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images/icones/croix.gif  ( 783070 )François dans toutes ses œuvres par Jean Ferrand (2015-07-11 15:19:51) 

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“Disons-le sans peur : nous avons besoin d’un changement et nous le voulons !” affirme le pape aux Mouvements populaires
9 juillet 2015, discours du pape François aux participants de la IIe Rencontre mondiale des Mouvements populaires au Parc des expositions Expo Feria, Santa Cruz (Bolivie)
Au cours de son voyage apostolique en Bolivie, le pape François a tenu un long discours, le 9 juillet 2015, devant les participants à la IIe Rencontre mondiale des Mouvements populaires. Devant un public réceptif et enthousiaste, le pape s’est fait le chantre d’une « globalisation de l’espérance » contre celle « de l’exclusion et de l’indifférence ». Comme dans son encyclique Laudato si’– et auparavant dans son exhortation Evangelii gaudium –, il a particulièrement dénoncé « cette économie (qui) tue, cette économie (qui) exclut, cette économie (qui) détruit la Mère Terre ». Dans un monde « où il y a tant de paysans sans terre, tant de familles sans toit, tant de travailleurs sans droits, tant de personnes blessées dans leur dignité », le pape François a constaté l’existence « d’une attente, d’une intense recherche, d’un ardent désir de changement de la part des peuples du monde. Même dans cette minorité toujours plus réduite qui croit bénéficier de ce système. » Mais il a prévenu : « N’attendez pas de ce pape une recette ». « Ni le pape, ni l’Église n’ont le monopole de l’interprétation de la réalité sociale, ni le monopole de proposition de solutions aux problèmes contemporains », a-t-il expliqué. « Vous, les plus humbles, les exploités, les pauvres et les exclus, vous pouvez et faites beaucoup (…) Ne vous sous-estimez pas ! », a affirmé le pape François. Nous publions ci-dessous le texte préparé avant le prononcé.
Texte original espagnol (Traduction française de la Salle de presse du Saint-Siège)
N.B. : Les notes sont publiées à la fin du discours
© Libreria Editrice Vaticana © Bayard 2015 – Reproduction interdite.
Introduction
Bon après-midi à tous,
Il y a quelques mois, nous nous sommes réunis à Rome et j’ai présent à l’esprit cette première rencontre. Durant ce temps, je vous ai portés dans mon coeur et dans mes prières. Je me réjouis de vous voir ici, échangeant sur les meilleures façons d’affronter les graves situations d’injustice dont souffrent les exclus dans le monde entier. Merci, Monsieur le président Evo Morales, d’accompagner si résolument cette rencontre.
La dernière fois, à Rome, j’ai senti quelque chose de très beau : la fraternité, l’entraide, l’engagement, la soif de justice. Aujourd’hui, à Santa Cruz de la Sierra, je
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ressens de nouveau la même chose. Merci pour cela. J’ai appris aussi à travers le Conseil pontifical Justice et Paix que préside le Cardinal Turkson qu’ils sont nombreux dans l’Église ceux qui se sentent plus proches des mouvements populaires. Cela me réjouit beaucoup ! De voir l’Église ouvrant les portes à vous tous, l’Église qui s’implique, accompagne et arrive à systématiser dans chaque diocèse, dans chaque commission de Justice et Paix, une collaboration réelle, permanente et engagée avec les mouvements populaires. Je vous invite tous, évêques, prêtres et laïcs, ensemble avec les organisations sociales des périphéries urbaines et rurales, à approfondir cette rencontre.
Dieu a permis que nous nous voyions une fois encore. La Bible nous rappelle que Dieu écoute le cri de son peuple et je voudrais moi aussi unir de nouveau ma voix à la vôtre : terre, toit et travail pour tous nos frères et soeurs. Je l’ai dit et je le répète : ce sont des droits sacrés. Cela vaut la peine, cela vaut la peine de lutter pour ces droits. Que le cri des exclus soit entendu en Amérique latine et par toute la terre.
Nous avons besoin d’un changement et nous le voulons
1. Commençons par reconnaître que nous avons besoin d’un changement. Je veux clarifier, pour qu’il n’y ait pas de malentendus, je parle des problèmes communs de tous les Latino-Américains et, en général, de toute l’humanité. Des problèmes qui ont une racine globale et qu’aujourd’hui aucun État ne peut résoudre seul. Cette clarification faite, je propose que nous nous posions ces questions :
– Reconnaissons-nous que les choses ne marchent pas bien dans un monde où il y a tant de paysans sans terre, tant de familles sans toit, tant de travailleurs sans droits, tant de personnes blessées dans leur dignité ?
– Reconnaissons-nous que les choses ne vont pas bien quand éclatent tant de guerres absurdes et que la violence fratricide s’empare même de nos quartiers ?
– Reconnaissons-nous que les choses ne vont pas bien quand le sol, l’eau, l’air et tous les êtres de la création sont sous une permanente menace ?
Donc, disons-le sans peur : nous avons besoin d’un changement et nous le voulons.
Vous m’avez rapporté – par vos lettres et au cours de nos rencontres – les multiples exclusions et les injustices dont vous souffrez dans chaque activité de travail, dans chaque quartier, dans chaque territoire. Elles sont nombreuses et si diverses comme nombreuses et diverses sont les manières de les affronter. Il y a, toutefois, un fil invisible qui unit chacune de ces exclusions : pouvons-nous le reconnaître ? Car, il ne s’agit pas de questions isolées. Je me demande si nous sommes capables de reconnaître que ces réalités destructrices répondent à un système qui est devenu global. Reconnaissons-nous que ce système a imposé la logique du gain à n’importe quel prix sans penser à l’exclusion sociale ou à la destruction de la nature ?
S’il en est ainsi, j’insiste, disons-le sans peur : nous voulons un changement, un changement réel, un changement de structures. On ne peut plus supporter ce système, les paysans ne le supportent pas, les travailleurs ne le supportent pas, les communautés ne le supportent pas, les peuples ne le supportent pas… Et la Terre non plus ne le supporte pas, la soeur Mère Terre comme disait saint François.
Nous voulons un changement dans nos vies, dans nos quartiers, dans le terroir, dans notre réalité la plus proche ; également un changement qui touche le monde entier
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parce qu’aujourd’hui l’interdépendance planétaire requiert des réponses globales aux problèmes locaux. La globalisation de l’espérance, qui naît des peuples et s’accroît parmi les pauvres, doit substituer cette globalisation de l’exclusion et de l’indifférence !
Je voudrais aujourd’hui réfléchir avec vous sur le changement que nous voulons et dont nous avons besoin. Vous savez que récemment j’ai écrit sur les problèmes du changement climatique. Mais, cette fois-ci, je veux parler d’un changement dans l’autre sens. Un changement positif, un changement qui nous fasse du bien – nous pourrions dire – rédempteur. Car nous en avons besoin. Je sais que vous cherchez un changement et pas vous uniquement : au cours de nos diverses rencontres, au cours de différents voyages, j’ai constaté qu’il existe une attente, une intense recherche, un ardent désir de changement de la part des peuples du monde. Même dans cette minorité toujours plus réduite qui croit bénéficier de ce système règnent l’insatisfaction et spécialement la tristesse. Beaucoup espèrent un changement qui les libère de cette tristesse individualiste asservissante.
Le temps, frères et soeurs, il semble que le temps soit sur le point de s’épuiser ; nous quereller entre nous ne nous a pas suffi, et nous nous acharnons contre notre maison. Aujourd’hui, la communauté scientifique accepte ce que depuis longtemps de simples gens dénonçaient déjà : on est en train de causer des dommages peut-être irréversibles à l’écosystème. On est en train de châtier la terre, les peuples et les personnes de façon presque sauvage. Et derrière tant de douleur, tant de mort et de destruction, se sent l’odeur de ce que Basile de Césarée appelait « le fumier du diable » ; l’ambition sans retenue de l’argent qui commande. Le service du bien commun est relégué à l’arrière-plan. Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres, et comme nous le voyons, met même en danger notre maison commune.
Je ne veux pas m’étendre en décrivant les effets pernicieux de cette dictature subtile : vous les connaissez. Il ne suffit pas non plus de signaler les causes structurelles du drame social et environnemental contemporain. Nous souffrons d’un certain excès de diagnostic qui nous conduit parfois à un pessimisme charlatanesque ou à nous complaire dans le négatif. En considérant la chronique noire de chaque jour, nous croyons qu’il n’y a rien à faire sauf prendre soin de soi-même ainsi que du petit cercle de la famille et de ceux qui nous sont chers.
Que puis-je faire, moi, chiffonnier, comptable, ramasseur d’ordures, agent de recyclage, face à tant de problèmes si je gagne à peine assez pour manger ? Que puis-je faire, moi, artisan, vendeur ambulant, transporteur, travailleur exclu si je n’ai même pas les droits des travailleurs ? Que puis-je faire, moi, paysanne, indigène, pêcheur qui peut à peine résister à l’asservissement des grandes corporations ? Que puis-je faire, moi, depuis mon bidonville, depuis ma cabane, de mon village, de ma ferme quand je suis quotidiennement discriminé et marginalisé ? Que peut faire cet étudiant, ce jeune, ce militant, ce missionnaire qui parcourt les banlieues et les environs, le coeur plein de rêves, mais sans presque aucune solution pour mes problèmes ? Beaucoup ! Ils peuvent faire beaucoup. Vous, les plus humbles, les exploités, les pauvres et les exclus, vous pouvez et faites beaucoup. J’ose vous dire que l’avenir de l’humanité est, dans une grande mesure, dans vos mains, dans votre capacité de vous organiser et de promouvoir des alternatives créatives, dans la recherche quotidienne des
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3 T (travail, toit, terre) et aussi, dans votre participation en tant que protagonistes aux grands processus de changement, nationaux, régionaux et mondiaux. Ne vous sous-estimez pas !
Vous vivez chaque jour, trempés, au coeur de la tempête humaine
2. Vous êtes des semeurs de changement. Ici en Bolivie, j’ai entendu une phrase qui me plaît beaucoup : « processus de changement ». Le changement conçu non pas comme quelque chose qui un jour se réalisera parce qu’on a imposé telle ou telle option politique ou parce que telle ou telle structure sociale a été instaurée. Nous avons appris douloureusement qu’un changement de structures qui n’est pas accompagné d’une conversion sincère des attitudes et du coeur finit tôt ou tard par se bureaucratiser, par se corrompre et par succomber. Voilà pourquoi me plaît tant l’image du processus, où la passion de semer, d’arroser sereinement ce que d’autres verront fleurir, remplace l’obsession d’occuper tous les espaces de pouvoir disponibles et de voir des résultats immédiats. Chacun de nous n’est qu’une part d’un tout complexe et divers, interagissant dans le temps : des peuples qui luttent pour une signification, pour un destin, pour vivre avec dignité, pour « vivre bien ».
À partir des mouvements populaires, vous assumez des activités de toujours, motivés par l’amour fraternel qui se révèle contre l’injustice sociale. Quand nous regardons le visage de ceux qui souffrent, le visage du paysan menacé, du travailleur exclu, de l’indigène opprimé, de la famille sans toit, du migrant persécuté, du jeune en chômage, de l’enfant exploité, de la mère qui a perdu son fils dans une fusillade parce que le quartier a été accaparé par le trafic de stupéfiants, du père qui a perdu sa fille parce qu’elle a été soumise à l’esclavage ; quand nous nous rappelons ces « visages et noms », nos entrailles se remuent face à tant de douleur et nous sommes émus… Car « nous avons vu et entendu », non pas la statistique froide mais les blessures de l’humanité souffrante, nos blessures, notre chair. Cela est très différent de la théorisation abstraite ou de l’indignation élégante. Cela nous émeut, nous fait bouger et nous cherchons l’autre pour bouger ensemble. Cette émotion faite action communautaire ne se comprend pas uniquement avec la raison : elle a un supplément de sens que seuls comprennent les peuples et qui donne aux vrais mouvements populaires leur mystique particulière.
Vous vivez chaque jour, trempés, au coeur de la tempête humaine. Vous m’avez parlé de vos causes, vous m’avez fait part de vos luttes et je vous en remercie. Chers frères, vous travaillez bien souvent dans ce qui est petit, proche, dans la réalité injuste qui vous a été imposée et à laquelle vous ne vous résignez pas, en opposant une résistance active au système idolâtrique qui exclut, dégrade et tue. Je vous ai vus travailler inlassablement pour la terre et pour l’agriculture paysanne, pour vos territoires et vos communautés, pour la promotion de la dignité de l'économie populaire, pour l’intégration urbaine de vos bidonvilles et campements, pour l’auto construction de logements et le développement d’infrastructure de quartier, et dans tant d'activités communautaires qui visent la réaffirmation de quelque chose de si élémentaire et d’indéniablement nécessaire comme le droit aux « 3 T » : terre, toit et travail.
Cet enracinement dans le quartier, dans la terre, dans le territoire, dans le métier, dans la corporation, ce fait de se reconnaître dans le visage de l’autre, cette proximité de chaque jour, avec ses misères et ses héroïsmes quotidiens, est ce qui permet de vivre le commandement de l’amour, non pas à partir des idées ou des concepts mais à partir de la rencontre authentique entre des personnes, parce que ni les concepts ni
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les idées ne s’aiment ; ce sont les personnes qui s’aiment. L’engagement, le véritable engagement surgit de l’amour envers des hommes et des femmes, envers des enfants et des vieillards, des populations et des communautés… des visages et des noms qui remplissent le coeur. De ces graines d’espérance semées patiemment dans les périphéries oubliées de la planète, de ces bourgeons de tendresse qui luttent pour subsister dans l’obscurité de l’exclusion, croîtront de grands arbres, surgiront des forêts denses d’espérance pour oxygéner ce monde.
Je constate avec joie que vous travaillez sur ce qui est proche, en soignant les bourgeons ; mais, en même temps, dans une perspective plus ample, en protégeant le bosquet. Vous travaillez dans une perspective qui non seulement aborde la réalité sectorielle que chacun de vous représente et dans laquelle il est heureusement enraciné, mais vous cherchez également à affronter à la racine les problèmes généraux de pauvreté, d’inégalité et d’exclusion.
Je vous en félicite. Il est indispensable que, avec la revendication de leurs droits légitimes, les peuples et leurs organisations sociales construisent une alternative humaine à la globalisation qui exclut. Vous êtes des semeurs de changement. Que Dieu vous donne courage, joie, persévérance et passion pour continuer à semer. Soyez sûrs que tôt ou tard nous verrons les fruits. Aux dirigeants, je vous demande : soyez créatifs et ne perdez jamais l’enracinement dans ce qui est proche, parce que le père du mensonge sait usurper de nobles paroles, promouvoir des modes intellectuelles et adopter des positions idéologiques ; mais si vous construisez sur des bases solides, sur les besoins réels et sur l’expérience vivante de vos frères, des paysans et des indigènes, des travailleurs exclus et des familles marginalisées, sûrement vous n’allez pas vous tromper.
L’Église ne peut pas ni ne doit être étrangère à ce processus dans l’annonce de l’Évangile. De nombreux prêtres et agents pastoraux accomplissent une énorme tâche en accompagnant et en promouvant les exclus dans le monde entier, avec des coopératives, en impulsant des initiatives, en construisant des logements, en travaillant avec abnégation dans les domaines de la santé, du sport et de l’éducation. Je suis convaincu que la collaboration respectueuse avec les mouvements populaires peut renforcer ces efforts et fortifier les processus de changement.
Ayons toujours présent au coeur la Vierge Marie, une humble fille d’un petit village perdu dans la périphérie d’un grand empire, une mère sans toit qui a su transformer une caverne d’animaux en la maison de Jésus avec quelques langes et une montagne de tendresse. Marie est signe d’espérance pour les peuples qui souffrent les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que germe la justice. Je prie la Vierge du Carmel, patronne de la Bolivie, afin qu’elle permette que notre rencontre soit ferment de changement.
3. Je voudrais, enfin, que nous pensions ensemble quelques tâches importantes pour ce moment historique, parce que, nous le savons, nous voulons un changement positif pour le bien de tous nos frères et soeurs. Nous voulons un changement qui s’enrichisse, nous le savons aussi, grâce au travail concerté des gouvernements, des mouvements populaires et des autres forces sociales. Mais il n’est pas si facile de définir le contenu du changement, on pourrait dire, le programme social qui reflète ce projet de fraternité et de justice que nous attendons. Dans ce sens, n'attendez pas de ce pape une recette. Ni le pape ni l’Église n’ont le monopole de l’interprétation de la réalité sociale ni le monopole de proposition de solutions aux problèmes contemporains. J’oserais dire qu’il n’existe pas de recette. L’histoire, ce
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sont les générations successives des peuples en marche à la recherche de leur propre chemin et dans le respect des valeurs que Dieu a mises dans le coeur, qui la construisent.
Les trois grandes tâches des mouvements populaires
Je voudrais, cependant, proposer trois grandes tâches qui requièrent l’apport décisif de l’ensemble des mouvements populaires :
3.1. La première tâche est de mettre l’économie au service des peuples : les êtres humains et la nature ne doivent pas être au service de l’argent. Disons NON à une économie d’exclusion et d’injustice où l’argent règne au lieu de servir. Cette économie tue. Cette économie exclut. Cette économie détruit la Mère Terre.
L’économie ne devrait pas être un mécanisme d’accumulation mais l’administration adéquate de la maison commune. Cela implique de prendre jalousement soin de la maison et de distribuer convenablement les biens entre tous. Son objet n’est pas uniquement d’assurer la nourriture ou une « convenable subsistance ». Ni même, bien que ce serait déjà un grand pas, de garantir l’accès aux 3 T pour lesquels vous luttez. Une économie vraiment communautaire, l’on pourrait dire, une économie d’inspiration chrétienne, doit garantir aux peuples la dignité, « un accomplissement sans fin » (1). Cela implique les « 3 T » mais aussi l’accès à l’éducation, à la santé, à l'innovation, aux manifestations artistiques et culturelles, à la communication, au sport et au loisir. Une économie juste doit créer les conditions pour que chaque personne puisse jouir d’une enfance sans privations, développer ses talents durant la jeunesse, travailler de plein droit pendant les années d’activité et accéder à une retraite digne dans les vieux jours. C’est une économie où l’être humain, en harmonie avec la nature, structure tout le système de production et de distribution pour que les capacités et les nécessités de chacun trouvent une place appropriée dans l’être social. Vous, et aussi d'autres peuples, vous résumez ce désir ardent d'une manière simple et belle : « vivre bien ».
Cette économie est non seulement désirable et nécessaire mais aussi possible. Ce n’est pas une utopie et une imagination. C’est une perspective extrêmement réaliste. Nous pouvons l’atteindre. Les ressources disponibles dans le monde, fruit du travail intergénérationnel des peuples et les dons de la création, sont plus que suffisants pour le développement intégral de « tout homme et tout l’homme » (2). Le problème est, en revanche, autre. Un système existe avec d'autres objectifs.
Un système qui même en accélérant de façon irresponsable les rythmes de la production, même en mettant en oeuvre des méthodes dans l’industrie et dans l’agriculture, méthodes préjudiciables à la Mère Terre au nom de la « productivité », continue de nier à des milliers de millions de frères les droits économiques, sociaux et culturels les plus élémentaires. Ce système porte atteinte au projet de Jésus.
La juste distribution des fruits de la terre et du travail humain n’est pas de la pure philanthropie. C’est un devoir moral. Pour les chrétiens, la charge est encore plus lourde : c’est un commandement. Il s’agit de rendre aux pauvres et aux peuples ce qui leur appartient. La destination universelle des biens n’est pas une figure de style de la doctrine sociale de l'Église. C’est une réalité antérieure à la propriété privée. La propriété, surtout quand elle affecte les ressources naturelles, doit toujours être en fonction des nécessités des peuples. Et ces nécessités ne se limitent pas à la consommation. Il ne suffit pas de laisser tomber quelques gouttes quand les pauvres agitent cette coupe qui ne se renverse
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jamais d’elle-même. Les plans d’assistance qui s’occupent de certaines urgences devraient être pensés seulement comme des réponses passagères. Ils ne pourront jamais substituer la vraie inclusion : celle-là qui donne le travail digne, libre, créatif, participatif et solidaire.
Sur ce chemin, les mouvements populaires ont un rôle essentiel, non seulement en exigeant et en réclamant, mais fondamentalement en créant. Vous êtes des poètes sociaux : des créateurs de travail, des constructeurs de logements, des producteurs de nourriture, surtout pour ceux qui sont marginalisés par le marché mondial.
J’ai connu de près diverses expériences où les travailleurs, unis dans des coopératives et dans d’autres formes d’organisation communautaire, ont réussi à créer un travail là où il y avait seulement des restes de l’économie idolâtre. Les entreprises récupérées, les marchés aux puces et les coopératives de chiffonniers sont des exemples de cette économie populaire qui surgit de l’exclusion et, petit à petit, avec effort et patience, adopte des formes solidaires qui la rendent digne. Que cela est différent de l’exploitation des marginalisés du marché formel comme des esclaves !
Les gouvernements qui assument comme leur la tâche de mettre l’économie au service des peuples doivent promouvoir le raffermissement, l’amélioration, la coordination et l’expansion de ces formes d’économie populaire et de production communautaire. Cela implique d’améliorer les processus de travail, de pourvoir une infrastructure adéquate et de garantir tous les droits aux travailleurs de ce secteur alternatif. Quand l’État et les organisations sociales assument ensemble la mission des « 3 T », s’activent les principes de solidarité et de subsidiarité qui permettent d’édifier le bien commun dans une démocratie pleine et participative.
3.2. La deuxième tâche est d’unir nos peuples sur le chemin de la paix et de la justice.
Les peuples du monde veulent être artisans de leur propre destin. Ils veulent conduire dans la paix leur marche vers la justice. Ils ne veulent pas de tutelles ni d’ingérence où le plus fort subordonne le plus faible. Ils veulent que leur culture, leur langue, leurs processus sociaux et leurs traditions religieuses soient respectés. Aucun pouvoir de fait ou constitué n'a le droit de priver les pays pauvres du plein exercice de leur souveraineté et, quand on le fait, nous voyons de nouvelles formes de colonialisme qui affectent sérieusement les possibilités de paix et de justice parce que « La paix se fonde non seulement sur le respect des droits de l’homme, mais aussi sur les droits des peuples particulièrement le droit à l'indépendance » (3).
Les peuples de l’Amérique latine ont accouché de leur indépendance politique dans la douleur et, depuis lors, ils ont passé deux siècles d’une histoire dramatique et pleine de contradictions à essayer de conquérir une pleine indépendance.
Au cours de ces dernières années, après tant de désaccords, beaucoup de pays latino-américains ont vu croître la fraternité entre leurs peuples. Les gouvernements de la Région ont uni leurs efforts pour faire respecter leur souveraineté, celle de chaque pays et celle de l’ensemble de la région, que, comme nos Pères d’autrefois, ils appellent si admirablement la « Grande Patrie ». Je vous demande, frères et soeurs des mouvements populaires, de soigner et d’accroître cette unité. Maintenir l’unité face à toute tentative de division est nécessaire pour que la région croisse dans la paix et la justice.
Malgré ces progrès, subsistent encore des facteurs qui compromettent le développement humain équitable et limitent la souveraineté des pays de la « Grande
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Patrie » et sous d’autres latitudes de la planète. Le nouveau colonialisme adopte des visages différents. Parfois, c’est le pouvoir anonyme de l’idole argent : des corporations, des prêteurs sur gages, quelques traités dénommés « de libre commerce » et l'imposition de mesures d’« austérité » qui serrant toujours la ceinture des travailleurs et des pauvres. Les évêques latino-américains le dénoncent avec une clarté totale dans le Document d’Aparecida quand ils affirment : « Les institutions financières et les entreprises transnationales se fortifient au point de subordonner les économies locales, surtout, en affaiblissant les États, qui apparaissent de plus en plus incapables de conduire des projets de développement au service de leurs populations » (4). À d'autres occasions, sous la noble apparence de la lutte contre la corruption, contre le trafic de stupéfiants ou le terrorisme - de graves maux de nos temps qui requièrent une action internationale coordonnée - nous voyons que l’on impose aux États des mesures qui ont peu à voir avec la résolution de ces questions et bien des fois aggravent les choses.
De la même façon, la concentration sous forme de monopoles des moyens de communication sociale qui essaie d’imposer des directives aliénantes de consommation et une certaine uniformité culturelle est l’une des autres formes que le nouveau colonialisme adopte. C’est le colonialisme idéologique. Comme le disent les évêques d'Afrique, souvent on essaie de transformer les pays pauvres en ‘« pièces d'un mécanisme, […] parties d'un engrenage gigantesque » (5).
Il faut reconnaître qu’aucun des graves problèmes de l’humanité ne peut être résolu sans l’interaction entre les États et les peuples au plan international. Tout acte d'envergure réalisé dans une partie de la planète se répercute sur l’ensemble en termes économiques, écologiques, sociaux et culturels. Même le crime et la violence se sont globalisés. Par conséquent, aucun gouvernement ne peut agir en marge d’une responsabilité commune. Si nous voulons réellement un changement positif, nous devons humblement assumer notre interdépendance. Mais interaction n’est pas synonyme d’imposition, ce n’est pas une subordination des uns en fonction des intérêts des autres. Le colonialisme, nouveau et ancien, qui réduit les pays pauvres en de simples fournisseurs de matière première et de travail bon marché, engendre violence, misère, migrations forcées et tous les malheurs qui vont de pair… précisément parce que, en ordonnant la périphérie en fonction du centre, le colonialisme refuse à ces pays le droit à un développement intégral. C’est de l’injustice et l’injustice génère la violence qu’aucun recours policier, militaire ni aucun service d’intelligence ne peuvent arrêter.
Disons NON aux vieilles et nouvelles formes de colonialisme. Disons OUI à la rencontre entre les peuples et les cultures. Bienheureux les artisans de paix.
Ici je veux m’arrêter sur un sujet important. Car, quelqu’un pourra dire, avec raison, « quand le pape parle du colonialisme il oublie certaines actions de l'Église ». Je leur dis, avec peine : de nombreux et de graves péchés ont été commis contre les peuples originaires de l’Amérique au nom de Dieu. Mes prédécesseurs l’ont reconnu, le Celam l’a dit et je veux le dire également. À l’instar de saint Jean-Paul II, je demande que l’Église « s’agenouille devant Dieu et implore le pardon des péchés passés et présents de ses fils » (6). Et je voudrais vous dire, je veux être très clair, comme l’a été saint Jean-Paul II : je demande humblement un pardon, non seulement pour les offenses de l’Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique.
Je demande aussi à vous tous, croyants et non croyants, de vous souvenir de tant
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d’évêques, prêtres et laïques qui ont annoncé et annoncent la Bonne Nouvelle de Jésus avec courage et douceur, respect et dans la paix ; qui sur leur passage en cette vie ont laissé des oeuvres émouvantes de promotion humaine et d’amour, souvent auprès des peuples indigènes ou en accompagnant les mouvements populaires de ceux-ci, y compris jusqu’au martyre. L'Église, ses fils et ses filles, font partie de l’identité des peuples latino-américains. Une identité qu’ici comme dans d'autres pays certains pouvoirs s’évertuent à effacer, peut-être parce que notre foi est révolutionnaire, parce que notre foi défie la tyrannie de l’idole argent. Aujourd'hui nous voyons avec frayeur comment beaucoup de nos frères au Moyen-Orient et en d’autres endroits du monde sont persécutés, torturés, assassinés pour leur foi en Jésus. Cela, nous devons aussi le dénoncer : en cette troisième guerre mondiale fragmentée que nous vivons, il y a une espèce de génocide en marche qui doit cesser.
Frères et soeurs du mouvement indigène latino-américain, permettez-moi de vous manifester mon affection la plus profonde et de vous féliciter pour chercher l’union de vos peuples et cultures, ce que je nomme polyèdre, une forme de cohabitation où les parties conservent leur identité en construisant ensemble une pluralité qui n’attente pas à l’unité, mais la renforce. Votre recherche de cette interculturalité qui combine la réaffirmation des droits des peuples autochtones avec le respect de l'intégrité territoriale des États nous enrichit et nous fortifie tous.
3.3. La troisième tâche, peut-être la plus importante que nous devons assumer aujourd’hui est de défendre la Mère Terre.
La maison commune de nous tous est pillée, dévastée, bafouée impunément. La lâcheté dans sa défense est un grave péché. Nous voyons avec une déception croissante comment des sommets internationaux se succèdent les uns après les autres sans aucun résultat important. Il y a un impératif éthique clair, définitif et urgent d’agir, qui n’est pas accompli. On ne peut pas permettre que certains intérêts - qui sont globaux mais non universels - s’imposent, soumettent les États ainsi que les organisations internationales, et continuent de détruire la création. Les peuples et leurs mouvements sont appelés à interpeler, à se mobiliser, à exiger - pacifiquement mais tenacement - l’adoption urgente de mesures appropriées. Je vous demande, au nom de Dieu, de défendre la Mère Terre. Sur ce thème, je me suis exprimé dûment dans l’Encyclique Laudato si’.
4. Pour finir, je voudrais vous dire de nouveau : l’avenir de l’humanité n’est pas uniquement entre les mains des grands dirigeants, des grandes puissances et des élites. Il est fondamentalement dans les mains des peuples ; dans leur capacité à s’organiser et aussi dans vos mains qui arrosent avec humilité et conviction ce processus de changement. Je vous accompagne. Disons ensemble de tout coeur : aucune famille sans logement, aucun paysan sans terre, aucun travailleur sans droits, aucun peuple sans souveraineté, aucune personne sans dignité, aucun enfant sans enfance, aucun jeune sans des possibilités, aucun vieillard sans une vieillesse vénérable. Continuez votre lutte et, s'il vous plaît, prenez grand soin de la Mère la Terre. Je prie pour vous, je prie avec vous et je veux demander à Dieu notre Père de vous accompagner et de vous bénir, de vous combler de son amour et de vous défendre sur le chemin en vous donnant abondamment cette force qui nous maintient sur pied : cette force, c’est l’espérance, l’espérance qui ne déçoit pas, merci. Et, s'il vous plaît, je vous demande de prier pour moi.
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(1) Jean XXIII, Lett. enc. Mater et magistra (15 mai 1961), n. 3 : AAS 53 (1961), 402 ; DC 1961, n. 1357, col. 945.
(2) Paul VI, Lett. enc. Popolorum progressio, n. 14 ; DC 1967, n. 1492, col. 679.
(3) Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n. 157.
(4) Ve Conférence Générale de l’épiscopat Latino-américain (2007), Document de Conclusion, Aparecida, n. 66.
(5) Jean-Paul II, Exhort. ap. postsinodale Ecclesia in africa (14 septembre 1995), 52 : AAS 88 (1996), 32-33; Id., Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 22 : AAS 80 (1988), 539 ; DC 1995, n. 2123, p. 829-830.
(6) Jean-Paul II, Bulle Incarnationis mysterium, n. 11 ; DC 1998, n. 2194, p. 1055-1056
images/icones/fsspx.gif  ( 783094 )"Laudato si", lue par l'abbé de la Rocque par Jean-Paul PARFU (2015-07-11 21:40:49) 
[en réponse à 783070]

C’est au lendemain de ce qui aurait dû être un grand moment pour l’Eglise que j’écris ces lignes. Hier, le pape François publiait sa première encyclique [NDLR de LPL : Laudato si].

Léon XIII, d’heureuse mémoire, l’avait adressée comme il se doit à tous les évêques du monde, afin qu’ils « inculquent dans toutes les âmes la doctrine catholique » face aux erreurs modernes. Quant à lui, saint Pie X y exposait magnifiquement le programme de son pontificat : « Tout restaurer dans le Christ ».

Pour sa part, le pape François a choisi non de s’adresser au monde catholique pour confirmer sa foi – c’est pourtant le but premier d’une encyclique – mais de « dialoguer » avec « chaque personne qui habite cette planète » car celle-ci, « opprimée et dévastée », compte « parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités ».

Point n’est besoin de détailler les cent soixante pages (je les ai lues !) de ce texte fleuve invitant à la « conversion écologique ». En effet, je n’ai pas été établi ministre du Christ pour éduquer à une « citoyenneté écologique », dont le fruit « merveilleux » serait « [d’] éviter l’usage de matière plastique et de papier, réduire la consommation d’eau, trier les déchets », ou encore de planter des arbres : je ne me sens guère l’âme d’un Obélix…

Plutôt que d’analyser le bon ou le moins bon de cette vision écologique – ce n’est point mon domaine – je voudrais souligner l’essentiel de ces lignes, qui me semble ailleurs. Non point insister sur la conversion à laquelle le pape appelle, mais montrer la conversion déjà réalisée et dont ces lignes témoignent.

Les hommes d’Eglise n’y agissent plus en tant que ministres de Dieu pour diriger les âmes vers le Ciel, mais comme serviteurs de cette terre, dont ils attendent qu’elle devienne le nouveau jardin d’Eden décrit par Teilhard de Chardin, explicitement cité (note 53).

Leur but n’y est plus de servir l’unique vrai Dieu, mais l’Homme dans son accomplissement présent, l’homme considéré avec le faux prisme du personnalisme, c’est-à-dire toujours comme fin et non plus comme objectivement finalisé (n° 65).

Leurs références n’y sont plus la Révélation en tant que telle (classée parmi les autres « textes religieux classiques », n° 199), mais encore le « maître spirituel » musulman Alî al-Khawwâç (note 159) ou le patriarche orthodoxe Bartholomée (n° 7).

Désormais, leur espérance n’est plus dans le Christ, mais dans une spiritualité écologique censée renouveler l’humanité (n° 216 ; cf. n° 207), dans « une conversion qui nous unisse tous » (n°14), car bien évidemment toutes les religions sont appelées à contribution, et placées sur le même niveau en cette description purement phénoménologique.

L’aveuglement est toujours un châtiment. Alors que l’important semble être d’apprendre « à se couvrir un peu plutôt que d’allumer le chauffage », le Vatican confirme dans le même temps la présence de Mgr Bonny au prochain synode sur la famille ; Mgr Bonny, évêque d’Anvers, fervent promoteur de la cause homosexuelle… A la suite du Christ (Mt 23, 24-25), je ne peux que fustiger une telle hypocrisie : ils filtrent le moucheron (bien que ce ne soit guère écologique) mais laissent passer le chameau !

Ma seule invitation sera donc la suivante : profitez des vacances pour aller vous mettre au vert, et ne broyez pas du noir en lisant des pages qui ne relèvent nullement de l’encyclique magistérielle.

Abbé Patrick de LA ROCQUE, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X
images/icones/1e.gif  ( 783129 )Cependant on se rappellera "qui suis je pour le juger" par Ritter (2015-07-12 12:28:29) 
[en réponse à 783094]


A la suite du Christ (Mt 23, 24-25), je ne peux que fustiger une telle hypocrisie : ils filtrent le moucheron (bien que ce ne soit guère écologique) mais laissent passer le chameau !



Mais l'ambassadeur de France, n'a pas été approuvé...

Filtrer le moucheron avaler le chameau...

images/icones/attention.gif  ( 783135 )Un tissus d'approximations et de contrevérités... par Rodolphe (2015-07-12 14:28:59) 
[en réponse à 783094]

Les fidèles ont tendance à prendre leurs prêtres au mot. Il est donc nécessaire que ces derniers s’abstiennent de toute dénaturation des textes magistériels et évitent de recourir à des procédés pas très honnêtes comme la lecture sélective, l’amalgame et le mensonge par omission. Tout cela pour bien faire comprendre qu’il ne faut surtout pas accorder un quelconque crédit à la parole du Pape, comme d'habitude…

Cela confine à l'intoxication.

Démontage rapide d’un petit texte méchant :

1)« Les hommes d’Eglise n’y agissent plus en tant que ministres de Dieu pour diriger les âmes vers le Ciel, mais comme serviteurs de cette terre, dont ils attendent qu’elle devienne le nouveau jardin d’Eden décrit par Teilhard de Chardin, explicitement cité (note 53). »
Or, voici dans quel contexte la note 53 s’intègre : « L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ ressuscité, axe de la maturation universelle.[53] ». "La plénitude de Dieu" ce n'est pas le jardin d’Eden… 1ère dénaturation du texte.

2)« Leur but n’y est plus de servir l’unique vrai Dieu, mais l’Homme dans son accomplissement présent, l’homme considéré avec le faux prisme du personnalisme, c’est-à-dire toujours comme fin et non plus comme objectivement finalisé (n° 65) ». Le n°65 n’affirme rien de tel, mais bon, contentons nous du n°87 de Laudato Si qui anéantit la thèse soutenue : « 87. Quand nous prenons conscience du reflet de Dieu qui se trouve dans tout ce qui existe, le cœur expérimente le désir d’adorer le Seigneur pour toutes ses créatures, et avec elles, comme cela est exprimé dans la belle hymne de saint François d’Assise :
« Loué sois-tu, mon Seigneur,
avec toutes tes créatures,
spécialement messire frère soleil,
qui est le jour, et par lui tu nous illumines.
Et il est beau et rayonnant avec grande splendeur,
de toi, Très Haut, il porte le signe.
Loué sois-tu, mon Seigneur,
pour sœur lune et les étoiles,
dans le ciel tu les as formées
claires, précieuses et belles.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère vent,
et pour l’air et le nuage et le ciel serein
et tous les temps,
par lesquels à tes créatures tu donnes soutien.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur eau,
qui est très utile et humble,
et précieuse et chaste.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère feu,
par lequel tu illumines la nuit,
et il est beau et joyeux, et robuste et fort ».[64] »

Le but est donc bien de "servir l'unique vrai Dieu". Deuxième contrevérité.

3)« Leurs références n’y sont plus la Révélation en tant que telle (classée parmi les autres « textes religieux classiques », n° 199 ». Voici le passage non tronqué « Je veux rappeler que « les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les époques, et ont une force de motivation qui ouvre toujours de nouveaux horizons [...] Est-il raisonnable et intelligent de les reléguer dans l’obscurité, seulement du fait qu’ils proviennent d’un contexte de croyance religieuse ? ». Donc les textes religieux classiques ne sont pas présentés comme de simples textes parmi d’autres, c’est tout le contraire. Troisième dénaturation.

4)Le Pape se serait référé à « maître spirituel » musulman Alî al-Khawwâç (note 159) ». C’est inexact, voici le passage : « L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre. L’idéal n’est pas seulement de passer de l’extérieur à l’intérieur pour découvrir l’action de Dieu dans l’âme, mais aussi d’arriver à le trouver en toute chose[159], comme l’enseignait saint Bonaventure : « La contemplation est d’autant plus éminente que l’homme sent en lui-même l’effet de la grâce divine et qu’il sait trouver Dieu dans les créatures extérieures ».[160]. L’encyclique se réfère donc à Saint Bonaventure (« comme l’enseignait saint Bonaventure »). La note 159 n’est que complémentaire : « Un maître spirituel, Alî al-Khawwâç, à partir de sa propre expérience, soulignait aussi la nécessité de ne pas trop séparer les créatures du monde de l’expérience intérieure de Dieu. Il affirmait : « Il ne faut donc pas blâmer de parti pris les gens de chercher l’extase dans la musique et la poésie. Il y a un “secret” subtil dans chacun des mouvements et des sons de ce monde. Les initiés arrivent à saisir ce que disent le vent qui souffle, les arbres qui se penchent, l’eau qui coule, les mouches qui bourdonnent, les portes qui grincent, le chant des oiseaux, le pincement des cordes, les sifflements de la flûte, le soupir des malades, le gémissement de l’affligé.... », Eva De Vitray-Meyerovitch [éd.], Anthologie du soufisme, Paris 1978, p. 200. ».

6)Quant à l’odieuse référence au « Patriarche orthodoxe Bartholomée (n° 7) », la voici également: « Les apports des Papes recueillent la réflexion d’innombrables scientifiques, philosophes, théologiens et organisations sociales qui ont enrichi la pensée de l’Église sur ces questions. Mais nous ne pouvons pas ignorer qu’outre l’Église catholique, d’autres Églises et Communautés chrétiennes – comme aussi d’autres religions – ont nourri une grande préoccupation et une précieuse réflexion sur ces thèmes qui nous préoccupent tous. Pour prendre un seul exemple remarquable, je voudrais recueillir brièvement en partie l’apport du cher Patriarche Œcuménique Bartholomée, avec qui nous partageons l’espérance de la pleine communion ecclésiale ». Où est le problème ??

7)« Désormais, leur espérance n’est plus dans le Christ, mais dans une spiritualité écologique censée renouveler l’humanité ». Encore une belle ânerie : n°238. « Le Père est l’ultime source de tout, fondement aimant et communicatif de tout ce qui existe. Le Fils, qui le reflète, et par qui tout a été créé, s’est uni à cette terre quand il a été formé dans le sein de Marie. L’Esprit, lien infini d’amour, est intimement présent au cœur de l’univers en l’animant et en suscitant de nouveaux chemins. Le monde a été créé par les trois Personnes comme un unique principe divin, mais chacune d’elles réalise cette œuvre commune selon ses propriétés personnelles. C’est pourquoi « lorsque [...] nous contemplons avec admiration l’univers dans sa grandeur et sa beauté, nous devons louer la Trinité tout entière » et encore n°243 : « A la fin, nous nous trouverons face à face avec la beauté infinie de Dieu (cf. 1 Co 13, 12) et nous pourrons lire, avec une heureuse admiration, le mystère de l’univers qui participera avec nous à la plénitude sans fin. Oui, nous voyageons vers le sabbat de l’éternité, vers la nouvelle Jérusalem, vers la maison commune du ciel. Jésus nous dit : « Voici, je fais l’univers nouveau » (Ap21, 5). La vie éternelle sera un émerveillement partagé, où chaque créature, transformée d’une manière lumineuse, occupera sa place et aura quelque chose à apporter aux pauvres définitivement libérés.".

8) L'encyclique Laudato Si ne serait que des « pages qui ne relèvent nullement de l’encyclique magistérielle ». Encore faux : n°15 "J’espère que cette Lettre encyclique, qui s’ajoute au Magistère social de l’Église, nous aidera à reconnaître la grandeur, l’urgence et la beauté du défi qui se présente à nous ». Donc, si elle s'"ajoute" au magistère existant c'est bien que cette encyclique a, elle aussi, une valeur magistérielle.

Bref, nous pouvons également souhaiter des vacances à l’Abbé de La Rocque…les plus longues possibles !!
images/icones/bravo.gif  ( 783141 )C'est beau, l'amour! par Arnold (2015-07-12 15:53:53) 
[en réponse à 783135]

Merci Rodolphe, pour ce beau témoignage de piété filiale envers le poverello.

De surcroît vous avez raison de souligner combien il est normal, voire souhaitable de voir le soufisme cité dans une encyclique.

Vivement qu'on vante les vertus de Daesh pour la "promotion du vivre ensemble"© !
Allez, vous m'avez bien fait rire.
images/icones/neutre.gif  ( 783154 )Pas d'accord avec vous par Meneau (2015-07-12 18:18:47) 
[en réponse à 783135]

Si je vous rejoins sur le caractère souvent caricatural de la critique de l'abbé de la Rocque, et suis d'accord avec certains de vos arguments, permettez toutefois que je commente à mon tour votre commentaire :

1/ La notion de maturation universelle de Teilhard et en particulier le concept de "point oméga" qui évacue la nécessité de la Rédemption est tout ce qu'il y a de plus tendancieux, et ça me gêne de trouver cela dans une encyclique.

4/ Quel intérêt d'inclure, même en note, la pensée soufi ? St Bonaventure ne suffit-il pas ? Cette notion d'initiation qui est rappelée en note est à l'antithèse de la religion catholique.

8/ L'encyclique "s'ajoute au magistère social de l'Eglise" en tant qu'enseignement de l'Eglise au monde. Mais quelle est sa valeur magistérielle et son degré d'autorité doctrinale ? Là j'aurais tendance à rejoindre l'abbé de la Rocque : à mon avis pas grand chose.

Cordialement
Meneau
images/icones/fleche2.gif  ( 783167 )Quelques éléments de réponse par Rodolphe (2015-07-12 20:17:42) 
[en réponse à 783154]

Cher Meneau,

Quelques mots simplement pour préciser ma pensée à l’égard de vos objections qui sont très différentes de celles de l’Abbé de La Rocque.

Teilhard ne se résume pas à ses erreurs et à ses approximations. Son œuvre est immense et Benoit XVI ainsi que Jean-Paul II l’ont cité avant François. Par ailleurs, compte tenu du thème abordé par l’encyclique, une mention discrète –une fois ?- de Teilhard ne me semble pas choquante. Cette référence, par ailleurs, n’est nullement hétérodoxe. L’évocation de la « maturation universelle » n’implique pas nécessairement -loin s'en faut- la négation de la Rédemption.

S’agissant de la référence au soufisme. En réalité, elle n’existe même pas dans l’encyclique ! En effet, dans une note de bas de page on ne trouve qu’une référence à un « maître spirituel ». Sa foi musulmane n’est même pas mentionnée et la note comporte une prise de distance par rapport à son enseignement (« selon sa propre expérience »). Rien de dramatique donc, même si je vous concède que cette référence ne s’imposait pas à mes yeux.

Quant à l’autorité magistérielle du texte. Elle me semble, par contre, certaine, dès lors que cette encyclique se présente explicitement comme « s’ajoutant » au Magistère social de l’Eglise.

Dès lors, elle entre assurément, à mes yeux, dans le champ d’application du paragraphe 892 du Catéchisme : « L’assistance divine est encore donnée (…) d’une manière particulière, à l’évêque de Rome, Pasteur de toute l’Église, lorsque, sans arriver à une définition infaillible et sans se prononcer d’une " manière définitive ", ils proposent dans l’exercice du Magistère ordinaire un enseignement qui conduit à une meilleure intelligence de la Révélation en matière de foi [cf. notamment le ch.2 de Laudato Si sur l'"Évangile de la Création"] et de mœurs. A cet enseignement ordinaire les fidèles doivent " donner l’assentiment religieux de leur esprit " (LG 25) qui, s’il se distingue de l’assentiment de la foi, le prolonge cependant. ».

images/icones/neutre.gif  ( 783170 )Ca se discute... par Meneau (2015-07-12 20:59:36) 
[en réponse à 783167]

Une référence à un certain concept de "maturation universelle" bien comprise suivant la doctrine catholique pourrait ne pas être hétérodoxe. Mais il est bel et bien ici question du concept de "maturation universelle" DE Teilhard et SELON Teilhard. Sans plus de précision, ou de distanciation, c'est donc une référence à un concept qui finit par nier la Rédemption.

La référence à Alî al-Khawwâç précise bien d'où est tiré l'extrait : "Anthologie du soufisme". Cette personne est présentée néanmoins comme un "maître spirituel" sans plus de distinction là encore. Certes, il est dit "à partir de sa propre expérience", mais rien ne vient préciser que cette expérience pourrait être fausse ou mener à une idéologie fausse. Lorsque je vois une référence dans une encyclique, je suis tenté d'aller voir le texte en question pour y trouver la Vérité. Or cette notion de secret et "d'initié" relève de l'ésotérisme.

Enfin, les théories scientifiques et/ou pseudo-scientifiques autour du réchauffement climatique ne sont pas l'objet du Magistère. Mais OK, admettons, pour le chapitre II (un chapitre sur six), un lien avec la Révélation et la doctrine, donc avec l'objet du Magistère. Cependant, ce chapitre ne semble pas écrit premièrement pour enseigner aux catholiques, mais pour expliquer au monde comment "faire entrer la science et la religion dans un dialogue fécond" (n.62). Il se présente donc plus comme une tentative d'évangélisation ad extra que comme un enseignement doctrinal du Pasteur de toute l'Eglise adressé aux fidèles. Au point que François commence par répondre à l'étonnement qu'on pourrait ressentir à voir des références à des convictions de foi dans l'encyclique (début du n.62). Si l'on peut ainsi s'étonner de voir des considérations de foi dans ce texte, c'est donc que ce n'est pas sa vocation première !

Cordialement
Meneau

images/icones/1a.gif  ( 783176 )Cela se discute en effet... par Rodolphe (2015-07-12 21:54:16) 
[en réponse à 783170]

..Cher Meneau.

Preuve en est l'appréciation portée par l'Abbé de Tanoüarn sur son métablog concernant la référence à Teilhard de Chardin dans Laudato Si ICI:

" Il y a de forts beaux passages dans ce texte, en particulier ceux où se trouvent sollicités saint Thomas d'Aquin (cité six fois) ou... Teilhard de Chardin (cité en note. (...)Je vous ai dit que j'aimais Teilhard. Pas tout! Mais ce que le pape en dit par exemple : les citations de Thomas semblent destinées à soutenir la possibilité d'un monde qui de par Dieu, est un monde en évolution. Teilhard est invoqué pour ajouter que cette évolution est christique : "Le Christ ressuscité est l'axe de la maturation universelle" Si comme le dit saint Paul, toute la création est dans les douleurs de l'enfantement (Rom. 8, 21, épître de dimanche dernier), alors le Christ ressuscité est en quelque sorte, pour chacune des créatures de Dieu, l'accoucheur attendu, celui qui délivre la vraie et incorruptible nature de chaque être.".

Comme quoi Teilhard...se discute.

Pour le "maître spirituel", nous ne sommes pas vraiment en désaccord.

Quant à l'autorité de cette encyclique, je persiste à penser que sa valeur est bien supérieure à celle d'une simple opinion théologique ou homélie puisque -je le répète- il s'agit expressément d'"ajouter" au Magistère social de l'Eglise. Ce texte a donc incontestablement une autorité magistérielle. Le fait qu'il s'adresse également aux non-croyants n'amoindrit pas sa portée mais au contraire renforce sa vocation universelle et donc son poids. Bien évidemment, cependant, cette autorité ne concerne que les éléments de l'encyclique directement en rapport avec l'objet du magistère(exit donc le réchauffement climatique). Mais, concernant le champ de cette autorité, je n'adopterais pas une interprétation aussi restrictive que la votre. Il n'y a pas que le chapitre 2 qui est concerné, mais tous les passages -et ils sont plus nombreux que vous ne le pensez- qui conduisent à " une meilleure intelligence de la Révélation en matière de foi" au sens du paragraphe 892 du Catéchisme.
images/icones/1y.gif  ( 783106 )Lénine ! par Justin Petipeu (2015-07-11 22:58:21) 
[en réponse à 783070]

Sors de ce corps !