
( 778187 )
L'inhabitation diabolique chez la bienheureuse Catherine de Saint-Augustin par Chicoutimi (2015-05-10 03:44:28)
La bienheureuse Catherine de Saint-Augustin (1632-1668), dont c’était la fête le 8 mai, était une religieuse française qui dévoua sa vie entière à la charité au Canada. Elle a été déclarée vénérable le 9 mars 1984, et a été béatifiée le 23 avril 1989 par Saint Jean-Paul II. Cette religieuse, considérée comme l’une des fondatrices de l’Église canadienne, avait une vie intérieure et mystique marquée, entre autre chose, par le phénomène de « l’inhabitation diabolique » qui consistait à emprisonner en elle les esprits mauvais qui étaient nuisibles pour l’Église qui s’établissait alors en Nouvelle-France.
Pour ceux que cela intéresse, je vous partage cette expérience vécue par la bienheureuse Catherine de Saint-Augustin telle que relatée dans le livre « Dieu et Satan dans la vie de Catherine de Saint-Augustin » de Ghislaine Boucher, publié en 1979 avec Imprimatur et Nihil Obstat.
Attention ! L’inhabitation diabolique est un phénomène mystique qui n’est pas donné à tous, et il serait dangereux de vouloir faire la même chose sans en être appelé par Dieu et sans consulter son directeur spirituel. Chez la bienheureuse Catherine de Saint-Augustin, qui fut une sainte et une âme privilégiée, « nous rencontrons deux caractéristiques constantes : premièrement, elle accepte l’inhabitation diabolique pour faire la volonté de Dieu (nous sommes aux antipodes de ceux qui livrent leur liberté aux démons pour être possédés d’eux); deuxièmement, elle demande toujours la permission de son directeur pour accueillir ses hôtes [c’est-à-dire les esprits mauvais]. […] La souffrance demandée à Catherine dans un dessein co-rédempteur procure le salut des pécheurs et la délivrance des âmes du purgatoire. Catherine, prison des démons, est cause de la délivrance des âmes, soit de leurs péchés, soit des restes de leurs péchés. »
Voici donc quelques passages clefs du livre ci-haut mentionné :
« Les tentations et les persécutions démoniaques sont fréquentes dans la vie des saints; l’obsession même s’y est vérifiée. Mais un fait plus rare, sinon unique, c’est celui que nous rencontrons dans la vie de Catherine de Saint-Augustin et que nous avons appelé l’inhabitation diabolique. Ce phénomène de présence du démon dans l’âme diffère totalement de la tentation, action habituelle des démons.
Sans doute, toute tentation implique une certaine présence du démon dans l’homme qu’il tente, pour autant qu’il agit sur son esprit et sur ses sens. La présence dont il s’agit ici va plus loin, non seulement en ceci qu’elle revêt un caractère habituel et permanent, mais également parce qu’elle se présente comme le fait non pas de la volonté même des démons et d’une permission divine, mais de la volonté même de Dieu. Les démons se trouvent contraints par ordre divin de demeurer dans cette âme qu’ils peuvent sans doute tenter et tourmenter (cela par permission divine), mais dans laquelle ils sont également tourmentés et dont ils n’obtiennent pas le moindre consentement.
La possession aussi se distingue nettement de l’inhabitation diabolique. Celle-ci est. En quelque sorte, une anti-possession, puisque les démons, au lieu d’être les maîtres, sont constitués prisonniers.
[…] Nous avons choisi ce terme [d’inhabitation diabolique] par comparaison avec l’inhabitation trinitaire. Dans le cas de l’inhabitation des démons en Catherine, nous avons une véritable présence intérieure, non dans la partie spirituelle, dans les facultés supérieures de l’âme, comme pour la présence trinitaire, mais dans la partie sensible de l’âme, dans les facultés inférieures.
On peut distinguer chez Catherine une inhabitation passive et une inhabitation active des démons : passive, lorsque les puissances infernales sont emprisonnées en elle à seule fin de les empêcher de nuire aux âmes; active, lorsque les démons, avec la permission de Dieu, tourmentent Catherine ou excitent en elle de « véhémentes » tentations.
Il est à noter que Catherine, inhabitée par les démons dans la partie sensible de son être, jouit en même temps de l’inhabitation trinitaire dans le centre et le fond de son âme. Et Dieu, Seigneur et Maître, tout en respectant parfaitement la liberté de Catherine, en fait un instrument de choix pour réaliser son plan sur la nouvelle Église [implantée en Nouvelle-France]. Catherine, victorieuse sur Satan et possédée de l’Esprit Saint, participe intimement à la souveraine maîtrise de Dieu sur les esprits du mal et à sa puissance au ciel, sur terre et aux enfers. C’est ce que nous constatons à partir surtout de 1662.
Véritable victime pour les pécheurs, Catherine a enduré l’atroce souffrance de l’inhabitation des démons. Son ardente charité et pour Dieu et pour les âmes la portait à accepter tous les vouloirs divins, quels qu’ils fussent. Si sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus a expérimenté ce que c’est que de « s’asseoir à la table des pécheurs », sa sœur normande, pour sa part, a fait davantage : elle a hébergé dans sa maison des « hôtes d’enfer ». En plus de leur horrible compagnie, elle a supporté leurs coups, leurs querelles, leurs blasphèmes, et surtout, elle a connu la force de leurs tentations et de leurs impressions en elle.
Enchaînés en Catherine, les démons tenteront, mais en vain, de s’emparer de leur bourreau. (…) Le fait se produisit le 17 juin 1663 :
« […] Pendant le sermon, j’entendais une voix qui sortait de ma dent malade, qui contredisait à tout ce que le prédicateur disait; et, à la fin, comme il rapportait des exemples qui l’avaient touché, il s’excita une si furieuse tempête dans mon esprit que je ne savais où j’en étais. Cette voix me dit : « Ne vois-tu pas bien que ce n’est pas Jésus-Christ qui est dans l’hostie? Qu’en crois-tu? » Je ne répondis rien, mais je ne croyais pas ce qu’il me disait, il me venait aussi force objections à chaque parole que proférait le Père. Je fus en cet état jusqu’au salut, et lorsque je voulus commencer « Benedicta et venerabilis es, Virgo Maria », je pensai tout quitter, car je ne savais ce que je disais; étant arrivée à ces paroles : « quae sine tactu pudoris », je me sentis entièrement délivrée de l’embarras où j’étais et de ma douleur. »
(…) L’habitation des démons en elle aura lieu fréquemment après qu’elle se sera offerte comme victime, en 1659. Ces démons que Catherine nomme ses « hôtes » s’attaquent d’abord au physique. Après une vision où saint Ignace lui fait parcourir le chemin du ciel, voici ce qu’elle écrit :
« Je trouvai, au retour de ce voyage, que mes hôtes avaient fait souffrir puissamment mon corps, et cette visite leur avait tellement déplu qu’ils s’efforcèrent, par plusieurs fois, de quitter prise et de se retirer; mais un de mes anges gardiens les avait arrêtés, parce que je ne pouvais pas pour lors agir à leur égards. Ils m’ont fait depuis ce temps-là mille insultes et me promettent bien de m’empêcher de rien faire de ce que j’ai promis à Dieu. Et de fait, j’y sens d’étranges peines, et il me semble que c’est pour moi entrer dans un précipice dont je ne pourrai jamais sortir. Cependant, je sens qu’il y a un certain je ne sais quoi en moi qui veut suivre ce qui me sera montré être la volonté de Dieu. »
Le 25 mars 1664, Catherine se sent de taille à supporter davantage les démons en elle :
« Au lieu de vingt-cinq que je sentis distinctement autour de moi, déclare-t-elle, j’étais prête d’en souffrir au double et au triple. On m’en ajouta seulement six. »
Catherine n’attribue jamais à Dieu directement l’accroissement du nombre de ses hôtes, elle emploie toujours le pronom impersonnel « on ». Il nous est difficile de déterminer l’auteur de cet accroissement, mais il est évident que des saints, en particulier le Père de Brébeuf [qui est l’un des saints martyrs canadiens], ont insisté pour qu’elle accepte de servir de prison aux démons, qui parfois se comptaient par milliers. Catherine raconte :
« Le 12e jour de mai 1664, dès le grand matin, je sentis comme une armée de démons qui vinrent fondre sur moi. Ils me dirent qu’ils étaient envoyés pour faire les exercices avec moi (car j’allais commencer ma retraite spirituelle). Le chef de cette troupe se disait être le destructeur de la gloire de Dieu. Ils disent qu’ils sont gênés et me prient de les laisser aller. Je sais bien que je ne suis pas capable de leur causer cette contrainte, mais je ne puis, dans la disposition où je me trouve, désirer que pas un de cette troupe s’en aille; au contraire, je me sens poussée à souhaiter qu’ils y restent et qu’ils y opèrent selon leur rage, mais toujours selon l’ordre de Dieu. Ils me reprochent que c’est par un orgueil et une présomption insupportable que je désire qu’ils demeurent chez moi. Il est vrai que je suis pleine de l’un et de l’autre, mais en cette rencontre, il me semble que ce n’est pas ma vue qui me porte à ce désir; l’unique chose qui me pousse, au moins je me le persuade, c’est que je sens que Dieu veut que je m’y abandonne, et il ne m’est presque pas libre de faire ni de vouloir autrement que cela; il me semble que le Père de Brébeuf tient ma volonté comme captive et qu’il en dispose. »
[…] Pour empêcher les puissances infernales de « rôder » dans la Nouvelle-France et de nuire aux âmes, c’est par milliers qu’ « on » emprisonne les esprits mauvais en Catherine de Saint-Augustin. Le 27 juin, Catherine écrit dans ses mémoires :
« J’avais pour lors beaucoup de démons en moi, lesquels me faisaient bien de la peine. Toute cette troupe ne fut pas renvoyée, mais on leur défendit de m’inquiéter. Au moment même, je me trouvai dans une profonde paix, et mes hôtes ne me faisaient plus aucune peine, mais eux en souffraient bien d’être ainsi contraints de rester, car ils étaient liés. »
Le 6 août de la même année, elle parle de violence de la part des démons qui résident en elle. Avec une pointe d’humour, trois mois plus tard, elle prévient son directeur qu’une « troupe de démons » promet de lui « tenir désormais bonne compagnie. »
[…] Elle avoue cependant que parfois l’acceptation lui était très douloureuse :
« Le 14 février 1665, je sentis approcher de moi une si grande foule de démons qu’elle me semblait être comme des atomes qu’on voit en l’air à la faveur du soleil. J’eus une très grande frayeur à leur approche et, à mesure qu’ils venaient auprès de moi, je sentais leur impression très fortement. Cela me causa une peine si horrible que je ne puis l’expliquer, et il n’y a point de doute qu’elle m’eût été insupportable sans un secours très particulier de Dieu, lequel je ne ressentais pas néanmoins sensiblement. Au contraire, je me croyais totalement abandonnée de lui. J’eus toutefois recours à lui et je priai le Père de Brébeuf de m’aider dans l’état où j’étais. […] Au même moment que j’acquiesçai à Dieu, toute cette bande d’enfer se voulut retirer, mais il en resta environ mille qui entrèrent avec regret et se plaignirent de cette contrainte. Le reste s'en alla en un moment. »
[…]
Le Samedi saint, 24 avril 1666, Catherine pense aux pécheurs qui, pour éviter d’être montrés du doigt comme des anathèmes, « font leurs Pâques », mais déshonorent Dieu par leurs communions sacrilèges. Son amour la porte à s’offrir à Dieu pour qu’il soit moins offensé. Aussitôt on lui accrut le nombre de ses « hôtes ».
[…]
Le Vendredi saint de l’année 1667, le Ciel lui accorde un peu de répit; elle est délivrée momentanément de ses hôtes. Catherine raconte :
« … étant à ténèbres, environ les trois heures après midi, je sentis tous mes hôtes sortir et je me sentis l’esprit entièrement libre et quitte de toutes mes tentations passées. Il me sembla que ce fut Notre Seigneur qui les chassa tous et voulut me donner, par cette expulsion, le temps et le moyen de réparer ce que les démons m’avaient fait faire par le passé. Je n’ai eu aucune connaissance si c’est pour un temps ou pour toujours; je ne laisse pas de sentir les démons et même quelquefois en voir, mais ils ne font aucune impression sur mon esprit. Ils me donnent des coups assez rudes, ils me font des grimaces, ils me menacent et sont enragés contre moi, mais tout cela ne me fait aucune impression. Seulement, je ressens fort bien leurs coups, quoique je ne sente pas au-dedans de moi leurs opérations. »
[…]
Puis, Catherine explique que les saints lui proposèrent de souffrir trois ans pour les prêtres et les consacrés à Dieu; trois autres années pour les sorciers, les magiciens et les athées; trois ans encore pour les voluptueux, les impudiques, les ivrognes et tous les sensuels; enfin, trois dernières années pour les superbes et les personnes sans charité. Ces douze ans correspondent, en réalité, aux douze mois qui lui restaient à vivre jusqu’à sa mort, le 8 mai 1668. »
Source : Ghislaine Boucher, Dieu et Satan dans la vie de Catherine de Saint-Augustin, Tournai/Montréal, Desclée & Cie / Bellarmin, Collection Hier – Aujourd’hui (dirigée par les Facultés de la Compagnie de Jésus à Montréal), 1979 (avec Nihil Obstat et Imprimatur), 232 pages.