Le Forum Catholique

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images/icones/carnet.gif  ( 786157 )Un témoignage de foi du Roi de Prusse par Lycobates (2015-09-02 22:49:02) 

Le souverain direct d'un de mes grands-pères, Guillaume II (1859-1941), Empereur allemand et Roi de Prusse depuis 1888, régnant de fait jusqu'à l'infâme révolution de 1918, un peu plus que le primus inter pares entre les autres 24 souverains du Deuxième Reich
[comprenant, pour rappel, depuis 1871 en tout : 4 royaumes, 6 grands-duchés, 5 duchés, 7 principautés, 3 villes libres],
n'a pas, en général, une très bonne presse, surtout pas en France, et même pas en Angleterre, quoiqu’il fût le petit-fils aîné, fidèle et zélé, de la reine Victoria, qui entreprit en catastrophe, quand arrivait le télégramme "The Queen sinking fast", le voyage à Osborne House, sur l'île de Wight, pour qu'elle pût mourir dans ses bras, ce qu'elle fit, en ce début de soirée du 22 janvier 1901.

Ce forum n'est pas le lieu pour refaire la biographie de l'auguste personnage, ou son apologie, même s'il n'y aurait pas mal à dire, à sa décharge aussi, et pour défaire la légende noire dont on l'a accablé, le plus souvent injustement, mais je ne le ferai pas. Nous savons qu'il y a un Juge, justus Judex, qui est aussi la Vérité même, qui rendra à tous ce qui leur est dû et qui redressera tous les torts, aussi ceux de l'Histoire et ceux du jugement humain ici-bas. Car non seulement les individus, humbles et augustes, seront jugés, individuellement, à leur mort, mais les torts qu'ils ont causés et ceux qu'ils ont subis seront manifestés, au Jugement universel, ut omnibus omnium damnatio vel praemium innotescat comme le dit Saint Thomas. Que cela nous suffise.

Je renverrai seulement à un de mes premiers messages (ICI) pour ceux qui s'intéressent à connaître mon opinion sur la Prusse, l'opinion de ce qui serait, ou aurait pu être, et certainement doit être, celle d'un de ses sujets restés catholiques. Car les Hohenzollern de Prusse sont devenus réformés depuis 1525 (en passant par Luther, et en prenant au passage au XVIIe s. une bonne portion de piétisme aussi, ce qui à mon avis n'est pas une amélioration), alors que leurs cousins de la branche souabe à Sigmaringen sont restés catholiques, au moins jusqu'à la mainmise moderniste qui a dévasté aussi les meilleures familles. Tout cela n'est pas très glorieux.

Un point seulement : Pour les historiens de l'Antiquité, les philologues, classiques, orientalistes, biblistes, l'Empereur et Roi Guillaume II est resté une figure ambigüe. Extrêmement intéressé par les questions orientales, bibliques, d'archéologie, d'histoire, mais aussi de tempérament un peu volage, il facilita, par une généreuse subvention personnelle, souvent répétée, des chaires universitaires, des expéditions et des fouilles en Orient, ainsi que, à Berlin, la création de la Deutsche Orient-Gesellschaft (la Société allemande d’Orient), qui existe toujours, et qui réunit des savants du monde entier de très haute volée, ainsi que d'autres qui s’intéressent à ces questions d’Orient, un peu moins savants et un peu moins connus, comme votre serviteur.
Mais il entreprit aussi pour la Prusse (pas pour tout l'Empire, l'éducation restant matière souveraine de tout état fédéré, jusqu'à l'époque du national-socialisme fatalement centralisateur) une réforme qui réduisit considérablement le rôle du latin (et du grec) dans les collèges et lycées ; il déclara dans un discours devant les professeurs de langues en décembre 1890 : wir sollen nationale junge Deutsche erziehen, und nicht junge Griechen und Römer, nous devons éduquer des jeunes Allemands nationaux, pas des jeunes Grecs et Romains. Notamment l'abolition du lateinischer Aufsatz, la composition latine jusque-là épreuve obligatoire pour l'acquisition du diplôme du baccalauréat donnant accès aux études supérieures, est de son fait, ainsi que l'abolition du colloquium Latinum, l'obligation d’utiliser le latin pendant les examens oraux aux collèges. Il fut aussi le premier souverain prussien à décider pour ces fils, au grand désarroi de la res publica litterarum de l'époque, une éducation centrée sur les sciences naturelles, sans aucun apprentissage des langues classiques, honorées en haut lieu jusqu'alors.

Pour bien comprendre le témoignage que je vous citerai plus bas (en le traduisant, pas de panique, dans la langue de ce forum) il faudra présenter au public français un autre personnage allemand emblématique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, un théologien, historien de l’Église de grand renom, que les jeunes ignorent (et pour une fois ce n'est pas grave), mais que ceux de ma génération universitaire ont encore bien connu par ses écrits, figure de proue du libéralisme protestant le plus prononcé (et que nos modernistes, esprits moindres certes, et rongés par une envie proportionnelle à leur orgueil mal réprimé, ont cru devoir imiter à leur grand dam) : Adolf Harnack (1851-1930), anobli (pour lui et sa descendance), de la part de Guillaume II précisément, et devenu ainsi Adolf von Harnack en 1914.

Né dans la communauté allemande balte, à Dorpat, dans le gouvernement de Livonie dans l’Empire russe, aujourd’hui Tartu en Estonie, fils d’un théologien luthérien orthodoxe, il étudia d’abord à l’université (fondée par les Suédois en 1632, au XIXe s. de langue allemande et russe) de sa ville natale, puis à Leipzig, en Saxe. Dans la tradition protestante il voyait le luthéranisme à la fois comme une réforme et une révolution, une réforme notamment de la théologie du salut et de la justification et une révolution contre l’ordre hiérarchique, juridique et cultuel de l’Église catholique, aspects qu’il jugea comme des reliquats vétérotestamentaires à liquider. Mais soucieux – et c’est le fil rouge dans toute son œuvre théologique, érudite mais déviée – de justifier la place du néoprotestantisme libéral du XIXe s. devant et dans l’Histoire, il s’écarta vite de la stricte orthodoxie luthérienne, qui est restée toujours à mi-chemin entre la tradition et le modernisme, dans la mesure où il reprocha au réformateur saxon d’avoir, sur le tard, réintroduit, contre Zwingli, une certaine mesure d’institutionnalisation, hiérarchique, juridique et sacramentelle, alors que pour lui, Harnack, non point la communauté et ses structures, mais l’individu croyant est à la fois porteur et objet du salut, le vrai enjeu de l’Histoire, aussi de l’Église ; et seulement l’amour, l’acte moralement bon dans le sens kantien, pratiqué et posé par un tel sujet autonome, sont décisifs pour le salut de l’homme. Ainsi tout aspect surnaturel est "rationalisé" et le christianisme se limite au fond à une série de valeurs sociales, à réaliser dans une société bien ordonnée par les individus qui la composent. On connaît la suite, nous sommes plein dedans, c’est un humanisme à la sauce des béatitudes, un subjectivisme absolu, un monisme qui estompe et gomme les limites entre le naturel et le surnaturel, entre nature et grâce, entre sujet et objet.
On peut s’étonner, et s’attrister, que ses études tellement approfondies et les éditions de textes qu’il publia p.ex. des Pères de l’Église des premiers siècles – il était aussi un grand spécialiste de la littérature gnostique -, son étude de saint Augustin, et surtout ses études fouillées de l’histoire du dogme – sa Dogmengeschichte en trois volumes 1886–1890 est son ouvrage principal - ne lui aient pas pu ouvrir les yeux pour la vérité de la foi. Surtout parce qu’il y reconnaît sans difficulté, qu’au fond tous les énoncés et principes de l’Église catholique d’aujourd’hui étaient déjà là, explicitement ou implicitement inclus dans les textes des Pères, dès le IIe siècle.

Appelé à l’université de Berlin dès 1888, contre la volonté du Oberkirchenrat, le conseil ou consistoire suprême évangélique en Prusse, qui lui refusa à cause de son hétérodoxie notoire jusqu’à la fin de sa carrière l’autorisation d’examiner des candidats en théologie, Harnack donna pendant le semestre d’hiver de 1899-1900 seize conférences intitulées Das Wesen des Christentums (l’Essence du christianisme), qui connurent un succès retentissant, avec plus de 600 auditeurs de toutes les facultés.
Les controverses passionnelles suscitées par ses visions libérales, hélas brillamment proposées, se mêlèrent à une autre cause célèbre du début du XXe s., la série de discours de l'assyriologue Friedrich Delitzsch, tenus à Berlin devant un public select, dont le Roi, la Reine (quant à elle luthérienne très orthodoxe) et des représentants de la Cour, sur le rapport, tel qu'il le concevait de façon bien arbitraire, entre Babel et la Bible, et tout cela constitue le motif pour la lettre confidentielle ("vertraulich") et autographe, une rare distinction, que lui adressa Guillaume II, rappelons-le, aussi le summus episcopus (ainsi son titre) des églises protestantes unies en Prusse, le 3 mars 1903. Une lettre non point inattaquable du point de vue théologique (le Roi n'étant pas théologien, ni un grand intellectuel), mais un sincère témoignage quand-même, dont voici donc un extrait significatif
(L’original de cette lettre se trouve aujourd’hui dans la Staatsbibliothek de Berlin, où il est consultable pour les chercheurs, dans la succession de Harnack, une cinquantaine de caisses avec des documents, lettres, notices, manuscrits etc. légués par la famille en 1938, et la lettre en question n’a été éditée complètement qu’en 1994 par R. Lehmann) :

Mein verehrter Herr Professor. [...] Was die Person des Heilandes betrifft so ist mein Standpunkt, auch nach durchlesen Ihrer Bemerkungen, derselbe. Christus ist Gottes Sohn - Gott in menschlicher Gestalt - der Heiland der Welt. Wie sein Erscheinen auf der Welt geschah erzählt uns Weihnachten. Wie das Verhältniß zu Gott war - für uns so voller scheinbarer Mysterien und schwer zu "verstehenden" Momente - ist eben einfach Sache des Glaubens und nicht des Verstandes, der beim Versuch zur Lösung dieser Fragen stets auf Granit beißen wird. Ein Mensch - und wäre er noch so erhaben und gut, tugendhaft edel und gescheit - kann niemals ein Vermittler mit Gott für die Sünden andrer Mitmenschen werden. [...] Und nun gar die Sünden einer ganzen Welt auf sich zu nehmen und für sie einzustehen!? Das [= des] ist ein Staubgeborner überhaupt gar nicht im Stande! Mit der Gottheit Christi steht und fällt die ganze heil. Schrift, die Weißsagungen, Propheten, Evangelien kurz unsere gesammte Religion. [...]

Ma traduction (corrections bienvenues !) :
Mon vénéré professeur, […] En ce qui concerne la personne du Sauveur mon point de vue demeure, aussi après avoir lu vos remarques, inchangé. Le Christ est le Fils de Dieu – Dieu prenant une forme humaine – le Sauveur du monde. Comment il est apparu au monde c’est Noël qui nous le relate. Quelle était sa relation avec Dieu – pour nous pleine de mystères apparents et d’aspects difficiles à "comprendre" - est tout simplement une question de foi et non de l’intellect, qui, s’il se met à sonder ces questions, mordra toujours sur du granit. Un homme - fût-il le plus auguste, bon, vertueux, noble, intelligent - ne peut jamais devenir un médiateur auprès de Dieu pour les péchés des autres hommes. [...] Et de surcroît prendre sur soi les péchés du monde entier et de répondre pour eux ?! Un homme né de poussière y est absolument incapable. Avec la divinité du Christ se tient ou tombe toute la sainte Écriture, les présages, les prophètes, les évangiles, bref, toute notre religion [...]


Enfin, le Roi, toujours charmant quand il le voulait, signe :

Mit Meinem herzlichen Dank
Ihr
wohlaffektionirter König
Wilhelm
R.

Avec Mes remerciements cordiaux
votre
Roi bien affectionné
Guillaume
R.
images/icones/hein.gif  ( 786209 )À propos de la légende noire... par Vianney (2015-09-03 20:06:27) 
[en réponse à 786157]

 
...dont a été victime ce monarque, j’ai lu dans deux ouvrages d’époque qu’il “haïssait” le catholicisme. Je vous cite l’un des deux auteurs, le Chanoine Sauvêtre dans sa Vie de Mgr Jouin (Brepols, 1935, p. 174) :

On sait d’ailleurs qu’en Europe, le Kayser s’était vanté d’aller célébrer le centenaire du moine apostat¹ à Rome même, sous les murs du Vatican, en témoignage de sa haine pour le catholicisme, haine qu’il exprimait dans ces paroles à sa cousine, la landgravine de Hesse : « Je hais cette religion que tu as embrassée... tu accèdes donc à cette superstition romaine, dont je considère la destruction comme le but suprême de ma vie ! »


Peut-on selon vous accorder un quelconque crédit à cette citation ?

V.

(¹) Il s’agit de Luther.
 

images/icones/fleche2.gif  ( 786268 )Quelques ruminations ... par Lycobates (2015-09-04 22:20:24) 
[en réponse à 786209]

Je vous remercie de votre réaction, cher Vianney, ce qui me permet de revenir sur certains points, ainsi que de cette citation a priori accablante que j'ignorais.
Qu'en dire ?
Même si elle peut être authentique, je crois que cette citation appelle quand-même plusieurs nuances.
Déjà faudrait-il voir l'original de ces paroles du monarque (sous forme de lettre ? une conversation informelle "retenue" et "relatée" par un témoin ?), si elles ont été publiées, comment et par qui. Aussi l'association entre cette réaction violente à la conversion d'une princesse (conversion qui date de 1901) et un quelconque centenaire de Luther (qui ne saurait être en 1901) paraît a priori un amalgame invraisemblable. Ne s’agirait-il pas plutôt de la célébration outrancière, par la maçonnerie italienne, de la mémoire de Giordano Bruno, moine apostat lui aussi, dont la statue (assez sinistre) fut érigée au Campo de’Fiori en 1889, en l’absence, notons-le bien, de Guillaume II (qui n’était pas franc-maçon, contrairement à son père et grand-père) ?

Sans vouloir parler de mauvaise foi, on comprendrait toutefois sans peine une certaine animosité plutôt unilatérale et plutôt confuse chez un chanoine ou un monseigneur (belge ?), à peine vingt ans après la violation de la neutralité du territoire belge (même si elle était assez relative, la neutralité, pas la violation), qui fut en effet "pire qu'un crime : une faute", et surtout après les affres de la Grande Guerre, qui, elles, furent en partie malheureusement de vrais crimes de guerre, dont la Belgique et aussi l’Église en Belgique ont été particulièrement victime et dont le chef des armées hostiles, Guillaume II, a pu, même à tort, paraître personnellement responsable.

Il faut savoir d'autre part que Guillaume II n'était pas un diplomate. Il n'était pas le seul à ne pas l'être à son époque, mais sa position élevée n'excuse pas ce défaut. Son chancelier, peut-être pas son meilleur, de 1900 à 1909, le prince Bülow [luthérien philocatholique, marié à une noble Italienne, Maria Beccadelli di Bologna], écrit dans ses mémoires (Denkwürdigkeiten II, 98): Die Neigung zu starken Worten war nun einmal bei Wilhelm II. unüberwindlich. Freilich folgte auf den Donner der Worte selten der Blitz der Tat. Je traduis : Après tout la tendance aux mots forts était chez Guillaume II irrésistible. Toutefois le tonnerre des mots fut rarement suivi par la foudre de l'action. Et ce n'est pas faux. Il se peut donc en effet qu'il ait trouvé des "mots forts" envers sa tante (ce n'était pas une cousine) Anne convertie dans sa vieillesse au catholicisme, mais qu'il conviendrait de mettre en perspective.

Voyons si j'arrive à jouer le rôle de l'avocat du diable, je n'oserai pas dire de "promotor fidei".
Voici donc quelques détails :

D'abord, s’il n’y a pas confusion avec Giordano Bruno, qui est sans rapport avec Guillaume II, je ne saurais pas dire de quel anniversaire de Luther il s'agirait concrètement.
Les centenaires de sa mort, 1846 et 1946, n’entrent pas en jeu.
Il y a eu en Allemagne de grands jubilées luthériens en 1883 (donc avant l'avènement de Guillaume II) : le quatrième centenaire de la naissance de l'hérésiarque, et en 1917 (en pleine guerre) : le quatrième centenaire du Thesenanschlag, l'affixion des 95 thèses à Wittenberg la vigile de la Toussaint 1517. Mais pas autrement, et surtout pas à Rome, a priori pas en 1883, et certainement pas en 1917, l'Italie ayant rejoint l'Entente en 1915.

En 1883 l'Empereur et Roi Guillaume I (le grand-père de Guillaume II) s'était absenté volontairement de la grande célébration nationale à Wittenberg, précisément pour ne pas froisser les catholiques de son royaume et de l'Empire ; il s'y fit représenter par le Kronprinz, son fils Frédéric, le père du futur Guillaume II et en tant que Frédéric III Empereur et Roi éphémère pour 99 jours en 1888. Le ci-après Guillaume II n'y entre pas en cause.
Le jubilée de 1917 sous Guillaume II fut célébré en mineur, à cause de la guerre, avec des services religieux et des discours dans les églises et écoles protestantes. C'est tout.

Par ailleurs rappelons que l'épouse de Guillaume I, grand-mère du deuxième Guillaume qui nous occupe, l'Impératrice et Reine Augusta (1811-1890, née de Saxe-Weimar-Eisenach), était ouvertement philocatholique (sans toutefois se convertir jamais, que l'on sache, au moins publiquement) et s’était retirée souvent volontiers à Coblence, en Prusse rhénane, mais en pays catholique, où elle se plaisait à être la bienfaitrice des œuvres du diocèse (catholique) de Trèves.

Guillaume II n'a visité Rome que trois fois : en octobre 1888 tout de suite après son inauguration, puis en avril 1893 pour les noces d'argent du Roi et de la Reine de Sardaigne, et encore en mai 1903, deux mois avant le décès du pape Léon XIII. À ces trois occasions, il fut reçu en audience par le Pape qui lui fit une grande impression. Certaines anecdotes subsistent de ces visites, de plus en plus cordiales, comme celle de 1903, quand une dame de la suite impériale souhaitait au Pape, qui avait 93 ans, d'atteindre 100 ans. Et le Pape de répliquer (il n'était pas gâteux, loin de là, comme on l'a insinué parfois pour ôter de la valeur à ses derniers actes de magistère) : "pourquoi mettre des limites à la bonté divine ?". Mais il ne vivrait que deux mois de plus.
Ces audiences, soit dit en passant, se déroulaient en français, langue parfaitement maîtrisée par le pape Léon et par Guillaume II, et ce bon-mot assez drôle est aussi en français dans le texte des Denkwürdigkeiten du prince Bülow (I,610).
Pour ménager les sensibilités de la Curie, en guerre froide avec le "Royaume d'Italie", la délégation prussienne se plia volontiers à l'exigence protocolaire qui voulait que la visite s'entamât depuis un territoire neutre. Ainsi, la délégation partit en voiture de gala (importée par train de Berlin, pour éviter les couleurs italiennes) de la cour de l'ambassade prussienne, donc territoire étranger, pour se rendre au Vatican. De même, la délégation repartit du Vatican pour rejoindre d'abord l'ambassade exterritoriale, avant de se rendre en "Italie".
Dans ses mémoires, que votre message m'a fait reprendre en main aussi aujourd'hui, parues sous le titre Ereignisse und Gestalten aus den Jahren 1878-1918 (Événements et personnages des années 1878-1918), publiées depuis son exil à Doorn aux Pays-Bas, en 1922, Guillaume II traite dans un chapitre de ses idées religieuses et de ses rapports avec le clergé, catholique et protestant. Certes, il s’agit d’une oratio pro domo, mais s’il n’avait jamais mis sous le boisseau ses opinions les plus diverses avant 1918, même au risque de froisser, en 1922, sans plus rien à perdre, dans la sûreté de sa réclusion volontaire batave, il avait encore moins de motifs pour le faire. Ce chapitre (le VIIIe) commence significativement ainsi : Über mein Verhältnis zur Kirche ist viel geschrieben und geredet worden, on a écrit et parlé beaucoup de ma relation avec l’Église. En effet ! Et il y parle d’abord de nous, catholiques.
Il relate ses relations excellentes avec plusieurs évêques, surtout le cardinal (von) Kopp, prince-évêque de Breslau de 1887 à 1914 et le cardinal v. Hartmann, (prince-)archevêque de Cologne de 1912 à 1919, et de ses peines pour adoucir et aplanir les séquelles du malheureux Kulturkampf bismarckien contre les catholiques qui avait éprouvé durement les loyautés (et pas seulement celles des sujets polonais). Son œuvre depuis son avènement en 1888 avait comme but, comme il s’exprime (p. 175) "den katholischen Untertanen die Freude am Reich zu ermöglichen, nach dem Grundsatze : suum cuique", de permettre aux sujets catholiques de l’Empire de s’en réjouir, d’après le principe : suum cuique (à chacun son dû).
Tout cela est conforme à la réalité. Avec le pape Léon XIII, qu’il visita à trois reprises comme on a vu, il affirme avoir eu une "relation de confiance amicale" (freundschaftliches Vertrauensverhältnis) et le bref procès-verbal de la conversation de 1903 qu’il donne la page suivante est confirmé par d’autres sources. Il paraît que le Pape, après l’échec de sa politique française, avait commencé de mettre ses espoirs sur l’Empire allemand. Ce serait en vain, bien sûr.

Évidemment Guillaume II reste en conscience protestant, et fier de l’être, il n’a aucune compréhension pour l’attitude de l’Église envers les mariages mixtes (un grand problème en Allemagne) et l’exigence absolue d’une promesse écrite de baptiser et d’éduquer tous les enfants dans la religion catholique, exclusivement, mais il n’y a pas de doute que son règne (1888-1918) ait été caractérisé par un sincère essai de trouver un modus vivendi, de part et d’autre, dans un respect mutuel.

Quant à la princesse Anne de Prusse (1836-1918), une fille du troisième fils, Charles, du Roi Frédéric Guillaume III (aussi le père des rois Frédéric Guillaume IV et Guillaume I), et donc une tante (pas une cousine comme dans votre citation !) de Guillaume II, devenue par mariage Landgravine de Hesse (sans jamais régner, car Hesse-Cassel devint, de façon un peu abrupte, province prussienne en 1866), elle se convertit en effet au catholicisme en 1901. Elle avait été veuve depuis 1884 et très éprouvée par des deuils successifs. À l’annonce de cette conversion elle reçut une lettre autographe de l’Empereur, l’expulsant de la maison de Prusse. Guillaume II en tant que chef de la maison de Prusse avait fait de même avec sa propre sœur, Sophie, qui se convertit au schisme grec en 1890 pour se marier avec le prince héritier Constantin et devenir Reine des Hellènes en 1913. Ce ne fut donc pas un cas unique.
Il faut comprendre que le Hausgesetz (la loi de la Maison, toujours en vigueur, et reconnue par les tribunaux de la république fédérale jusqu’en 2004) oblige les membres de la maison de Prusse, en ligne de succession au trône, entre autres choses à la foi réformée. Guillaume II n’avait donc pas le choix d’agir autrement, à moins de révolutionner la législation ce qui impliquerait éventuellement sa propre conversion, mais évidemment c’est le ton qui fait la musique. On est bien d’accord. À mon avis il s’agit là surtout de raisons d’état plutôt que de convictions profondes voire de haine religieuse, la foi réformée, comme je l’ai dit, étant à la racine de l’état prussien depuis 1525.
Il faut dire que Guillaume II entreprit le voyage à Francfort-sur-le-Main, où mourait sa tante en juin 1918, pour se racheter et se réconcilier avec elle. Il s’est par ailleurs réconcilié aussi avec sa sœur Sophie de Grèce.

La princesse Anne de Prusse, landgravine de Hesse est enterrée, revêtue de la bure du tiers ordre franciscain qu’elle avait rejoint en 1905, dans la cathédrale de Fulda.
Morte en juin 1918 l’effondrement imminent de son monde lui a été épargné. Morte par ailleurs le 12 juin, la veille de la fête de saint Antoine de Padoue qu’elle vénérait et pour qui elle avait fait construire à ses frais une église à Francfort (Westend), qui est devenue depuis hélas une pagode moderniste.

Voilà, cher Vianney, quelques éléments de réponse, en espérant de ne pas avoir été ennuyeux, sans pouvoir, ni vouloir trancher. Je vous en laisse juge !
En tout cas, tout cela, même mis en perspective et apprécié à sa juste valeur, comme je l'ai essayé de faire, nous rappelle quand-même l'immense tort, qui perdure, de la révolte de 1517 que protestants et modernistes s'apprêtent à célébrer joyeusement en 2017.
Une grande intention de prière dans laquelle, je suis confiant qu'elle est au purgatoire, nous rejoint depuis l'au-delà, la Landgravine Anne que vous aviez évoquée.
images/icones/bravo.gif  ( 786304 )Apperçus passionnants, par Rémi (2015-09-05 16:30:48) 
[en réponse à 786268]

vraiment.


Merci Monsieur de prendre le temps et la peine de nous faire partager votre connaissance de l'histoire de vos contrées et de leur figures marquantes.
images/icones/5b.gif  ( 786305 )"LeurS" par Rémi (2015-09-05 16:32:32) 
[en réponse à 786304]

Enfin, à mon niveau d'inattention comme de fautes pures et simples dans mes messages, je ne suis plus à ça près. Pardon.
images/icones/5b.gif  ( 786321 )Oui, j’aurais dû vous préciser... par Vianney (2015-09-05 23:52:38) 
[en réponse à 786268]

 
…cher Lycobates, que le centenaire dont parlait l’auteur était bien celui “de la révolte de 1517 que protestants et modernistes s’apprêtent à célébrer joyeusement en 2017”.

Comme Rémi, je vous suis très reconnaissant pour toute cette documentation que vous nous offrez ici, et qui dans le cas présent éclaire mieux la personnalité controversée de Guillaume II.

Entre parenthèses, le Monseigneur Jouin auquel je faisais allusion est le fondateur de cette Revue Internationale des Sociétés Secrètes qui, l’année même de sa fondation, annonçait – deux ans à l’avance ! – l’assassinat de l’Archiduc Franz Ferdinand d'Autriche. Dans une lettre que le Chanoine Sauvêtre a reproduite en tête de sa Vie de Mgr Jouin, Dom Fernand Cabrol écrivait à l’auteur :

Notre manie de simplification se contente pour chaque homme, comme pour chaque objet, d’une seule étiquette. Il importe donc que des témoins bien informés prennent la parole devant les contemporains distraits ou prévenus, et leur disent la vérité, toute la vérité.


En l’occurrence, il est vraiment dommage que le Chanoine n’ait pas mieux mérité les éloges de Dom Cabrol et se soit contenté de répéter après d’autres la “légende noire” de Guillaume II que vous évoquiez, confondant au passage les dates et les relations de parenté…

Quant au comportement blâmable d’une partie de l’armée allemande en Belgique, vous songez peut-être comme moi au déplorable incendie de Louvain. Mon père m’a souvent raconté à quel point cet acte inqualifiable avait navré son parrain, le Chanoine Forget, collaborateur de la première heure du Cardinal Mercier à l’Institut Supérieur de Philosophie, mais aussi orientaliste renommé de l’Université Catholique de Louvain. Le brave ecclésiastique était, paraît-il, en excellents termes avec plusieurs universitaires allemands, si bien qu’il avait toujours protesté quand on qualifiait devant lui leur peuple de barbare ! Vous pouvez imaginer sa déception.

En union de prière,

V.