médiévaux ne venait pourtant pas de cette longue familiarité avec leurs écrits qui avait fait la force de tant de ses prédécesseurs. Saint Paul et saint Augustin étaient ses guides favoris, et il prétendait y découvrir une série de propositions qui s’écartaient de l’enseignement traditionnel sur la grâce et le libre arbitre. En 1567, Pie V en condamna soixante-dix-neuf. La bulle ne mentionnait pas le nom de Baius, et comme beaucoup de documents de l’époque, elle ne comportait ni ponctuation ni paragraphes. Sa phrase essentielle est restée célèbre. « Ces opinions quoi qu’on puisse les tenir d’une certaine manière au sens strict des mots tels que le voulaient ceux qui les ont rédigées nous les condamnons comme hérétiques et erronées. » Le sens varie du tout au tout si l’on place une virgule après le mot « manière », ou plus bas, après le mot « rédigées ». La première interprétation condamnait Baius et ses amis d’une manière expresse, mais l’autre leur laissait une chance : ils pouvaient discuter pour sortir du coin où ils étaient enfermés. Le résultat immédiat fut une controverse sur ce comma pianum, qui rappelait sur une petite échelle les débats enflammés d’une autre époque à propos d’un iota.
Bruno, Dominicain en rupture de ban, avait depuis longtemps cessé de croire au christianisme quand il fut emprisonné par l’Inquisition romaine. Ses opinions cosmologiques, empruntées d’ailleurs au cardinal de Cuse, ne furent jamais mises en cause. En faire un martyr de la science, comme on l’a tenté parfois, est ridicule, car il n’a jamais exercé la moindre activité scientifique. Le Pape Clément VIII le garda sept ans en prison, espérant toujours le voir rejoindre l’Église et l’Ordre qu’il avait abandonné. Bien traité par l’Inquisition, il reçut une chambre confortable, dont on changeait le linge deux fois la semaine, et tout ce qu’il réclamait pour écrire. Le pape lui fit parvenir une pension mensuelle de quatre couronnes, ce qui lui permit de se procurer la nourriture de son choix (Angelo MERCATI, Il sommario del Processo di Giordano Bruno, dans Studi e Testi, 101, 1942, p. 126). Quatre couronnes valaient quarante giulii, et Fynes Moryson, le voyageur anglais, rappelle qu’il vivait alors à Sienne pour dix giulii, tout compris. Le Père F. Copleston, dont la grande History of Philosophy est une leçon de libéralité, consacre cinq pages à Bruno (III, p. 128), le relève de l’accusation de panthéisme, et salue en lui l’un des penseurs les plus marquants de la Renaissance. Bellarmin lui rendit visite, et réussit à le ramener à la foi, sauf sur un point secondaire de philosophie néo-platonicienne. Mais Bruno, extrêmement orgueilleux, et instable, retomba bientôt dans son attitude anti-chrétienne. Ce fut alors que Clément VIII, humain pourtant et plein de miséricorde, et qui avait été dirigé par saint Philippe Néri, décida de laisser la justice suivre son cours.
À l’arrivée de Bellarmin, l’Université, qui avait joué une part si éminente dans la renaissance catholique, passait par une dangereuse crise interne, causée par le célèbre docteur Michel de Bay.
Première œuvre du Père Brodrick, ce Robert Bellarmin donnait déjà la mesure de sa méthode. Une extraordinaire érudition, directement puisée dans de multiples sources, des citations fréquentes, un art étonnant de mettre à la portée du grand public « les hommes tels qu’ils sont ». Cet abrégé ne livre pas au bas des pages les milliers de références qui donnent au texte sa valeur historique ; l’édition anglaise de 1961 n’en comportait d’ailleurs presque aucune : le lecteur français trouvera ici pourtant les principales, celles des originaux dont le texte anglais offrait une traduction.
Il dit dans sa préface de 1961 concernant ses deux volumes de 1928 que the hand of time lay heavily upon them. Cela n'a jamais été mon impression.
Ne serait-ce pas plutôt l’esprit d’un certain temps qui est hélas toujours le nôtre et qui aurait touché la lucidité et le discernement dans certains points du P. Brodrick ?
J’espère me tromper. (Lycobates)
Bellarmin était-il compétent pour conseiller à Gaulée de parler de l’héliocentrisme comme une hypothèse, plus valable que les systèmes de Ptolémée et de Tycho-Brahé ? Pierre Duhem, l’éminent physicien, alla jusqu’à écrire en 1908 : « La logique était du parti d’Osiander, de Bellarmin et d’Urbain VIII, et non pas du parti de Kepler et de Galilée ; ceux-là avaient compris l’exacte portée de la méthode expérimentale et, à cet égard, ceux-ci s’étaient mépris ». (James Brodrick, Robert Bellarmin, l’humaniste et le saint, p. 298.)
Galilée avait parfaitement raison de rejeter la naïve invitation de Bellarmin : traiter la théorie de Copernic comme une simple hypothèse. Grand savant, premier théoricien de la science, il savait de source sûre que son rôle était d’atteindre à la structure de la réalité, que les hypothèses sont formulées, non pour sauver les apparences, mais pour être vérifiées ou rejetées par l’expérience, et aussi pour apporter un principe d’unité dans la diversité des phénomènes. (p. 299)
Toute l’erreur — à notre sens énorme, et qui vicie complètement l’interprétation des avatars de l’esprit humain depuis la Renaissance et sous le choc du cartésianisme — est de croire que la nouvelle science de la nature s’est définie en divorçant de la métaphysique (et de la morale) et en contractant mariage avec les mathématiques. Sans doute, les mathématiques étaient la seule science qui subsistait, intacte, du naufrage de l’ancienne conception de l’univers, et pouvaient, à ce titre, s’ériger en pôle d’attraction pour toutes les connaissances empiriques de la nature abandonnées à l’incertitude et à la précarité qui résultaient de leur découronnement. Mais la victoire des mathématiques sur l’explication métaphysique et théologique de la nature est due à un autre facteur. Les mathématiques n’ont triomphé du principe de causalité que dans la mesure où l’homme — que les disgrâces du christianisme détournaient de sa finalité naturelle et affranchissaient de ses normes — n’a plus perçu le monde extérieur comme objet de contemplation, mais comme une matière destinée à recevoir l’empreinte de ses intentions conquérantes. Un monde qui n’est plus formellement appréhendé dans sa subordination à une cause suprême qui lui confère son existence et son intelligibilité, n’est plus un monde, un cosmos, un ensemble, un arrangement, un système de parties congruentes. Privé des lumières supérieures qui dessinaient en lui un ordre, il devient un chaos, un flux de phénomènes sensibles insaisissables, un pêle-mêle d’énergies disparates qui suscitent, abandonnées qu’elles sont à leur cours en apparence incohérent et confus, la volonté de puissance de l’homme.