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images/icones/fleche2.gif  ( 785213 )Un désaccord, majeur et prudent, avec deux phrases du Pape François. par Scrutator Sapientiæ (2015-08-17 12:02:40) 

Bonjour à tous,

Comme beaucoup, je le suppose, je profite de mes vacances pour lire ou relire quelques documents plus ou moins récents, entre autres activités, bien sûr.

Personnellement, je suis en désaccord, prudent, mais majeur, avec deux phrases du Pape François, et je voudrais contribuer à l'ouverture d'un débat, le plus constructif et le moins polémique possible, sur ces deux phrases (et surtout sur la deuxième), que j'ai trouvées au beau milieu de sa lettre encyclique, Laudato si.

Je précise par avance que mon désaccord est plus interrogatif qu'incriminateur, et qu'il est tourné vers la doctrine exprimée, et non vers la personne qui l'exprime.

Voici de quelles phrases il s'agit :

A. " 121. Le développement d’une nouvelle synthèse qui dépasse les fausses dialectiques des derniers siècles reste en suspens. Le christianisme lui-même, en se maintenant fidèle à son identité et au trésor de vérité qu’il a reçu de Jésus-Christ, se repense toujours et se réexprime dans le dialogue avec les nouvelles situations historiques, laissant apparaître ainsi son éternelle nouveauté. "

A 1. Premièrement, voici deux questions préalables.

La première phrase de ce paragraphe constitue, en elle-même, une source d'interrogation : en quoi le "développement" de quelle "nouvelle synthèse", entre quoi et quoi, reste-t-il "en suspens" ?

Le rôle d'une telle "nouvelle synthèse"

- est-il avant tout de "dépasser", pour des raisons conjoncturelles ou historiques,

ou

- est-il avant tout de contredire et de disqualifier, d'une manière libératrice, pour des raisons fondamentales ou théoriques,

les fausses dialectiques (lesquelles ?) des derniers siècles ?

A 2. Deuxièmement, je me demande franchement où est la place de L'ANNONCE, je précise même : où est la place de L'ANNONCE, (la confession de la Foi, l'enseignement sur la Foi), de l'annonce ad extra et ex cathedra, notamment

- de l'autorité de la révélation de Dieu, Père, Fils, Esprit,

- de la substance de la Foi, de l'Espérance, de la Charité,

- de la vocation de toute personne humaine à la conversion chrétienne,

dans le cadre d'un christianisme qui "se repense toujours et se réexprime dans le DIALOGUE avec les nouvelles situations historiques, laissant apparaître ainsi son éternelle NOUVEAUTE."

A 3. Troisièmement, je me demande tout aussi franchement quel est le sens du mot DIALOGUE, dans cette même phrase du Pape François : le dialogue

- n'a-t-il plus à être articulé avec l'annonce de la foi chrétienne,

- suffit-il désormais pour repenser et réexprimer le christianisme,

ou

- comporte-t-il désormais une part d'annonce, même si cette part est "parfois" d'une ténuité plus subliminale que théologale ?

(Donc, quid de L'ANNONCE de l'éternelle VERITE du christianisme ?)

B. " 122. Un anthropocentrisme dévié donne lieu à un style de vie dévié. Dans l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium, j’ai fait référence au relativisme pratique qui caractérise notre époque, et qui est « encore plus dangereux que le relativisme doctrinal». "

B 1. Premièrement, il me semble que ce n'est pas "un anthropocentrisme dévié" qui donne lieu à "un style de vie dévié", car il n'y a pas d'anthropocentrisme chrétien non dévié : c'est l'anthropocentrisme, en tant que tel, qui donne lieu

- d'abord, à un type d'esprit, à un style de pensée, dévié,

- ensuite, à des types d'actions, à un style de vie, déviés.

B 2. Deuxièmement, il me semble que si "le relativisme pratique caractérise notre époque", il n'est pas "encore plus plus dangereux que le relativisme doctrinal", dans la mesure où je crois vraiment

- que le relativisme doctrinal, je précise même le relativisme doctrinal dans le domaine religieux, est au moins aussi dangereux que le relativisme pratique en matière morale,

- que le relativisme doctrinal dans le domaine religieux est, pour des raisons historiques et théoriques, à l'origine de l'introduction, à l'intérieur du christianisme, du relativisme pratique en matière morale, notamment voire surtout dans le cadre du protestantisme,

- que la minimisation relative de la dangerosité du relativisme doctrinal dans le domaine religieux, est de nature à introduire, au sein même du christianisme catholique, une "contradiction interne",

a) entre cette minimisation elle-même,

et

b) la maximisation de la dangerosité du relativisme pratique en matière morale.

B 3. Il me semble que le relativisme dans l'ordre de la connaissance, dans le domaine de la gnosis, est plutôt de nature à justifier, à légitimer, d'une manière régulièrement actualisée (aujourd'hui, avec le postmodernisme), le relativisme dans l'ordre de l'action, dans le domaine de la praxis.

Cette minimisation relative de la dangerosité du relativisme doctrinal par rapport à la maximisation de la dangerosité du relativisme pratique me rappelle, à juste titre ou non, un mode de raisonnement, déjà rencontré, dans l'histoire des idées exprimées par des clercs, au sein même de l'Eglise catholique : il s'agit du mode de raisonnement selon lequel le libéralisme philosophique et moral est moins grave que le libéralisme économique et social, alors que, d'après moi,

- il est au moins aussi grave,

- il est situé en amont et en surplomb, par rapport à lui,

- il est en mesure de le rejustifier, de le relégitimer.

Merci beaucoup pour toute réflexion ou suggestion, bonne journée et à bientôt.

Scrutator.
images/icones/1w.gif  ( 785226 )Formulation alambiquée par PEB (2015-08-17 15:32:53) 
[en réponse à 785213]

Le Saint-Père a parfois l’ambiguïté dans la formule.

Il faut remettre le paragraphe dans son contexte.

Le §121 se situe dans le chapitre 3 condamnant l'anthropocentrisme moderne.

Donc, il faut décoder:
"fausses dialectiques des derniers siècles" = erreurs de la pensée moderne matérialiste: on y trouve le socialisme scientifique (Marx) ou national (racisme hitlérien sans oublier le justicialisme péroniste (!)) mais aussi le matérialisme libertarien (réduction des échanges à la toute puissance du marché) ou néolibéral (réduction du marché aux flux financiers). Je dois sans doute en oublier

"nouvelle synthèse [...] en suspens" = extension de la doctrine sociale prenant en compte le respect de la Création

"dialogue avec les nouvelles situations historiques" = développement d'une théologie morale qui soit ancré dans la réalité des évolutions sociales, techniques et scientifiques de notre temps. Désormais, les penseurs chrétiens doivent être des Grands Témoins lucides des avancées mais aussi des régressions, n'hésitant pas à questionner "le progrès" pour ce qu'il fait tant que pour ce qu'il est.

"Le christianisme lui-même, en se maintenant fidèle à son identité et au trésor de vérité qu’il a reçu de Jésus-Christ" = Orbs volvitur stat Crux! Le trésor de l’Évangile et la tradition des Pères forment, avec les initiatives des saints vivants ou défunts, la source de toute pensée, parole, action et omission de l'Eglise.

"se repense toujours et se réexprime" = la Révélation est close dans son contenu mais reste ouverte dans sa compréhension. Comme disait le bienheureux Paul VI, chaque génération est un nouveau continent à évangéliser. Il lui faut donc lui redire avec les mots du temps présent ce que le Pêcheur annonça au jour béni de la Pentecôte.

"laissant apparaître ainsi son éternelle nouveauté" = il n'y a qu'en Jésus-Christ que peut s'accomplir la Révolution de l'Amour, seul désirable feu à envoyer sur la terre.
images/icones/macos.gif  ( 785261 )Une tentative de compréhension de cette phrase... par Signo (2015-08-17 22:14:41) 
[en réponse à 785213]

" 121. Le développement d’une nouvelle synthèse qui dépasse les fausses dialectiques des derniers siècles reste en suspens. Le christianisme lui-même, en se maintenant fidèle à son identité et au trésor de vérité qu’il a reçu de Jésus-Christ, se repense toujours et se réexprime dans le dialogue avec les nouvelles situations historiques, laissant apparaître ainsi son éternelle nouveauté"

Je comprends la notion de fausse dialectique, par un dialogue, un débat, donc une opposition dont les présupposés seraient faux:
-d'un côté, l'Homme, dont le plein épanouissement ne pourrait être obtenu que dans l'exclusion de Dieu;
-de l'autre, une conception du monde donnant le primat à Dieu, mais dont les défenseurs de la première thèse pensent que ce primat ne peut se réaliser que dans la négation de l'Homme.

D'où la notion de fausse dialectique, pouvant être dépassée par une synthèse refusant le postulat selon laquelle Homme et Dieu devraient s'exclure l'un l'autre; il s'agit donc d'une synthèse qui s'effectue non par fusion de deux idées égales, mais par dépassement d'une idée incomplète ou incomplètement exprimée: celle de l'humanisme occidental. Cette recherche d'une synthèse nouvelle pourrait partir de la réalité suivante: L'Homme ne peut réaliser son humanité que dans la relation à Dieu. Depuis l'Incarnation, Dieu et l'Homme, réconciliés dans le Sang de l'Agneau, ne peuvent plus être opposés. Cette réalité pourrait être le fondement d'un authentique humanisme chrétien, c'est à dire, en réalité, un humanisme théocentrique.

Autrement dit, pour réaliser ce que voulait Dom Helder Camara, servir l'Homme, il faut mettre en pratique la devise de saint Pie X: Omnia instaurare in Christo.

La particularité des idées modernes est de n'être pas des hérésies au sens strict comme autrefois, mais des idées dont l'on modifie le sens en les pervertissant: c'est le cas de l'égalité, de la liberté, de la fraternité, valeurs non perverses en elles-mêmes, mais perverses dans le sens qu'on leur donne à notre époque. Un dépassement synthétique pourrait nous amener à dire: oui, ces valeurs sont bonnes, mais pas dans le sens que vous leur donnez.

On ne peut en outre que se satisfaire que cette phrase trouve un très traditionnel équilibre entre la fidélité à l'identité et à la vérité, et la nécessité de s'enraciner dans des contextes historiques et culturels variables, auxquels il faut s'adapter pour transmettre la foi chrétienne. La grande question qui se pose est de définir jusqu'à quel point le christianisme peut-il (doit-il) s'adapter aux différents contextes sans perdre son identité profonde, sans se dénaturer... Grande question!