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images/icones/carnet.gif  ( 780397 )Qui sont les catholiques qui ne sont pas Charlie? par Jean Kinzler (2015-06-07 13:21:07) 

Les familiers des travaux d'Emanuel Todd savent ce qu'est pour lui un catholique "zombie" : quelqu'un qui a eu une éducation catholique, qui n'a plus la foi, mais en garde cependant des structures de comportement inconscientes. Voltaire, Diderot, Renan, Emile Combes étaient en ce sens des catholiques zombies : tout le contraire, on le voit, d'enfants de Marie !

l y a aussi des protestants zombies, des juifs zombies (et pas n'importe qui : Marx, Freud, Marcuse, Derrida et tant d'autres fondateurs de la culture contemporaine) et déjà, modernité oblige, Todd y insiste, des musulmans zombies.

La particularité des catholiques zombies est que c'est parmi eux que se recrutent les plus fanatiques adversaires du catholicisme, ce qui n'est, semble-t-il, pas le cas pour les autres groupes. Même en comptant Marx, il ne semble pas que les juifs émancipés aient jamais été les pires antisémites !

C'est dire que le dernier essai de Todd qui insiste tant sur les "catholiques zombies" crispera sans doute autant les dits zombies que ceux qui ne le sont pas.

Nous éviterons donc cette expression.

Ceci posé, il n'y a rien à objecter à la thèse centrale de Todd : le groupe dominant en France aujourd'hui est celui des classes moyennes issues du monde catholique, que ce soit en termes sociaux ou géographiques (le grand Ouest), mais déchristianisés. Qu'on les appelle "bobos" ou "deuxième gauche", ils tiennent le parti socialiste et ont soutenu le choix de l'euro ; tributaires d'une culture catholique désormais inconsciente, ils imposent une austérité doloriste (et deloriste !) et un néo-libéralisme à l'anglo-saxonne à caractère inégalitaire. Quoique brandissant les valeurs de la République, ce sont de faux républicains. François Hollande, de parents catholiques mais qui a viré au laïcisme le plus raide (souvenons nous de son refus de dire que les Egyptiens massacrés en Libye étaient des chrétiens) en est une figure emblématique.

Chesterton disait que "le monde moderne est rempli de valeurs chrétiennes devenues folles". Tout ce qui fait aujourd'hui la sensibilité de gauche : l'Europe, l'écologie, l'ouverture à l'homosexualité, les langues régionales, le multiculturalisme peut être en effet assigné à une sensibilité chrétienne dégénérée.

Que les manifestants de janvier aient profité de l'affaire Charlie pour exprimer un anti islamisme inavoué, refoulé par les bons sentiments de gauche, est aussi probable.

Todd n'a pas non plus tort de penser que la grande manifestation "Je suis Charlie" du 11 janvier 2015 a été faite principalement par les pro-euro. Une manifestation de dominants qui laisse de côté deux groupes dominés : la vieille classe ouvrière française et l'immigration musulmane et qui réclame rien de moins que le droit pour le groupe dominant de blasphémer la religion d'un groupe plus faible !

Ces pro-euro sont des ex-chrétiens, soit, mais que pourraient-il être d'autre ? Pierre Chaunu aimait à dire que de la France cléricale qui représentait la moitié de la population en 1905, descendaient les trois quart de la France de 1960 du fait du différentiel de natalité entre une France catholique féconde et une France républicaine malthusienne (cf. le triste Paris sans enfants des années trente dans les romans de Simenon). Mais une partie des catholiques, transfuges, venait à mesure reconstituer le vivier républicain dans une France où les Lumières étaient toujours hégémoniques, au sens gramscien du terme. Deux générations après, et l'accélération de la déchristianisation dans le dernier tiers du XXe siècle aidant, les néo-républicains n'ont pas seulement pris la place des anciens dans la rue, ils l'ont prise dans la France elle-même. La classe ouvrière où Todd voit le reste des républicains d'autrefois est en fait le résultat d'un brassage complexe où l'immigration ancienne a sa part. Même ralliée au Front national, elle est une survivance.

Les catholiques qui ne sont pas Charlie
Persuadé que le catholicisme est en voie d'extinction en France (les constituants de 1789 le pensaient déjà !), Todd, cependant, ignore ou sous-estime l'existence d'une frange de catholiques qui ne sont pas "zombies" et dont la plupart ne s'est nullement reconnue dans Charlie, beaucoup ayant perçu dans la manifestation du 11 janvier un rejet subliminal, non seulement de l'islam mais de toutes les religions.

Cette frange de catholiques "non zombies", de plus en plus nombreuse à chaque génération, d'autant que les déperditions y sont sans doute plus limitées que dans lé génération de 1968, explique l'ampleur de La Manif pour tous, sans équivalent dans le reste de l'Europe : en privant, par vengeance, les classes moyennes de prestations familiales, Valls ne s'est pas trompé de cible. Mais cette frange explique surtout le différentiel qui fait de la France le seul grand pays d'Europe où le population se renouvelle encore.

Les Français ne font en effet pas exception à la règle posée par Adolphe Landry : les sociétés athées sont vouées à l'extinction. Ils ne sont pas, contrairement à ce que pense Todd, des athées heureux qui "font" des enfants quand-même. La population française se perpétue mieux que d'autres par des minorités religieuses arc-boutées sur un sentiment identitaire fort, en particulier une minorité catholique, qui fournit d'ailleurs l'essentiel des cadres de son Eglise et de son armée et, avec ou sans apostasie, une grande partie de ses élites, même de gauche.

Il y a donc bien trois pôles dans la société française mais pas tout à fait ceux que voit Todd : le pole dominant, post (et anti)-catholique, pro-euro, pro-homo et antirusse, un pole catholique persistant, généralement prorusse, pro ou anti-euro, selon sa position sociale, et un pole musulman. Si les musulmans de France s'intègrent plus qu'on ne croit, il faut le confirmer par d'autres indicateurs que les mariages mixtes : un jeune Français issu de l'immigration qui épouse sa voisine de palier étudiante en jean moulant, c'est un mariage franco-français; s'il préfère, comme cela se fait de plus en plus, aller chercher au bled une cousine vierge, c'est un mariage mixte ! Lequel intègre mieux ?

Les musulmans de France, qui avaient voté à 90 % Hollande, se sont abstenus massivement aux municipales, révulsés par le mariage unisexe et l'hypocrisie socialiste à leur égard. Seule la maladresse insigne de l'UMP - qui a mis l'Islam à l'ordre du jour de son prochain congrès -, empêchera qu'ils finissent à la droite modérée.

Dommage car c'est de ce groupe désormais central de la politique française, qui va de DLF au MODEM, que dépend l'issue du dilemme justement posé en conclusion par Emmanuel Todd: une confrontation suicidaire excitée par l'ultra-laïcisme ou un compromis fondé sur la tolérance du fait religieux.
Roland Hureaux
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images/icones/fleche2.gif  ( 780401 )Voici l'expression exactement utilisée par Chesterton. par Scrutator Sapientiæ (2015-06-07 14:31:30) 
[en réponse à 780397]

Bonjour, bon dimanche, et merci, Jean Kinzler.

1. D'une part, "les valeurs chrétiennes", je ne sais pas très bien ce que cela veut dire : il faudrait plutôt parler de telle ou telle conception chrétienne (catholique, protestante, orthodoxe) de telle ou telle valeur humaine, telle que la dignité, la liberté, etc., ce qui nécessiterait bien des précautions et bien des précisions.

2. D'autre part, voici ce qu'écrit Chesterton :

" Le monde moderne n’est pas méchant ; sous certains aspects, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est plein de vertus désordonnées et décrépites. Quand un certain ordre religieux est ébranlé (comme le fut le christianisme à la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices que l’ont met en liberté. Les vices, une fois lâchés, errent à l’aventure et ravagent le monde. Mais les vertus, elles aussi, brisent leur chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles. Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. C’est ainsi que nous voyons des savants épris de vérité, mais dont la vérité est impitoyable ; des humanitaires éperdus de pitié mais dont la pitié (je regrette de le dire) est souvent un mensonge. Mr Blatchford attaque le christianisme parce que Mr Blatchford a la monomanie d’une seule vertu chrétienne, d’une charité purement mystique et presque irrationnelle. Il a une idée étrange : c’est qu’il rendra plus facile le pardon des péchés en disant qu’il n’y a pas de péchés. "

3. J'ajoute qu'aujourd'hui, on n'en est plus là : nous ne sommes plus en présence de valeurs, ni, encore moins, de vertus chrétiennes devenues folles : en effet, les valeurs postmodernes qui se veulent à la fois contemporaines et dominatrices, hégémoniques et irréversibles, ne sont pas des vertus, n'ont jamais été chrétiennes, et ont toujours été folles.

4. Nous sommes en effet aujourd'hui en présence de contre-valeurs, qui permettent bien des confusions

- entre Foi et foi en "l'autre" ou foi en "l'homme",

- entre Espérance et confiance en l'avenir ou en une utopie,

- entre Charité, ou Dialogue, et attitude consensualiste, sympathisante, face à l'esprit du monde,

- entre liberté et libertarisme,

- entre égalité et égalitarisme,

- entre fraternité et fraternitarisme,

- entre démocratie et démocratisme, et entre tolérance et tolérantisme, l'un et l'autre étant à géométrie variable,

- entre déploiement d'une destinée et succession de caprices.

5. Ces confusions ont été choisies, et sont choyées, par des donneurs d'ordres axiologiques, dans l'Eglise et dans le monde, parce que leur mise en avant et en valeur(s) a un caractère légitimateur d'à peu près n'importe quoi, et manipulateur d'à peu près n'importe qui ; au surplus, chacune de ces confusions permet de faire diversion.

6. Pour le reste, j'ai déjà dit ici même que les suzerains de nos dirigeants, suzerains situés, faut-il le rappeler, de l'autre côté de l'océan Atlantique, ont tout intérêt

- à ce que l'Europe devienne un champ de bataille entre atlantisme et islamisme, un Empire menacé suscitant son contraire pour que l'on continue à s'en remettre à lui,

- à ce que chacun d'entre nous soit contraint de choisir entre sa soumission à la volonté de puissance qu'est l'atlantisme et sa soumission à la religion séculière qu'est l'islamisme.

Bonne journée.

Scrutator.