Bonjour à tous,
1. Je crois inutile de dire à quoi je fais allusion, en ces temps de réduction tendancielle, et tendancieuse, du christianisme, qui est LA religion du salut, à ce qui n'est plus qu'une DES religions de "l'amour", cette réduction n'ayant certes pas attendu mars 2013 pour commencer à s'exprimer dans l'Eglise catholique.
2. J'ai trouvé, chez un philosophe contemporain, à peu près ce que je pense, sur le christianisme post-moderne, qui est presque indifférent ou insensible
- à la question de la vérité, de la lumière, de la clarté,
voire aussi
- à la question de la charité, de la chaleur, de la bonté,
en ces temps de confusion entre faiblesse et bonté, ou de soumission, à la faiblesse, de la bonté.
3. Voici ce que dit Jacques BOUVERESSE (JB) :
" YS : Quelles sont, à vos yeux, les tâches d'un philosophe en ce qui concerne les religions ? Peut-être que cette question en sous-entend une autre. Quelles sont les "choses" à ne pas faire pour un philosophe, en ce qui concerne l'étude des religions ?
JB : Pour être tout à fait franc, je ne suis pas certain d’être très bien placé pour répondre à cette question et je n’ai pas non plus essayé de le faire dans le livre dont nous parlons, ne serait-ce que parce que, à la différence de Roger Pouivet, je n’ai ni une connaissance suffisamment précise et étendue de l’état présent de la philosophie de la religion ni un intérêt suffisant pour elle.
Dans Que peut-on faire de la religion ?, je me suis intéressé essentiellement au cas de deux philosophes contemporains de premier plan (Russell et Wittgenstein), dont l’analyse de la religion me donne l’impression d’avoir illustré de façon presque exemplaire une opposition tout à fait traditionnelle, que Leibniz caractérisait comme étant celle de la lumière et de la chaleur, autrement dit, celle de la religion comme source de connaissance supposée (mais malheureusement illusoire, selon Russell) et de la religion comme objet de ferveur et d’amour.
Dans Peut-on ne pas croire ?, j’avais fait remarquer que le problème qui s’est posé à des gens comme Lacordaire, Lamennais, Gratry, etc., était : « Le christianisme peut-il être modernisé (de façon à être rendu compatible avec la modernité scientifique, culturelle, politique, sociale, etc.) ? », alors que nous sommes confrontés, pour notre part, depuis un certain temps déjà à la question : « Le christianisme peut-il se postmoderniser ? »
La réponse que je suis tenté de donner à la deuxième question (et je crois comprendre que Roger Pouivet, qui connaît beaucoup mieux que moi la situation réelle et l’état d’esprit du croyant d’aujourd’hui, est foncièrement du même avis que moi) est que le christianisme a déjà accepté largement et de façon plutôt inquiétante (tout au moins pour ceux qui se préoccupent de son intégrité et de sa survie) les évidences postmodernes.
La conséquence qui semble résulter de cela est que, pour le croyant lui-même, des notions comme celle de vérité de la croyance (et de vérité en général), celle de raisons de la vérité et peut-être également, pour finir, tout simplement celle de croyance elle-même sont en train de perdre à peu près toute importance réelle.
Puisque vous me demandez ce que je n’aime pas voir faire ou entendre dire par les philosophes en matière d’étude des religions, je serais tenté de vous répondre, et cela ne vous surprendra sans doute pas, que c’est ce que font généralement les postmodernes qui, pour parler le langage de Leibniz, abandonnent sans regret l’idée de la religion comme lumière sans rien retenir non plus de la chaleur et tiennent un discours que je qualifierais de « froid » sur quelque chose qui ne me semble avoir que des rapports assez lointains avec ce que j’appellerais, pour ma part, la religion.
A partir du moment où défendre la religion cesse de vouloir dire défendre sa vérité, il vaudrait mieux être plus précis qu’on ne l’est généralement sur ce que l’on continue à défendre au juste et éviter de donner l’impression que cela pourrait bien n’être pas grand-chose de plus, en fin de compte, que l’utilité ou la nécessité psychologique et sociale de la croyance religieuse.
Il faut dire que, si, comme cela a été mon cas, on abandonne la religion pour des raisons qui sont du même genre que celles de Renan (l’impossibilité de croire que ce qu’elle affirme est vrai), il ne reste, pour quelqu’un qui a conscience d’être resté malgré tout, à certains égards, religieux (c’était le cas, comme je l’ai indiqué, de Russell lui-même), plus guère de véritablement religieux qu’une dimension que l’on peut désigner en gros comme étant celle de la chaleur et de l’amour.
Je pense que, si Leibniz considérait les dévots actuels et les penseurs postmodernes auxquels ils se réfèrent la plupart du temps quand il est question de la nature et de la justification de la croyance religieuse, il déplorerait plus que jamais le fait qu’ils semblent manquer encore plus qu’auparavant aussi bien de lumière que de chaleur. "
Ici.
4. On rappellera ici quelques-unes des caractéristiques fondamentales du christianisme postmoderne : des tendances et des pratiques qui relèvent
- de la communication et de la convivialité,
- de l'imprécision et de l'indistinction doctrinales,
- de l'indélimitation et de l'indétermination de l'orthodoxie,
- du solidarisme sentimental et du spiritualisme spontanéiste,
- de la pratique du dialogue dans le consensus au détriment de celle de l'annonce de la vérité,
- de la promotion de l'émancipation morale et de l'unification sociale, au détriment de celles
a) de l'édification et de la justification chrétiennes,
b) de l'explicitation de la spécificité de la Foi catholique,
- de la réduction ou de la soumission du christianisme à un ensemble de styles, qui évincent ou occultent, en douceur, de préférence, dans la douleur, si nécessaire, les plus éclairants et les plus exigeants de ses thèmes.
5. Dans le prolongement de ce qui précède,
a) la minimisation intra-ecclésiale de l'autorité et de l'importance, du respect et du souci, de la vérité, de la lumière, de la clarté, me semble tout à fait évidente,
et
b) la falsification intra-ecclésiale de la charité, de la chaleur, de la bonté, par un discours qui confond parfois faiblesse et bonté, ou qui soumet parfois, à la faiblesse, la bonté (ce qui n'exclut pas une très grande dureté, à destination des catholiques qui en font la remarque...) me semble tout aussi évidente.
6. A tout le moins dans l'ordre des vertus théologales, à chaque fois qu'elles sont minimisées, au bénéfice d'une acception horizontaliste et humanitariste des "valeurs chrétiennes", je crois vraiment que le christianisme postmoderne équivaut à ce qu'il faut bien appeler "un christianisme tiède pour les tièdes".
A partir de là, on peut toujours chercher à savoir au moyen de quels auteurs et à partir de quelle date ce christianisme postmoderne a commencé à se manifester ; disons que, en théologie fondamentale, on en trouve des traces dès la fin des années 1960 ou le début des années 1970. Mais, "pour une fois", ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus, ce que ceux qui auront lu l'ensemble de ce message auront compris.
Bonne journée à tous.
Scrutator.