À relire Augustin ou le maître est là, c'est plutôt du côté des chefs-d'œuvre d'Huysmans, Bloy, Mauriac, Bernanos et Green qu'on a envie de ranger le livre de Malègue. Ce qui ne résout pas la question de l'oubli dans lequel sont tombés la plupart des romans attachés à mettre en scène les oscillations de la nature et de la grâce après un demi-siècle de gloire du «mouvement de renaissance littéraire catholique». Si l'on veut des œuvres phares pour borner cette période, on lira Conversion des intellectuels au catholicisme en France (1885-1935) de Frédéric Gugelot: on y découvre qu'elle a débuté avec En route d'Huysmans, publié en 1895. Et il nous semble, puisque François Mauriac a changé de registre après Les Anges noirs, paru en 1936, la même année que Journal d'un curé de campagne de Bernanos, qu'elle a pris fin en 1940, avec la publication de Monsieur Ouine , du même Bernanos. Notons d'ailleurs que, dans ce roman, si la religion subsiste sous une forme inquiétante, Dieu est absent. Comme si Bernanos avait plongé le premier dans l'absurde, l'anomie et l'aphasie du Nouveau Roman. Cette pointe hypermoderne chez ce catholique vintage fascinera logiquement quelques cinéastes d'après-guerre (Robert Bresson, Maurice Pialat) ; plus récemment, Michael Haneke a étudié la possibilité de porter à l'écran Un crime, roman policier troublant pour lequel Laurent Cantet nous a un jour confié son intérêt.
.....Le talent littéraire de Malègue —sans doute son génie—, c'est de proposer sur ce point une réponse intelligente, mais qui n'est pas là comme la thèse d'un roman à thèse maniant lourdement des personnages en vue de « défendre » une « vérité ». S'il l'avait fait, il aurait tué en lui le romancier et personne n'aurait songé à le rééditer ni ne l'aurait lu, traduit etc. Il n'aurait pas seulement tué le romancier, il aurait falsifié la foi et ce que cette démarche comporte nécessairement d'intelligent à l'instar de toute démarche humaine, aussi simple et commune qu'elle puisse être. Il l'aurait également tuée, car, née de la spontanéité humaine libre et intelligente, surélevée par la grâce, la foi ne pourrait souffrir une « défense », même dans un procès qu'elle « gagnerait ». Toute « défense » (usons encore de ce terme), de la foi commence par l'ouverture à la personne et ceci exclut toute stratégie d'une raison conquérante. Dans « convaincre », dit Levinas, il y a « vaincre ». D'ailleurs c'est dans la forme d'exécution la plus ignominieuse, combinant l'horrible et le dérisoire (un T de bois auquel on accroche un corps nu par des clous peu au-dessus du sol), que le Christ meurt. Dostoïevski a bien vu que cela condamne toute entreprise contraire à ce que nous appellerions aujourd'hui « la laïcité ». Et cela amène Malègue à retourner la mise en cause moderniste de la divinité de Jésus. Ce n'est pas un Dieu humilié qui fait problème, mais un Dieu-Homme qui ne rejoindrait pas exemplairement l'abaissement de toute vie humaine dans la mort. D'où le mot de Largilier à Augustin : « Loin que le Christ me soit inintelligible s'il est Dieu, c'est Dieu qui m'est étrange s'il n'est le Christ. ».....
....Cette déchristianisation prophétisée par Malègue comme par tous les grands de la renaissance littéraire catholique en France ou Graham Greene, le deuxième roman Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut, en parle aussi, mais sans jamais combattre les lois françaises sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, alors qu'Augustin ou Le Maître est là, réfutait le modernisme. Malègue, la déchristianisation, aussi providentielle que la Révolution et la République, ne menace pas la foi, mais, au contraire, fait exploser le confort où elle s'englue.
dans La Croix, l'Histoire de notre âme, article de Francine de Martinoir.
sur le site des Anciens élèves de Stanislas, cinq articles du Père de Menthière :
(1/5) Joseph MALÈGUE, ancien élève de Stan cité par le Pape, est aujourd’hui réédité !
(2/5) Qui est Joseph MALÈGUE ? (1876-1940)
(3/5) Le grand roman de Malègue :
Augustin ou le maître est là
(4/5) L’œuvre de Joseph Malègue
(5/5) Malègue à Stan
Et en dernier un article plus ancien 2004, écrit par l'abbé Claude Barthe, Joseph Malègue et "le roman d'idées" dans Les romanciers et le catholicisme. Les cahiers du Roseau d’or, n° 1. Ed. de Paris, 2004, livre signalé en son temps sur le forum
"Ce n'est pas de "purgatoire" qu'il faut parler à propos de l'oubli dans lequel est tombé le romancier Joseph Malègue (1876-1940) mais d'anéantissement. Le fait qu'il ait écrit un seul roman, Augustin ou le Maitre est là, paru en 1933, n'en est pas une explication suffisante puisque Alain-Fournier, lui aussi, n'est l'auteur que du seul Grand Meaulnes. Mais le tempérament secret et timide de Malègue, un amoncellement de circonstances défavorables tant de son vivant qu'après son décès, sans parler du caractère propre de son art, font que d'Augustin ou le Maitre est là -un grand texte de la littérature française du XXème siècle- on ne connaît généralement que le titre. Quant à son roman inachevé, Pierres noires. Les classes moyennes du salut, édité après sa mort par Jacques Chevalier (Spes, 1958), et dont la qualité littéraire est peut-être encore supérieure, ceux qui en savent l'existence, et a fortiori ceux qui l'ont lu, ne sont pas foule.
Pierres noires met en scène, à « Peyrenère-le-Vieil », inspirée de La Tour-d’Auvergne et de Besse, dans les années 1880, les châteaux auvergnats aux odeurs de fausse humidité, les paroisses à curés concordataires, la laïcisation des instituteurs, les départs de diligence comme les voyages en chemin de fer. Théologien, fin connaisseur de liturgie traditionnelle, le P. Claude Barthe, l’un des rares spécialistes de Malègue, y lit la recréation par l’auteur de son enfance et de sa jeunesse.