Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=803501
images/icones/carnet.gif  ( 803501 )Le théologien Spaemann (ami de Benoît XVI) critique Amoris Laetitia par Chicoutimi (2016-04-29 09:06:37) 

Voici une interview sur "Amoris laetitia" que le Professeur Robert Spaemann a accordée à la Catholic News Agency le 28 Avril (traduction de Benoît-et-moi) :

SPAEMANN: "C’EST LE CHAOS ÉRIGÉ EN PRINCIPE D'UN TRAIT DE PLUME"

Le 28 avril 2016

"Le Professeur Robert Spaemann, 89 ans, contemporain et ami et de Joseph Ratzinger, est professeur émérite de philosophie à l'Université Ludwig-Maximilians de Münich. Il est l'un des plus grands philosophes et théologiens catholiques allemands. Il vit à Stuttgart. Ce qui suit est la traduction de l'interview sur "Amoris laetitia" qu'il a accordée en exclusivité à Anian Christoph Wimmer pour l'édition allemande de Catholic News Agency le 28 Avril (cf. "Ein Bruch mit der Lehrtradition" - Robert Spaemann über "Amoris laetitia" )

Q. - Professeur Spemann, vous avez accompagné avec votre philosophie les pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI. Beaucoup de fidèles se demandent aujourd'hui si l'exhortation post-synodale de François "Amoris laetitia" peut être lue en continuité avec l'enseignement de l'Eglise et de ces papes.

R. - Pour la plus grande partie du texte, c'est possible, même si sa ligne laisse la place à des conclusions qui ne peuvent pas être compatibles avec l'enseignement de l'Eglise. Dans tous les cas, l'article 305, ainsi que la note 351, où il est affirmé que les fidèles "dans une situation objective de péché" peuvent être admis aux sacrements "à cause de facteurs atténuants" est en contradiction directe avec l'article 84 de "Familiaris Consortio" de Jean-Paul II.

Q. - Qu'est-ce qui tenait à cœur à Jean-Paul II?

R. - Jean-Paul II déclare la sexualité humaine "symbole réel du don de toute la personne" et, plus précisément, "une union qui n’est pas temporaire ou ad esperimento". Dans l'article 84, il affirme donc en toute la clarté que les divorcés remariés, s'ils souhaitent accéder à la communion, doivent renoncer aux actes sexuels. Un changement dans la pratique de l'administration des sacrements ne serait donc pas un "développement" de "Familiaris Consortio", comme le cardinal Kasper le croit, mais une rupture avec son enseignement essentiel, sur le plan anthropologique et théologique, concernant le mariage et la sexualité humaine.

L'Église n'a pas de pouvoir, sans qu'il y ait une conversion précédente, d'évaluer positivement des relations sexuelles par l'administration des sacrements, en disposant à l'avance de la miséricorde de Dieu. Et cela reste vrai indépendamment du jugement sur ces situations tant sur le plan moral que sur celui humain. Dans ce cas, comme pour le sacerdoce féminin, la porte est ici fermée.

Q. - Ne pourrait-on pas objecter que les considérations anthropologiques et théologiques que vous avez mentionnés sont peut-être vraies, mais que la miséricorde de Dieu n'est pas liée à ces limites, mais se connecte à la situation concrète de chaque personne?

R. - La miséricorde de Dieu concerne le cœur de la foi chrétienne dans l'Incarnation et dans la Rédemption. Certes, le regard de Dieu saisit chaque personne dans sa situation particulière. Il connaît chaque personne mieux qu'elle ne se connaît. La vie chrétienne, cependant, n'est pas une organisation pédagogique où l'on va vers le mariage comme vers un idéal, comme cela semble être présenté dans de nombreux passages d'Amoris laetitia. La zone entière des relations, en particulier celles de caractère sexuel, a à voir avec la dignité de la personne humaine, avec sa personnalité et sa liberté. Elle a à voir avec le corps comme "temple de Dieu" (1 Co 6, 19). Toute violation de cette zone, pour autant qu'elle puisse être devenue fréquente, constitue donc une violation de la relation avec Dieu, à laquelle les chrétiens se savent appelés; c’est un péché contre sa sainteté, et elle a toujours, et constamment besoin de purification et de conversion.

La miséricorde de Dieu consiste justement dans le fait que cette conversion est rendue constamment et à nouveau possible. Elle n'est certainement pas liée à des limites déterminées, mais l'Eglise, pour sa part, est obligée de prêcher la conversion et n'a pas le pouvoir de dépasser les limites existantes à travers l'administration des sacrements, faisant ainsi violence à la miséricorde de Dieu. Ce serait de l'arrogance.

Par conséquent, les clercs qui adhèrent à l'ordre existant ne condamnent personne, mais prennent en compte et annoncent cette limite vers la sainteté de Dieu. C'est une annonce salutaire. Accuser pour cette raison injustement de "se cacher derrière les enseignements de l'Eglise" et de "s'asseoir sur la chaire de Moïse ... pour jeter des pierres à la vie des personnes" (art. 305), est quelque chose que je ne veux même pas commenter. Remarquons, seulement en passant, que là, on se sert, en jouant sur une méprise intentionnelle de ce passage de l'Evangile. Jésus bien dit, en effet que les pharisiens et les scribes s'assoient sur la chaire de Moïse, mais souligne expressément que les disciples doivent pratiquer et observer tout ce qu'ils disent, mais ne doivent pas vivre comme eux (Mt 23: 2).

Q. - Le pape veut qu'on ne se concentre pas sur des phrases isolées de son exhortation, mais qu'on tienne compte de toute l'œuvre dans son ensemble.

R. - De mon point de vue, se concentrer sur les passages cités est tout à fait justifié. Face à un texte du Magistère pontifical on ne peut pas attendre que les gens se réjouissent d'un beau texte et fassent semblant de rien devant des phrases décisives, qui changent de manière substantielle l'enseignement de l'Eglise. Dans ce cas, il y a seulement une décision claire entre le oui et le non. Donner ou ne pas donner la communion: il n'y a pas de milieu.

Q. - Le Pape François dans son écrit répète que nul ne peut être condamné pour toujours.

R. - Je trouve difficile de comprendre ce qu'il veut dire. Qu'il ne soit pas permis à l'Église de condamner quelqu'un personnellement, encore moins éternellement - chose que, grâce à Dieu, elle ne peut pas faire - c'est quelque chose de clair. Mais, s'il s'agit de relations sexuelles qui contredisent objectivement l'ordre de vie chrétien, alors je voudrais vraiment savoir du pape après combien de temps et dans quelles circonstances une conduite objectivement peccamineuse se transforme en une conduite agréable à Dieu.

Q. - Ici, donc, il s'agit vraiment d'une rupture avec l'enseignement traditionnel de l'Eglise?

R. - Que ce soit une rupture, c'est quelque chose qui est évident pour toute personne capable de penser, et qui lit les textes en question.

Q. - Comment a-t-on pu en arriver à cette rupture?


R. - Que François se place à une distance critique de son prédécesseur Jean-Paul II, on l'avait déjà vu quand il l'a canonisé en même temps que Jean XXIII, quand il jugé superflu pour ce dernier le deuxième miracle qui au contraire est canoniquement nécessaire. Beaucoup ont perçu à juste titre ce choix comme manipulateur. Il semblait que le pape voulait relativiser l'importance de Jean-Paul II.

Le vrai problème, cependant, est un courant influent de théologie morale, déjà présent chez les jésuites au XVIIe siècle, qui soutient une pure éthique de situation. Les citations de Thomas d'Aquin produites par le pape dans "Amoris laetitia" semblent soutenir cette ligne de pensée. Ici, cependant, on néglige le fait que Thomas d'Aquin connaît des actes objectivement peccamineux, pour lesquels il n'admet aucune exception liée à des situations. Ceux-ci incluent aussi les conduites sexuelles désordonnées. Comme il l'avait déjà fait dans les années cinquante avec le jésuite Karl Rahner, dans une intervention qui contient tous les arguments essentiels, encore valides aujourd'hui, Jean-Paul II a récusé l'éthique de situation et l'a condamnée dans son encyclique "Veritatis Splendor".

"Amoris Laetitia" rompt également avec ce document magistériel. À cet égard, ensuite, n'oublions pas que ce fut Jean-Paul II qui fit de la miséricorde divine le thème de sa pontificat, lui dédia sa deuxième encyclique, et découvrit à Cracovie le journal de Sœur Faustine et, plus tard, canonisa cette dernière. C'est lui qui est son interprète authentique.

Q. - Quelles conséquences voyez-vous pour l'Eglise?

R. - Les conséquences, on peut déjà les voir maintenant. On voit croître l'incertitude, l'insécurité et la confusion: depuis les conférences épiscopales jusqu'au dernier curé dans la jungle. Il y a quelques jours un prêtre du Congo m'a exprimé tout son malaise face à ce texte et au manque d'indications claires. Selon les passages correspondants d'Amoris laetitia, en présence de "circonstances atténuantes" pas mieux définies, peuvent être admis à l'absolution des péchés et à la communion non seulement les divorcés remariés, mais tous ceux qui vivent dans n'importe quelle "situation irrégulière", sans qu'ils doivent s'efforcer d'abandonner leur conduite sexuelle et donc sans confession complète et sans conversion.

Chaque prêtre qui suit l’ordre sacramentel jusqu'ici en vigueur pourrait subir une forme d'intimidation (mobbing) de la part de ses propres fidèle et être mis sous pression par son évêque. Rome peut aujourd'hui imposer la directive que seuls seront nommés des évêques "miséricordieux, qui sont disposés à adoucir l'ordre existant. Le chaos a été érigé en principe d'un trait de plume. Le pape aurait dû savoir qu'un tel pas divise l'Église et la porte vers un schisme. Ce schisme ne résiderait pas à la périphérie, mais au cœur même de l'Église. À Dieu ne plaise.

Une chose, cependant, me semble certaine: ce qui semblait être l'aspiration de ce pontificat - que l'Église dépasse son autoréférentialité, pour aller à la rencontre des personnes avec le cœur libre - a été avec ce document papal anéanti pour une durée imprévisible. Il faut s'attendre à une poussée laïciste et à une nouvelle baisse du nombre de prêtres dans de grandes parties du monde. On peut facilement vérifier, depuis pas mal de temps, que les évêques et les diocèses avec une attitude sans équivoque en matière de foi et de morale ont le plus grand nombre de vocations sacerdotales. Il faut ici se souvenir de ce que saint Paul écrit dans sa lettre aux Corinthiens: "Si la trompette rend un son confus, qui se préparera à la bataille" (1 Cor 14: 8).

Q. - Qu'est-ce qui va se passer maintenant?


R. - Chaque cardinal, mais aussi chaque évêque et chaque prêtre est appelé à défendre dans son propre domaine de compétence, l'ordre sacramentel catholique et à le professer publiquement. Si le pape n'est pas disposé à introduire des corrections, il reviendra au prochain pontificat de remettre les choses en place officiellement."

Source
images/icones/fleche2.gif  ( 803510 )chaque pasteur doit "défendre l'ordre sacramentel catholique" par Johanis (2016-04-29 10:37:54) 
[en réponse à 803501]

Un très bon article qui se termine par cet appel :

"Chaque cardinal, mais aussi chaque évêque et chaque prêtre est appelé à défendre dans son propre domaine de compétence, l'ordre sacramentel catholique et à le professer publiquement. Si le pape n'est pas disposé à introduire des corrections, il reviendra au prochain pontificat de remettre les choses en place officiellement."
images/icones/1i.gif  ( 803557 )Ce théologien va trop loin par Babakoto (2016-04-29 17:42:27) 
[en réponse à 803501]

Je pense qu'il a raison de dire que "Amoris Laetitia" est un texte du magistère pontifical.

Mais ensuite il dit :

Dans tous les cas, l'article 305, ainsi que la note 351, où il est affirmé que les fidèles "dans une situation objective de péché" peuvent être admis aux sacrements "à cause de facteurs atténuants" est en contradiction directe avec l'article 84 de "Familiaris Consortio" de Jean-Paul II.
...
Que ce soit une rupture, c'est quelque chose qui est évident pour toute personne capable de penser, et qui lit les textes en question.
...
Comme il l'avait déjà fait dans les années cinquante avec le jésuite Karl Rahner, dans une intervention qui contient tous les arguments essentiels, encore valides aujourd'hui, Jean-Paul II a récusé l'éthique de situation et l'a condamnée dans son encyclique "Veritatis Splendor". "Amoris Laetitia" rompt également avec ce document magistériel.


Comment un texte du magistère pontifical peut-il demander l'adhésion des fidèles s'il est en rupture avec l'enseignement des papes précédents?



images/icones/fleche3.gif  ( 803598 )adhesion ? par Chris (2016-04-30 00:39:16) 
[en réponse à 803557]

Adhésion des fidèles?
En tout cas je suivrai pas ce texte
Et heureusement ça ne me concerne pas
Les fidèles n'ont qu'à se référer au catéchisme et même celui promulgué sous Jean Paul II
images/icones/carnet.gif  ( 803602 )adhésion de l'intelligence par Babakoto (2016-04-30 02:27:11) 
[en réponse à 803598]

Canon 752:


« Il faut accorder, non pas un assentiment de foi, mais une soumission [obsequium] religieuse de l’intelligence et de la volonté à une doctrine que le Pontife Suprême ou le Collège des Évêques énonce en matière de foi ou de mœurs, lorsqu’ils exercent le magistère authentique même s’ils n’ont pas l’intention de la proclamer par un acte définitif ; les fidèles doivent donc éviter ce qui ne lui est pas conforme ».


Amoris Laetitia contient des enseignements du pape en matière de foi et de moeurs. Elle fait partie du Magistère. D'ailleurs, on peut l'interpréter dans un sens orthodoxe, même si je regrette comme vous les ambiguïtés.
images/icones/neutre.gif  ( 803612 )Ce n'est pas ce que souhaite le pape. par Davidoff2 (2016-04-30 09:36:55) 
[en réponse à 803602]

Babakoto, vous dites qu'on peut l'interpréter dans un sens orthodoxe, mais la pape a clairement dit qu'il fallait l'interpréter de la manière dont le Cardinal Schönbron l'a présentée. Si donc on veut être fidèle aux souhaits du Saint Père, on ne peut pas l'interpréter dans un sens orthodoxe.
images/icones/1g.gif  ( 803655 )Non. une déférence polie, sans plus... par Rodolphe (2016-04-30 21:07:17) 
[en réponse à 803602]

Le Pape n'a "énoncé" aucune doctrine sur la foi ou les mœurs, au sens de canon 752.

L'autorité magistérielle du texte est très limitée et c'est voulu par le Pape lui-même...

"[...]
3. En rappelant que « le temps est supérieur à l’espace », je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Bien entendu, dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard.
4 (…) j’ai retenu opportun de rédiger une Exhortation Apostolique post-synodale pour recueillir les apports des deux Synodes récents sur la famille, en intégrant d’autres considérations qui pourront orienter la réflexion, le dialogue ou bien la praxis pastorale, et qui offriront à la fois encouragement, stimulation et aide aux familles dans leur engagement ainsi que dans leurs difficultés.
5. Cette Exhortation acquiert un sens spécial dans le contexte de cette Année Jubilaire de la Miséricorde. En premier lieu, parce que je la considère comme une proposition aux familles chrétiennes, qui les stimule à valoriser les dons du mariage et de la famille, et à garder un amour fort et nourri de valeurs, telles que la générosité, l’engagement, la fidélité ou la patience. En second lieu, parce qu’elle vise à encourager chacun à être un signe de miséricorde et de proximité là où la vie familiale ne se réalise pas parfaitement ou ne se déroule pas dans la paix et la joie".
images/icones/bravo.gif  ( 803559 )Merci pour le lien Chicoutimi par Jean-Paul PARFU (2016-04-29 18:01:19) 
[en réponse à 803501]

Tout est dans le titre !
images/icones/1x.gif  ( 803685 )Fausse humilité marxisante par PEB (2016-05-01 17:28:17) 
[en réponse à 803501]

L'exhortation souffre de fausse humilité. Il y a une forme d'orgueil à laisser les ouailles se débrouiller seules dans les broussailles de l'existence. Les brebis ont, au contraire, besoin de pasteurs capables de les tirer des embrouilles par la clarté de leur voix.

Le misérable pécheur s'adresse, certes, à un pauvre pécheur mais ce n'est pas sa bouche qui compte mais ce qui en sort. A un moment, il faut avoir le courage de dire: "Attention, ton chemin ne mène pas vers la vie authentique et véritable! Il va falloir changer de style de vie, adopter une écologie humaine et, surtout, reprendre en main ta famille qui se délite. Bref, tes péchés sont pardonnés mais, pour ta peine, prends ton brancard, lève-toi et marche!"

Si, par rapport aux 6ème et 9ème Commandements, il y a une échelle des péchés (comme il y a une échelle des infractions en droit pénal), ce n'en sont pas moins des désaccords (au sens presque musical du terme) avec la symphonie écrite au Ciel pour nous. Il faut, en effet, distinguer entre:
- l'adultère publique ou privée qui est un sacrilège et un péché public ou privé du mariage;
- la fornication publique ou privée qui est un péché public ou privé "simple" avec autrui;
- la machine à fantasme, épine dans la chair qui ne nous sera jamais retiré sinon au Dernier Jour mais que la grâce miséricordieuse peut soigner à défaut de guérir.
Mais tout ça, c'est l'affaire des manuels des confesseurs qu'il n'est pas de bon ton de mettre en toutes les mains. Le FC n'est pas tout à fait le lieu pour discuter de ces choses-là au vu et au su de tout un chacun.

Toujours est-il que la sexualité est un chemin de conversion mais aussi de sainteté offert à tous les jeunes gens qui veulent, de bonne foi, fonder une famille où Dieu ne cesse d'achever chaque matin ce qu'Il a commencé chaque soir. L’Église est invité à proposer cette sainteté du quotidien et à accompagner ceux qui s'y destinent ou qui la vivent déjà. Voilà qui est une bonne idée.

Même s'il faut partir de la situation réelle des gens, il faut oser l'objectiver. Le passage du subjectif à l'objectif est l'acte même de la raison. Or, notre siècle soi-disant rationaliste ne jure que par la subjectivité. Selon la pensée marxiste, avant même de répondre ad rem, on vous attaque ad hominem, conformément au mot d'ordre: "D'où me parles-tu, Camarade!" Le réel est méchant: il fait peur et on tourne le dos à la réalité (ouh! la vilaine!) dont le mur insupportable ne cesse pourtant de répéter: "Non! L'homme ne peut pas se réinventer lui-même au delà d'une certaine limite." De la même manière, la PMA, la GPA, le mariage gay, le transhumanisme: tout cela manifeste un refus évident de notre condition d'être mortel créé incomplet et asymétrique.

Or, François semble opérer dans le sens contraire exact. Il part de l'objectivité de la situation peccamineuse pour entrer dans la vision subjective du pécheur-mais-ce-n'est-pas-vraiment-de-sa-faute. D'où l'absence manifeste du sursaut vital attendu d'un maître un tant soi peu viril: "Je ne sais pas si c'est de ta faute mais il va falloir sortir ton âme de ce bourbier si tu veux vivre un minimum l'évangile en esprit et vérité!" En ce sens, l'exhortation tourne à la vulgate socialiste (dont le péronisme, cher au jeune Bergoglio, est une variante nationale) comme quoi le péché résulte essentiellement de forces extérieures (le Capital, l'Ordre moral, la Bourgeoisie) opprimant le sujet. Cela tient de la pensée magique contre laquelle toute la Tradition se dresse depuis Moïse!

La pensée libérale (dans le genre Salamanque et consorts), plus proche des magistères précédents, fait de l'homme l'auteur et le responsable de sa destinée. Les choix sont mus par la volonté intérieure. Ils sont récompensés s'ils prennent appui sur un réel objectif, qu'en économie, on appelle aussi marché, qui obéit à des règles non écrites mais néanmoins contraignantes selon un droit naturel imprescriptible. Exemple: si à l'école, on vous donne un 4/20 pour cause de hors-sujet, ce n'est pas que le professeur est méchant (cause extérieure subjective et magique) mais que l'on a effectivement pas répondu à la commande (raison intérieure objective et naturelle). C'est, je pense, un des axes majeurs du magistère de saint Jean-Paul II: la splendeur de la vérité.

Pour conclure, Dieu est libéral mais un libéral objectif qui laisse à l'homme d'être l'auteur ou de son bonheur ou son malheur. La preuve dans la Torah:

Vois ! Je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur.

Dt 30,15
images/icones/neutre.gif  ( 803793 )La morale ou la loi du marché? par le torrentiel (2016-05-03 00:31:15) 
[en réponse à 803685]

Soit dit pour vous titiller, après un message qui a le mérite d'élever le débat comme d'habitude.


Mais prenons un instant la question au sérieux. Ce que reprochent à juste titre les marxistes à la pensée d'Adam Smith, c'est qu'en confondant "la loi du marché" avec "la main invisible" (autre pensée magique) ou la loi naturelle, elle rend la morale inexorable par excès d'objectivité.


Il y a un peu plus d'une vingtaine d'années, quand ceux de ma génération recevaient l'enseignement de saint Jean-Paul II, ceux qui étaient chargés de le faire goûter à nos consciences nous disaient qu'il n'y avait pas d'autre manière de donner le goût de la sainteté que de placer la barre très haut. C'est vrai si l'on confond la sainteté avec la seule héroïcité des vertus et la quête volontariste pour l'atteindre, au risque que des brèches ne s'ouvrent pas dans le cœur du héros orgueuilleux...


On peut atirer vers la sainteté en mettant la barre très haut, mais on peut aussi en rebuter par la peur qu'elle inspire.


Par opposition à SAint Jean-Paul II et par retour du balancier, François présente un enseignement qui a l'air de niveler par le bas. Apparence ou réalité? L'équilibre est comme la vertu, sans doute au milieu.


Mais les traditionalistes (je sais que vous aimez à vous prendre pour un "moderno", on est toujours le moderno de quelqu'un, je suis le vôtre...) ont ce travers en commun avec les premiers libéraux du type Adam Smith, qu'ils croient en un "mode d'emploi" de l'être humain, qui en fait un "homme-machine" avant la lettre, mais aussi qui exclut toute morale et donc toute sainteté de situation.


Or l'homme écrit son histoire en se situant, c'est le sens de la question que Dieu pose à Adam "au souffle du jour" qui suit le premier péché. Il écrit son histoire en conjugant des principes avec sa situation. Certes, la sainteté ne souffre pas le compromis et encore moins la compromission, et elle ne se complaît pas dans la médiocrité. L'équilibre n'est pas facile à trouver.
images/icones/1w.gif  ( 803829 )Sainteté statique ou dynamique ou l'appel à la conversion par PEB (2016-05-03 14:00:04) 
[en réponse à 803793]

On parle d'éthique, de morale, de sainteté de situation mais je pense qu'il faut avoir une approche dynamique car le réel vivant n'est pas statique.

Le marché économique n'est pas un lieu mais est la résultante macroscopique des décisions microscopiques des producteurs, vendeurs et consommateurs. Il n'est pas une main invisible aveugle mais un vote plus ou moins démocratique permanent fixant la valeur des biens et des services.

De la même manière, la réalité familiale change chaque jour que les enfants naissent, grandissent... Les familles sont par nature une composition de plusieurs humanités: celles qui l'ont fondée et celles qui en sont issues. Sur ces questions, il parait évident de discerner ce qui fonctionne ou dysfonctionne avant de porter un jugement définitif, si tant est qu'on le puisse.

A ce sujet, la loi de sainteté s'exprime non sur un mode statique et accompli mais sur un mode dynamique et inaccompli: "quittera", "s'unira", "feront". La sainteté est donc un mouvement qui emmène le fidèle vers un avenir d'un bonheur qui reste encore à vivre dès aujourd'hui, encore demain et dans l'éternité. Mais pour cela, il doit abandonner ("quittera") le confort illusoire du présent sur le chemin d'une destinée choisie ("s'unira") en vue de l'accomplissement réciproque de soi avec et par l'autre ("feront").

Ce qui compte dans la sainteté, ce n'est pas tant l'état figé (et paralysant) hérité du passé que de se mettre en mouvement vers la lumière. La coopération avec la grâce consiste à faire ce premier pas, cet humble geste mais, parfois, si coûteux qui lui permet d'agir en nous. C'est l'ouverture du cœur, c'est le premier pas, c'est la demande plus ou moins maladroite (dont l’Évangile est remplie) qui compte.

La grande difficulté de l'exhortation, c'est qu'on a du mal à voir ce moment de conversion et de vérité. L'accueil inconditionnel des personnes est généreux mais ce qui n'apparaît pas ou mal, c'est la nécessaire conversion à la loi de sainteté et de rappeler que si elle part de la volonté, elle doit se manifester en acte. Mais j'aurais aussi insisté, non pas sur la pharisaïsme supposé des "tradis" mais sur l'universalité de ce chemin de conversion. Aussi aurait-il été plus juste de rappeler qu'il n'existe pas de familles parfaites, que le bonheur véritable, c'est compliqué et que chacun est amené à grandir et à changer en relation les uns avec les autres.

Ainsi, on aurait évité l'écueil de présenter la famille comme une institution abstraite mais comme le lieu concret d'éducation à la vie, à l'amour et au bonheur. Dans ce cas, fonder une famille devient un pari risqué mais ô combien exaltant sur un avenir incertain mais plein de promesse. Face aux aléas de l'existence, le "fiat" fondateur de la jeunesse, répété chaque matin et chaque soir que Dieu fait, est transcendé en annonciation du monde nouveau.

Bref, ce qui manque, c'est l'appel incessant des pasteurs à la conversion...
images/icones/neutre.gif  ( 803858 )"Mouvement vers la lumière" à la vitesse de la lumière... par le torrentiel (2016-05-03 19:38:33) 
[en réponse à 803829]

Cher Peb,

Je commencerai par reprendre votre idée de l'impossibilité d'une sainteté statique en disant que le contraire du mouvement, c'est de rester figé sur son effigie, d'être aimanté vers son image en ne pouvant aimer personne, idolâtrie qui revient, en partie par passéisme, comme la femme de Lot à être transformé en statue de sel ou comme Orphée (je suis convaincu que les deux mythes sont contiguës), à revenir seul des enfers... de sa mémoire ou de son imagination, ou de son imagerie narcissique.


Aimer est toujours un effet d'entraînement, une vectorisation qui nous fait aller d'un point à un autre, c'est-à-dire que la sainteté est le contraire de l'identité, de l'effigie, du narcissisme.


Accéder à la sainteté, c'est renoncer à son identité, c'est se laisser déposséder pour accepter, non une nouvelle possession, mais une identification au bien-Aimé à Qui l'on a fini par s'abandonner (et la fiancée du cantique en a mis du temps!).


Car rien n'est moins naturel que de renoncer à son identité. Rien n'est plus difficile que la dépossession, la désappropriation ou la désidentification.


La sainteté, c'est un peu le vol par Dieu de notre identité ou l'abandon que nous lui en faisons pour qu'Il nous en constitue une autre qui soit identifiée à Lui.


Bref, la sainteté, c'est le contraire de l'effigie, c'est le pèlerinage, c'est le mouvement, dans cette folie de mouvement que fut la marche évangélique: il suffit de se rendre en terre sainte pour s'apercevoir des kilomètres parcourus par les apôtres à la demande de Jésus qui, s'Il aimait Se retirer à l'écart pour prier, n'était pas avare de Ses mouvements.


Ce constat dressé, on peut tirer de votre message une critique qui va plus loin que le magistère de françois. Peut-on vraiment parler abstraitement de la famille sans être condamné à se répéter ou à tomber dans l'abstraction? Car la famille pour celui qui la fonde comme aujourd'hui pour l'Eglise, c'est un marqueur identitaire, une espèce d'église domestique qui vit portes closes et non à ciel ouvert comme devrait ne pas vivre le chrétien qui n'a pas une pierre où reposer sa tête, et comme devraient être les églises s'il y avait des chrétiens pour les garder, elles et le Prisonnier de leur tabernacle.


Donc c'est l'exercice de parler de la famille en général qui est compliqué pour lancer un appel à la conversion et faire un pas vers la sainteté dynamique que vous appelez de vos voeux. Mais il y a autre chose.


Idéalement, c'est vrai, les pasteurs devraient insister au moins autant sur la nécessité de répondre "aussitôt" à l'appel du christ que sur la nécessité du discernement. Car toute conversion est un mouvement vers la Lumière qui se fait à la vitesse de la Lumière. Les conversions les plus spectaculaires, je n'ose pas dire les plus abouties, sont celles qui n'ont pas pris le temps de réfléchir. Aussitôt qu'on s'assied, on est foutu. On a de grands biens et on ne va pas se faire harakiri en les vendant. On risquerait de dépérir...


Toute conversion procède d'un déclic. Mais peut-on provoquer un déclic? Un pape ou qui vous voulez peut vous enfoncer dans le crâne:

"Mais tu vas avoir le déclic, oui?"

si vous ne l'avez pas, vous ne l'avez pas. Si Son heure n'est pas encore venue, c'est en vain que vous réveillerez l'Amour avant qu'Il le veuille. Vous agirez même imprudemment en vous montrant insistant et contreviendrez à la recommandation de Saint Jean de la croix, si je ne m'abuse, qui ne voulait pas qu'on fît ainsi.


Le danger d'une encyclique ou d'une exhortation, c'est donc non seulement de ne pousser personne à se convertir, mais de ne prêcher que des convaincus que c'est aux autres à se convertir...
images/icones/1b.gif  ( 803882 )Voici que je me tiens à la porte par PEB (2016-05-04 00:40:04) 
[en réponse à 803858]

et je frappe.

C'est à force de frapper que Joséphine put recouvrer (un temps) l'affection de son jaloux de mari.

Pour un pasteur, c'est pareil: ne jamais se lasser d'être l'icône vivante de Celui qui attend devant l'entrée.
images/icones/neutre.gif  ( 803885 )L'homme frappe importunément et sans gêne, par le torrentiel (2016-05-04 01:17:33) 
[en réponse à 803882]

et Dieu attend Son heure.


Non pour frapper dans les formes, mais au bon moment.


Ainsi du père de la parabole de l'enfant prodigue, ainsi des pasteurs, icônes de ce père.


Qui attendent et frappent. Encore faut-il y mettre les formes.


Or dans ces exhortations apostoliques, les formes n'y sont pas.


Je veux dire que, quel que soit leur contenu magistériel, ce sont des documents très difficiles à apprécier pour leur qualité littéraire...


On dit que "le style, c'est l'homme". On pourrait attendre des hommes de Dieu qu'ils écrivent dans le style de dieu.


Avec concision, miséricorde et fulgurance.


Le style des encycliques a beaucoup à se dépouiller de ce point de vue, ne croyez-vous pas?
images/icones/sacrecoeur.gif  ( 803893 )L'homme voit une montagne entre son Dieu et lui par Glycéra (2016-05-04 09:56:33) 
[en réponse à 803885]



Vu de l'homme, il y a une montagne...
Il sape, il creuse, il essaie de passer dessous, d'enlever la terre, et la montagne est toujours-là...

Vu de Dieu, il n'y a rien... sauf une porte, celle de notre coeur. Savons-nous l'ouvrir ?
Juste la voir, et l'ouvrir quand Dieu frappe ?

Savons-nous préparer le repas pour le Lui offrir quand Il vient le partager, en apportant Ses délices ? Ah ! l'huile des vierges !
images/icones/sacrecoeur.gif  ( 803892 )Dieu est tout, une face et l'autre, pas d'opposition par Glycéra (2016-05-04 09:53:00) 
[en réponse à 803858]


J'ai beaucoup aimé cette façon de dire notre appel, notre désir, et le reflet qu'il est de celui que Dieu a depuis toujours, depuis qu'il a eu chaque âme dans sa pensée.

La volonté
L'amour
La connaissance

sont les trois volets, chacun à deux faces, selon les moments, donc selon les tempéraments qui nous mènent d'un style ou d'un autre.

Décider ou s'abandonner saintement en Lui ?
Agir ou recevoir en laissant être ?
Discerner ou unir, voir le tout qui est Un ?

Retrouver le ET de chaque piler de cette sagesse proposée à notre béatitude.


Merci de vos lignes
Glycéra

qui vient de lire ceci dans "les stations de la sagesse"...
images/icones/bravo.gif  ( 803894 )"Mais vas-tu avoir le déclic ?" par Glycéra (2016-05-04 10:05:10) 
[en réponse à 803858]


Vas-tu choisir, oui, ou non ? Ta décision ?

Un test :

Entendre ce texte, et choisir de répondre : ok je marche ! ou... non, cela me dérange et ne me tente pas !

Instruction du père Molinié.
Le numéro 18 parle de ce choix, je plonge ou pas ?

Le texte ?
Le plus décisif de l'Evangile ?

Prononcé sur la montagne... où les foules avaient suivi Jésus.
J'accepte ce texte, et je suis Jésus ?
Ou pas, car quelque chose en moi ne veux pas adhérer ?



Un déclic correct, comme un contact franc. Sinon l'interrupteur est mauvais. Il y a des anges qui n'ont aps choisi, ni oui, ni non, les anges silencieux, les mous, les hésitants... En fait, ils ont choisi de ne pas choisir... Et Dieu les vomit... Ce n'est pas rien.

Vas-y, trompe-toi, n'importe, mais marche, vas-y ! dis la mère divine à son petit humain ! Si tu ne te bouge pas, je ne peux rien faire... Si tu es paralysé, bouge ton coeur, appelle, demande et je donne !


Ah le père Molinié !
Je viens d'entendre tout son catéchisme, aux petits, aux moyens aux adolescents...

Une perle de feu !
Cela dérange, cela décoiffe, cela dépote...
et cela nous sauve !