Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=797827
images/icones/croix_byzantine.png  ( 797827 )Cyrille s'est décidé à rencontrer le Pape pour des motifs religieux par Jean Kinzler (2016-02-11 19:14:50) 

« Le patriarche s’est décidé pour des motifs religieux »
La-Croix.com

P. Hervé Legrand

théologien dominicain, spécialiste de l’œcuménisme

Sur le fond, le patriarche Kirill s’est décidé pour des motifs religieux. Il veut garder un lien étroit avec l’Église orthodoxe d’Ukraine, berceau de la Rus, où des volontés d’indépendance canonique se font sentir ; il y craignait aussi le prosélytisme des gréco-catholiques.

Rassuré par Rome sur ce dernier point, conformément à la Déclaration de Balamand (1), il peut s’en rapprocher. Surtout qu’avec le pape François, il voit un « œcuménisme du sang » dans la persécution qu’orthodoxes et catholiques subissent au Proche-Orient. Cette attitude n’est pas politique : il l’a montré en relevant de ses fonctions son porte-parole, le P. Tchaplin, qui qualifiait l’intervention russe en Syrie de « guerre sainte ».

Le patriarche Kirill montre qu’après sept ans de Patriarcat, il est en mesure de résister aux secteurs conservateurs de son Église, opposés à l’œcuménisme. Ensuite, cela ranimera le dialogue entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe, paralysé depuis la rencontre de Ravenne (2007). Moscou ne saurait accepter la conception de la primauté, développée alors, qui lui ferait reconnaître celle de Constantinople dans l’orthodoxie actuelle, avec les mêmes fondements que la primauté romaine dans l’Église indivise.

Cette rencontre avec le pape pourrait également avoir des retombées dans l’Église orthodoxe à la veille de son Grand Concile, en juin en Crète. Les deux-tiers des orthodoxes appartiennent à l’Église russe. Son renouveau, depuis la chute du communisme, lui vaut un rôle grandissant au sein de l’orthodoxie. Les textes du prochain concile, déjà rendus publics, en témoignent.

La question de l’autocéphalie (2), que Constantinople voulait résoudre en priorité, ne figure plus à l’ordre du jour. Elle ne sera donc pas accordée à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Et, comme à sa demande, toutes les décisions seront prises à l’unanimité des Églises (et non à celle des évêques, comme dans la tradition), rien ne lui sera imposé, ni à une autre Église d’ailleurs.

La rencontre du patriarche Kirill avec le pape François relativise aussi les rapports désormais fréquents du patriarche de Constantinople avec Rome. Moscou veut les mêmes rapports directs ; son envoi d’observateurs à Vatican II, sans aval panorthodoxe, le montrait déjà. De plus, à sa demande compréhensible, le concile n’aura pas lieu au Phanar (à Istanbul, NDLR) mais en Crète. Certains voudront voir en tout cela un renforcement du leadership russe au détriment des anciens patriarcats hellènes, affaiblis par les tragédies de l’Histoire.

Le patriarche Kirill a accepté cette rencontre, convaincu que le pape François développera la synodalité dans l’Église, rééquilibrant le droit actuel qui situe le collège des évêques dans l’entière dépendance du pape (canon 337,3 du code latin, et can.50, § du code oriental). Les réformes en cours chez nous sont donc aussi l’une des clés décisives du rapprochement qui s’esquisse.

(1) qui déclare obsolète l’uniatisme comme modèle d’unité des Églises (1993).

(2) désigne dans le christianisme oriental l’indépendance juridique d’une Église.

Recueilli par Samuel Lieven
----
LC
images/icones/fleche2.gif  ( 797831 )Interview du cal Koch sur la rencontre du 12 février par Jean Kinzler (2016-02-11 21:15:23) 
[en réponse à 797827]

Artisan de la rencontre entre François et Cyrille à Cuba, le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, décrypte cet événement historique pour La Vie. Pour lui, ce sont les défis du monde actuel, en particulier la persécution des chrétiens, qui ont rendu cette rencontre, de même que l'unification des chrétiens, plus urgente.

Dans quel état d'esprit se trouve le pape à la veille de cette rencontre?

Le pape a toujours désiré cette rencontre. Lorsque l'annonce que le patriarche partageait ce désir est arrivée de Moscou, le pape a été absolument heureux et plein d'espérance pour l'avenir.

Une visite à Moscou, par exemple ?

On ne discute pas de cela actuellement. Cette première rencontre doit avoir lieu. Les prochaines seront plus faciles.

Le pape François a-t-il trouvé la bonne méthode pour le dialogue oecuménique en accordant une grande place aux gestes ?

D'une part, il est clair que la manière dont le pape traite son ministère pétrinien aide beaucoup à ouvrir les portes. D'autre part, ce sont aussi les circonstances qui ont changé et je suis convaincu – et j'ai aussi entendu cela de la part de Moscou – que cette rencontre aurait pu avoir lieu avec Benoît XVI s'il ne s'était pas retiré. Comme le métropolite Hilarion l'a dit, ce sont les défis du monde, surtout la persécution des chrétiens, l'oecuménisme du sang, qui, par leur importance, ont rendu cette rencontre plus urgente. Ceux qui persécutent les chrétiens ne font pas de différences entre catholiques, orthodoxes et protestants. Si les dictateurs persécutent les chrétiens indépendamment de leur confession, comment ces derniers pourraient-ils rester divisés ? C'est un grand défi de retrouver cette unité.

Comment définiriez-vous la conception de l'oecuménisme du pape François, en particulier avec les orthodoxes ?

Il y a différentes formes d'oecuménisme pour le pape. D'abord, l'oecuménisme de l'amour et de la fraternité. Le pape veut approfondir les relations personnelles, amicales, fraternelles avec toutes les autres Églises. Il y a aussi l'oecuménisme pratique, la collaboration entre les différentes Églises aux niveaux culturel, social - surtout face au défi de la pauvreté dans le monde - politique. Puis l'oecuménisme de la vérité, le dialogue théologique. La priorité pour le pape est d'approfondir les relations personnelles entre les Églises et de retrouver l'unité. Il est ouvert à toutes les communautés ecclésiales. Bien sûr, il y a une très grande proximité avec les orthodoxes, avec lesquels nous partageons notre foi. La grande question qui se pose dans ce dialogue reste celle de la primauté de l'évêque de Rome.

Qu'espérez-vous de cette rencontre?

Ce sera un signe fort pour le monde, parce que les deux hommes ont un message clair et commun en matière de paix, de justice, de protection de la Création et à l'égard des pauvres.LV