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Hommage Jean de Viguerie à Jean Madiran par Anne Charlotte Lundi (2014-11-22 16:26:59)
Conférence donnée à Fanjeaux le 6 août 2014 à l’ensemble de la congrégation des dominicaines du Saint-Enfant-Jésus
Monsieur l’abbé (1),
Mes Révérendes Mères, Mes Sœurs,
C’est à la demande de votre Mère générale que je viens ici aujourd’hui vous parler de Jean Madiran.
Hier, 5 août, était l’anniversaire de ses funérailles.
Mon propos n’est pas sa biographie (2). Je veux vous présenter le défenseur de la foi et son rôle éminent à l’époque où la crise de l’Eglise se déclara dans sa plus forte virulence, soit les années 1960-1980. Beaucoup d’entre vous, mes Sœurs, n’étaient pas nées. Vous n’avez pas vécu ces moments douloureux. Mais vous devez savoir ce qui s’est passé alors. Vous devez le savoir pour bien comprendre la situation actuelle.
La carrière d’écrivain de Jean Madiran commence en 1943. Il a 23 ans. Il donne cette année-là, signés de son vrai nom, Jean Arfel, plusieurs articles à la Revue universelle fondée en 1920 par Jacques Bainville, et dirigée par Henri Massis (3). Ce dernier le présente à Charles Maurras, qui se réjouit de cette collaboration et accepte de préfacer le premier ouvrage du talentueux jeune homme, intitulé La philosophie politique de saint Thomas et signé du pseudonyme de Jean-Louis Lagor.
Jean Arfel a des diplômes universitaires, une licence de lettres, un diplôme d’études supérieures de lettres et, je crois, une admissibilité à l’Ecole Normale Supérieure. De ce cursus il ne parlera jamais. Peut-être a-t-il été déçu par l’enseignement reçu. On comptera très peu d’universitaires parmi ses collaborateurs et ses amis.
Sa carrière est celle d’un journaliste. C’est dans l’article de journal ou de revue qu’il a toujours excellé. Avant de créer la revue Itinéraires en 1956, il avait été professeur de philosophie à l’Ecole des Roches à Maslacq, mais sans vocation. Il enseignera beaucoup au cours de sa longue vie, mais le plus souvent par sa plume et moins par sa parole. Il s’exprimait bien dans ses conférences ; un léger accent méridional agrémentait son propos, mais on ne pouvait dire qu’il était éloquent.
Sa bibliographie compte un bon nombre de titres de livres, par exemple son Brasillach de 1958 et son Gilson de 1992, mais ce sont des suites de réflexions ou des recueils d’articles. Même son chef-d’œuvre, L’hérésie du XXe siècle (1968) (4), est plus un recueil qu’un livre d’un seul tenant. Madiran est porté vers l’actuel, vers l’immédiat. Or un livre, par le seul fait du temps que sa composition exige, s’éloigne toujours plus ou moins de l’actualité.
Il crée la revue mensuelle Itinéraires en 1956, le quotidien Présent en 1980. Pendant près de vingt ans, les deux publications coexistent et il les dirige toutes les deux. Il est un journaliste exemplaire assidu à sa tâche. Pendant ses vingt années de direction de Présent, il se lève à cinq heures du matin et va de son appartement de Saint-Cloud au bureau du journal, rue d’Amboise, dans le deuxième arrondissement. Le comité de rédaction se réunit à six heures. Madiran s’y montre exigeant, autoritaire.
Les deux entreprises sont uniques, chacune en son genre. Itinéraires est le rassemblement des meilleures plumes de la défense catholique. La collection est un trésor. Prenez n’importe quel numéro. Vous y trouverez, quelle qu’en soit la date, la nourriture la plus riche. On peut en vivre. Dans les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, il n’existe en France, dans la presse catholique, aucune publication plus féconde et de plus grande qualité. Qu’il me suffise de citer les noms de Louis Salleron, Marcel De Corte, Louis Jugnet, Henri Charlier, Michel de Saint-Pierre, Joseph Hours et celui du P. Calmel. Depuis longtemps, aucune revue catholique n’avait atteint ce niveau d’excellence. La Revue universelle, fondée en 1920 par Jacques Bainville, avait brillé par sa qualité, mais la ferveur lui manquait. Aujourd’hui, Catholica rend de réels services, mais c’est une revue savante et moins accessible au grand public. Dans l’état de délabrement intellectuel où nous sommes, Itinéraires ne sera pas de sitôt remplacé.
Présent fut d’une autre facture. Madiran en fut le patron, mais non le seul fondateur. Il le fonda avec Pierre Durand, François Brigneau, Bernard Antony et Hugues Kéraly. Ce fut un quotidien, entreprise incroyable, mais un quotidien auquel il manquait deux jours. Les survivants des anciens combats politiques virent en ce journal un renouvellement inespéré de l’Action française. Ce fut un journal politique, maurrassien, et un journal catholique anti-moderniste, anti-conciliaire. Honneur à ses fondateurs et à ceux qui lui donnèrent publiquement – la liste en fut publiée par certains grands quotidiens – leur caution. D’une tout autre facture, aussi, par ses rédacteurs. Il y eut le grand trio : Madiran, Brigneau, Wagner, mais l’équipe de rédaction compta aussi dès le début plusieurs jeunes journalistes débutants, non sans talent mais alors inconnus. Madiran les formait. Ils allaient à la rencontre de la jeunesse, mais déjà la jeunesse ne lisait plus les journaux. Il y eut la première année environ vingt mille abonnés, grand succès, mais dans la quantité peu de jeunes de moins de trente ans. Et, très vite, ce journal écrit en grande partie par des jeunes, fut obligé de se spécialiser dans la consolation des seniors. Chaque semaine, le trio intervenait. On l’attendait. Brigneau partit. Wagner mourut. Madiran ne partit, ni ne mourut. Il paraissait immortel. Nous vivions de l’attendre, et il venait. Et son plaisir et le nôtre étaient la mise sur le gril de quelque dignitaire ecclésiastique. Il le mettait à rôtir d’un côté, nous disait « à demain », et revenait le lendemain pour le rôtir de l’autre côté.
Les méchants étaient maltraités, les bons soutenus, mais avec parfois une interruption du soutien, ou bien l’arrêt complet. Très lié à Marcel Clément et ne jurant que par lui, il s’en est séparé. De même avec Jean Ousset. Il a soutenu Mgr Lefebvre, puis il a cessé de le soutenir, l’abbé de Nantes tout en disant qu’il ne le soutenait pas, Le Pen inconditionnellement, puis sous condition et même en préférant Mégret. Il était d’humeur changeante et cela lui a fait perdre des abonnés et du crédit. Toutefois, ce quotidien a joué un rôle important. Il portait des coups à l’ennemi. Il nous aidait à garder le moral, à ne pas perdre tout espoir. A-t-il contribué à renouveler la pensée politique ? Je ne le pense pas. Madiran était resté très maurrassien. Il n’a pas toujours, à mon humble avis, compris la profondeur de l’enracinement de la Révolution de 1789. A chaque élection il nous disait : « C’est la bataille de France. » Comme si le suffrage universel pouvait déraciner le système. Mais lui-même y croyait-il ?
Je viens maintenant à l’essentiel, son combat pour la défense de la foi, ce grand combat qu’il mena pendant la tempête des années du concile Vatican II et les années qui suivirent. Je voudrais considérer d’abord l’aspect, si je puis dire, militaire, soit la stratégie et la tactique de Madiran, ensuite l’aspect judiciaire, c’est-à-dire l’accusation portée contre l’épiscopat français.
La stratégie est offensive. Madiran a choisi de ne cesser d’attaquer, même quand la bataille semble perdue. Il a pour cela trois atouts maîtres : son style concis et percutant comme une dague, son ironie parfois soutenue par un petit fond de méchanceté naturelle qu’il ne maîtrise pas toujours, enfin une variété remarquable du mode opératoire. En voulez-vous quelques exemples ? Il y a le début assommoir, par exemple la première phrase de l’article du numéro 123 d’Itinéraires sur le nouveau catéchisme. Voici cette première phrase : « Après Dieu sans Dieu… nous avons maintenant le catéchisme sans catéchisme inventé par le “national catéchisme français” » (5). Il y a l’analyse serrée des textes successifs, par exemple les trois textes analysés dans son « Processus de la communion dans la main ». Bel exemple de tartufferie. Le texte 1, émanant de la Congrégation pour le culte divin, dit que le Saint-Siège n’a pas encore approuvé la communion dans la main, que la majorité des évêques sont contre, mais que si l’usage existe, la conférence épiscopale veillera au respect de l’eucharistie. Le texte 2, publié par l’épiscopat français, dit que chaque évêque décidera. Les fidèles, démontre ici Madiran, sont transportés dans une religion différente. En même temps, on leur fait croire qu’elle est toujours la même. On trouve aussi très souvent chez notre apologiste, et cela est on ne peut plus normal, un rappel opportun de ce qu’il appelle et que nous appelons la « théologie classique ». Je prends ici pour exemple le commentaire de Madiran au sujet de la condamnation sommaire et sans explication des écrits de l’abbé de Nantes par la Congrégation romaine de la Doctrine (1969) (6). L’abbé de Nantes a accusé le pape Paul VI d’hérésie et a demandé à la Congrégation d’en débattre. Or, la Congrégation n’en a pas débattu. Le pape, a-t-elle déclaré, ne peut être accusé ainsi. Et c’est là que Madiran fait donner la « théologie traditionnelle », laquelle dit, et nul ne peut y redire : « Le pire est quelquefois possible. » On peut avoir « un mauvais pape », dit-elle encore, et même « un pape hérétique » (7). Les dogmes de l’infaillibilité et de la primauté « n’excluent pas, écrit Madiran, cette possibilité » (8). Et d’enfoncer le clou : « Le cas du mauvais pape est un traité classique de la théologie traditionnelle » (9). Nous le savions (10). Madiran ne fait que le rappeler. Pourquoi s’en offusquerait-on ? Et si Paul VI est hérétique, c’est bien regrettable, mais ce n’est nullement invraisemblable.
(à suivre)
Jean de Viguerie
1 M. l’abbé Simoulin, aumônier du prieuré de Fanjeaux.
2 On lira Danièle Masson, Jean Madiran, Editions Difralivre, Maule, 1989, 292 p.
3 Nous avons retrouvé trois de ces articles dans notre collection personnelle de cette revue : « Idéal et morale ou la Philosophie de la Démocratie chrétienne » II, 16 juillet 1943, p. 23-46 ; « Les chemins de l’Individualisme », 25 septembre 1943, p. 265-278 ; « La philosophie politique de saint Thomas d’Aquin », 16 décembre 1943, p. 669-687.
Voir aussi, sur cette première rencontre de Maurras et de Madiran, Henri Massis, Maurras et notre temps, La Palatine, Paris-Genève, 1951, t. 2, p. 183.
4 Collection Itinéraires, Nouvelles éditions latines, 1968, 304 p.
5 Itinéraires, Supplément au numéro 123 de mai 1968, « Le nouveau catéchisme », 55 p.
6 « Notification de la Congrégation romaine de la doctrine » ( 9 août 1969).
7 Par exemple le pape Libère, mort en 366, adhéra pendant un temps à l’arianisme, qui niait la divinité du Christ.
8 La seule formulation du dogme de l’infaillibilité permet d’envisager cette possibilité.
9 « Le processus de la communion dans la main », Itinéraires, 3e supplément du numéro 135 de juillet-août 1969, p. 41.
10 Cependant, quelques citations de théologiens ou de canonistes eussent été bienvenues. Madiran n’abuse pas des notes de bas de page.
PRESENT Article extrait du n° 8236 du Vendredi 21 novembre 2014

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A t-il des continuateurs ? Qui sont ses continuateurs ? par Scrutator Sapientiæ (2014-11-23 10:30:53)
[en réponse à 763785]
Bonjour et bon dimanche, Anne Charlotte Lundi.
1. Je dois moi-même beaucoup aux analyses de Jean MADIRAN (mais je me suis tourné vers d'autres auteurs par la suite), même si j'aurais préféré, sous sa plume, et sous la plume des auteurs qui ont écrit dans Itinéraires, dans les années 1960-1970,
- un peu moins d'incriminations intellectuelles, sur le néo-progressisme,
et
- un peu plus de généalogies intellectuelles, sur les origines des limites et des mérites du néo-modernisme.
2. Je suis en effet convaincu que si la mayonnaise néo-moderniste a si bien pris, dans les esprits, ce n'est pas seulement à cause de la bêtise, de la lâcheté, du suivisme, de l'aveuglement, de l'ignorance, de l'utopisme, de bien des clercs, mais c'est aussi à cause de qualités intrinsèques, qui lui ont donné toute son attractivité.
3. A ne parler que des limites des positions "modernes" que l'on critique, on finit en effet par rendre incompréhensibles
- le fait que des adversaires intellectuels aient pu adhérer à ces positions "modernes", malgré les limites de ces positions,
- le fait que les inspirateurs et prédécesseurs de ces adversaires intellectuels aient pu rejeter les positions "thomistes" qu'ils ont eux-mêmes rejetées, auparavant, à cause des limites de ces positions, et surtout compte tenu, à mon avis, du mode de présentation excessivement géométrique ou systématique qui leur a été "infligé"...
4. La question que je pose est celle-ci : le "positionnement madiranien" a-t-il des continuateurs contemporains, et, si tel est bien le cas, qui sont ces continuateurs contemporains ?
5. "Itinéraires ne sera pas de sitôt remplacé." Il ne s'agit peut-être pas tant de se poser la question de son remplacement, que de se poser celle de la continuation éventuelle de ce qu'il y avait de plus cohérent et de plus pertinent, à l'intérieur de cette publication.
6. Que je sache, "l'hérésie du XX° siècle", ou plutôt, à mon avis, l'utopie du XX° siècle, continue de sévir, au sein même de l'Eglise catholique, mais quels catholiques pourraient être aujourd'hui les auteurs de ce qui pourrait être l'équivalent contemporain de ce livre de Jean Madiran ?
Bon dimanche.
Scrutator.

( 763866 )
Fragmentation du paysage intellectuel catholique traditionnel. par Scrutator Sapientiæ (2014-11-24 07:36:16)
[en réponse à 763851]
Bonjour et merci, fouduroy.
1. Il me semble que depuis au moins un quart de siècle (1988-1989), nous subissons les conséquences d'une certaine fragmentation du paysage intellectuel catholique traditionnel, et que cela nuit beaucoup à ce qu'un continuateur de la même envergure que celle de Jean MADIRAN puisse avoir l'équivalent du rayonnement qui a été le sien, pendant un demi-siècle.
2. Il y a au moins deux lignes de pensée qui attirent mon attention :
A - la première est celle-ci : la revalorisation de l'importance
- de la connaissance de la Parole de Dieu, donc de l'Ecriture ET de la Tradition,
- de la compréhension du message de Dieu,
- de la contemplation des mystères de Dieu,
- de l'adoration du Père, du Fils, de l'Esprit, donc du seul vrai Dieu, un et trine ;
B - la deuxième est celle-ci : l'actualisation de l'instruction du procès, d'inspiration catholique, non au détriment, mais en direction de la modernité, laquelle est, et reste, notamment, UNE FORMIDABLE ET GIGANTESQUE APOSTASIE, sur le plan humain et spirituel, entre autres choses plus positives, sur le plan technique et matériel.
3. De mon point de vue, un éventuel continuateur devrait réfléchir, et faire réfléchir, les catholiques français d'aujourd'hui, en fonction de chacune de ces deux lignes de pensée, non gaudium-et-spistes, c'est le moins que l'on puisse dire.
4. Je termine ce message sur la remarque suivante : je le formule sans doute bien mal, mais je crois qu'à un moment donné, nous serons dans l'obligation de choisir, et d'exhorter à choisir, entre "Assise" et "Compostelle" :
- je n'ose imaginer que l'intention de Jean-Paul II ait été celle-là, en 1986, mais force est de constater que ce qu'il est convenu d'appeler "l'esprit d'Assise" a ouvert un boulevard à tous ceux qui veulent que l'Eglise catholique ne soit plus qu'une instance de régulation, de supervision, du croire-ensemblisme vivre-ensembliste ;
- a l'opposé de cet "accompagnement humanisateur", il y a une alternative christianisatrice européenne, et non atlantiste : "l'esprit de Compostelle", et je fais ici référence à certains discours de Jean-Paul II et de Benoît XVI, qui auraient dû pouvoir bénéficier de davantage de prise en compte, au sein même de l'Eglise.
Je viens d'essayer de préciser les termes de l'équation auxquels je suis le plus sensible, mais la "dé-fragmentation" éventuelle du paysage intellectuel catholique traditionnel (comprenez, notamment : non iréniste), serait, si elle se produisait un jour, le résultat d'une équation qui comporte de nombreuses inconnues...
Bonne journée.
Scrutator.