Le Forum Catholique

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images/icones/1b.gif  ( 755385 )Pour changer un peu par Jean Ferrand (2014-07-21 08:07:43) 

Pour changer un peu les idées, question biblique. Qui est le jeune homme nu de l'évangile de Marc ?
Voici ce que je viens de répondre à un correspondant inconnu du Canada :

Dommage que vous ne me donniez pas votre adresse mail, j'aurais ainsi pu correspondre avec vous par internet.

J'ai en effet retrouvé sur le net le livre d'Alfred Loisy dont vous me parlez [L'évangile selon Marc], et j'ai pu consulter les pages indiquées [423 à 425]. C'est une collection d'inepties sans queue ni tête et je ne vois rien de scientifique là-dedans. Heureusement que ce monsieur a été en son temps excommunié et ses ouvrages mis à l'index, c'est tout ce qu'il méritait.

Il suppose en particulier que la dernière cène aurait eu lieu à Béthanie, ce qui est purement gratuit et d'une totale invraisemblance. Les quatre évangiles affirment unanimement que le dernier repas eut lieu à Jérusalem et le soir à la tombée de la nuit. Je ne vois pas pourquoi on négligerait cette vérité historique. Loisy suggère que l'histoire du jeune homme nu serait une allégorie faisant allusion à je ne sais quel passage prophétique annonçant que les guerriers s’enfuiraient tout nus. Strictement aucun rapport et là encore purement gratuit.

L'histoire du jeune homme nu, qui ne se trouve que dans Marc, ne peut être qu'une anecdote personnelle qu'il a lui-même vécue. La nuit, personne n'a pu être témoin de ce fait divers insignifiant, et qu'il est le seul à raconter, sauf... le narrateur lui-même. C'était le Marc jeune homme habitant de Jérusalem (nous le savons par les Actes) mais se trouvant à Gethsémani couvert d'un drap. Mais que faisait-il là tout seul, la nuit ? C'est manifestement parce qu'il avait suivi le groupe des Onze et Jésus lui-même, la nuit (puisqu'il était couvert d'un drap), depuis le Cénacle jusqu'à Gethsémani et là il fut surpris par les gardes qui arrêtèrent Jésus.

Mais que faisait-il d'abord au Cénacle quand Jésus, le soir à la tombée de la nuit, y célébrait la Sainte Cène ? C'est tout simplement qu'il était chez lui. Il était le fils de la maison. Et il était probablement ce jeune homme porteur d'une cruche que les envoyés de Jésus avaient dû suivre pour préparer le repas. Il faisait la corvée d'eau, ce qui était le propre des femmes, ou aux heures dangereuses le propre des jeunes hommes, des fils de familles. Il fallait bien qu'ils se rendissent utiles. Roman que tout cela ? A peine. Très vraisemblable au contraire.

Cette maison de Jérusalem, maison de Jean-Marc, fut celle où fut célébrée la Cène, où les apôtres se retrouvèrent après la Résurrection, où le Saint-Esprit descendit sur les apôtres réunis, cinquante jours après la Pâque. Dans cette même maison, d'après les Actes, nous verrons se réunir la première communauté chrétienne : « Et s'étant reconnu, il [Pierre] se rendit à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où une assemblée assez nombreuse s'était réunie et priait.» Ac 12,12. Cette Marie devait être veuve à moment-là, mais pas encore à l'époque de la mort du Christ, puisque le Christ s'adresse au propriétaire de la maison. On s'explique ainsi que le récit de Marc soit si vivant et circonstancié. Non seulement Marc a été le confident et l'interprète de Pierre, mais encore il fut dans sa jeunesse le témoin du Christ, au moins dans les derniers jours de ce dernier. Le témoin de la Passion.

Savez-vous que l'évangile de Marc, écrit d'abord en latin et publié à Rome, a été imité et raillé dans le Satyricon de Pétrone ? Or Pétrone est mort à Rome en 66. L'évangile de Marc est forcément antérieur.

images/icones/neutre.gif  ( 755388 )Oui, mais avec une nuance d'importance !... par Père M. Mallet (2014-07-21 08:30:11) 
[en réponse à 755385]

Si ce jeune homme avait habité au cénacle, il aurait pris sa tunique pour suivre Jésus et les Onze.
Il n'aurait pas pris un drap pour cacher sa nudité.
Donc cela ne tient pas.
Maria Valtorta donne une explication plus cohérente (de mémoire) :
Il s'appelait bien Marc, c'était le fils des gardiens de Gethsémani, amis très proches de Jésus (et qui effectivement avaient aussi à voir avec le Cénacle, qui appartenait au même propriétaire lui aussi ami de Jésus).
Et là, tout devient logique :
Marc dormait (sans pyjama, lequel fut inventé des siècles après) ; il entend un bruit invraisemblable, il se lève en toute hâte, il prend son drap pour s'en faire un pagne.
Je crois qu'il n'est pas dit là que ce Marc est saint Marc l'évangéliste, mais cela serait tout à fait logique qu'il devienne ami et secrétaire de Pierre.

Le Saint-Esprit a voulu que ce détail soit mentionné dans l'évangile : cela ne peut se comprendre qu'à cause du symbole : ce jeune homme symbolise le Christ ou chaque chrétien, le vêtement symbolise le corps, tandis que le corps symbolise l'âme (symbole qu'on retrouve ailleurs dans la Bible). Les soldats lui ôtent ce corps, mais ne peuvent pas lui retirer son âme : "Ne craignez pas ceux qui peuvent vous prendre le corps et ne peuvent rien faire de plus, craignez celui qui..."


images/icones/fleche2.gif  ( 755534 )Votre interprétation par Jean Ferrand (2014-07-22 13:45:36) 
[en réponse à 755388]

Votre interprétation est intéressante. Je l'ai lue avec le sourire. Néanmoins je ferai les observations suivantes :

1). Je ne crois guère aux imaginations de Maria Valtorta, qui ont d'ailleurs été mises à l'index par l’Église.

2). Votre position n'explique pas que l'anecdote (insignifiante en soi) se trouve dans l'évangile de Marc. Or j'ai commencé par là.

3). La plupart des commentateurs acceptent que ce jeune homme soit bien l'auteur de l'évangile. La Bible de Jérusalem elle-même le reconnaît. « Détail propre à Marc. Beaucoup de commentateurs ont vu dans ce jeune homme l'évangéliste lui-même. » Or Marc habitait à Jérusalem même et non à Béthanie ou au jardin des Oliviers.

4). Qu'il fût vêtu d'un simple drap, la nuit, n'avait rien d'indécent. Le texte dit « n'ayant pour tout vêtement qu'un drap » (B.J.) et même, littéralement, d'après le grec : « enveloppé d'un sindon ». Le même mot que pour le « sindon » du Christ dans son tombeau. Or si vous imaginez un 'sindon' grand comme le Suaire de Turin, il y a de quoi faire un vêtement décent, une belle toge.

5). Cette hypothèse n'est pas de moi. Elle est tirée de l'Évangile selon Saint Marc par L. Pirot, La Sainte Bible, Tome IX, Letouzey et Ané, Paris, 1935. Un auteur honorable mais bien oublié. Il dénature d'ailleurs sa propre thèse en pensant que l'incident aurait eu lieu au retour du Christ à Jérusalem, et non à Gethsémani même. Mais c'est peu crédible.

6). En dehors du sens littéral, toute écriture a un sens spirituel qui fait comprendre d'autres réalités, allégoriques ou morales. Mais d'après une saine herméneutique, qui est celle même de Thomas d'Aquin, le sens littéral reste premier. Ici, le sens allégorique de l'incident a été interprété de multiples façons par les auteurs :

- une allusion à des prophéties guerrières, d'après Loisy : c'est un peu tiré par les cheveux, « Les guerriers s'enfuiront tout nus ! »

- d'après Benoît Standaert, exégète connu de Marc, ce serait une allusion au baptême, car tout l'évangile de Marc serait une Haggadah, à réciter durant la veillée pascale,

- les protestants y voient volontiers une allusion à la résurrection du Christ. Car le Christ aussi était enveloppé d'un « sindon », et il en est sorti tout nu.

- pour vous, le vêtement symbolise le corps, et le corps symbolise l'âme...

- etc.

On ne peut rien tirer de ces exégèses très diverses pour la réalité historique de l'incident.

7). Il semble que ce soit saint Grégoire le Grand, le premier, qui ait proposé de voir dans le jeune homme nu l'évangéliste lui-même.  

 « Depuis longtemps, on a vu dans cet épisode un détail autobiographique. Saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, semble être le premier à affirmer que, si l’on peut lire cette histoire rocambolesque, c’est qu’elle a été vécue par celui qui la raconte. »



Mais je voudrais ajouter un autre détail à proposer à la sagacité des exégètes en herbe que nous sommes tous. Mais là il faut remonter un peu plus haut, dans la journée du mardi, qui a vu les préparatifs de la Sainte Cène. Le Christ a trouvé chez les parents de Marc, à l'étage, une grande salle toute préparée pour la veillée pascale. Pourquoi l'ont-ils cédée au Christ même et à ses apôtres et n'ont ils pas fêté la Pâque en même temps qu'eux ? Or les évangiles sont précis. Seuls Jésus et les douze apôtres (onze après la sortie de Judas) ont participé à la Sainte Cène. Ni le père et la mère de Marc, ni Marc lui-même, ni Marie, ni aucune femme, mais les disciples seuls.

Certes on peut deviner les femmes dans les coulisses, faisant la cuisine et le service, mais elles n'ont pas participé au repas pascal du Christ. Les évangiles sont formels.

Parce que le Christ a anticipé la fête de Pâque par rapport au calendrier du Temple de Jérusalem. Il l'a célébrée à son jour, selon la coutume des galiléens. La Pâque n'était prévue pour eux, les habitants de Jérusalem, que le vendredi soir, veille du sabbat. Mais ce jour-là, avant la tombée de la nuit, ils enterreront le Christ. « Où est ma salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ? » (Mc 14, 14).
images/icones/1a.gif  ( 755393 )Satiricon de Pétrone et évangile de Marc, écrit d'abord en latin... par Aétilius (2014-07-21 09:38:29) 
[en réponse à 755385]

Cher Jean,

Vous écrivez dans votre post ci-dessus : "Savez-vous que l'évangile de Marc, écrit d'abord en latin et publié à Rome, a été imité et raillé dans le Satyricon de Pétrone ? Or Pétrone est mort à Rome en 66. L'évangile de Marc est forcément antérieur"

Sur quelles sources vous appuyez-vous exactement ?

J'ai lu il y a déjà quelque temps que l'histoire bizarre de crucifixion présente dans le Satiricon, avec une matrone subtilisant le cadavre d'un supplicié pour mieux vivre son amour avec son amant, était une parodie de celle du Christ.

Mais pour le reste, certes, la Tradition dit que saint Marc, secrétaire de saint Pierre, a écrit son évangile à Rome, mais j'ai toujours considéré que c'était en grec, la langue de prestige par excellence alors.

D'où vient qu'il aurait été écrit en latin selon vous ?
images/icones/1a.gif  ( 755422 )Marc est un juif qui a un nom latin et qui parle grec… par Yves Daoudal (2014-07-21 12:33:09) 
[en réponse à 755393]

Ce n’est pas parce qu’il y a quatre ou cinq mots latins et quelques tournures latines dans l’évangile selon saint Marc qu’il aurait été d’abord été écrit en latin.

Même s’il a été écrit à Rome, ce qui est vraisemblable, il a été écrit en grec. La liturgie romaine sera en grec pendant au moins deux siècles, et un autre Marc, empereur romain, cent ans plus tard, se fera remarquer par ses remarquables écrits… en grec (et aussi par sa persécution fort peu philosophique des chrétiens).
images/icones/fleche2.gif  ( 755464 )C'était la thèse par Jean Ferrand (2014-07-21 17:47:22) 
[en réponse à 755393]

C'était la thèse très documentée de l'exégète agnostique, mais grand érudit, Jean-Louis Couchoud. Mais attention. Sa thèse est précise. L'original latin de Marc ne nous serait parvenu que d'une fraction très fragmentaire, à travers les vielles éditions latines. Le texte actuel de Marc serait une rétroversion en grec faite par deux auteurs différents, et recomposée artificiellement en une seule version. J'accorde ceci à Daoudal : le seul Marc canonique est la version grecque que nous possédons et qui figure dans nos Bibles. Mais la thèse de Couchoud reste très troublante car écrite par un savant philologue.

La thèse argumentée de Couchoud.
images/icones/fleche2.gif  ( 755536 )Que l'évangile par Jean Ferrand (2014-07-22 14:19:38) 
[en réponse à 755393]

Que l'évangile de Marc ait été imité, et moqué, dans le Satiricon de Pétrone vous en trouvez l'analyse documentée faite par le Professeur Ramelli dans les N° 19, 20, 21 et 22 des Nouvelles de l'Association Jean Carmignac. ICI.

N.B. J'ajoute en note que mon hypothèse que Marc ait d'abord été écrit en latin (d'après Paul-Louis Couchoud) ne doit guère plaire aux membres de cette association. Pour eux la langue originale des évangélises serait uniformément l'hébreu (ou l'araméen). Mais hélas c'est peu crédible.

Seul l'évangile araméen de Matthieu, les logia du Seigneur, connu par la tradition mais qui ne nous est pas parvenu, aurait été écrit en araméen.

Marc aurait été composé en latin, mais rapidement transcrit en grec.

Luc et Matthieu grec (ce dernier compilé par le diacre Philippe) auraient été composés directement en grec d'après Matthieu araméen et d'après Marc (les deux sources).

Jean enfin fut écrit en grec vers la fin du premier siècle.

Que l'évangile de Marc cite plusieurs expressions araméennes n'a rien d'étonnant : son auteur était juif, palestinien et même hiérosolymitain. Il était l'interprète de Pierre, disciple direct de Jésus.
images/icones/ancre2.gif  ( 755425 )Jésus le regarda et l'aima par Paterculus (2014-07-21 13:06:59) 
[en réponse à 755385]

Merci cher Jean Ferrand pour ces lignes, dont l'intérêt majeur est de nous rappeler que les évangiles ne sont pas des fables inventées, mais des récits dont les rédacteurs sont impliqués de près dans les faits rapportés.

On appelle le passage auquel vous faites allusion "la signature de Saint Marc". Les exégètes modernes ont remis en cause le fait que Marc ait pu connaître le Christ avant sa résurrection : mais c'est par idéologie, pour produire une datation tardive de son évangile. Même si ce fil montre que tout n'est pas clair, mieux vaut suivre la tradition.

Je pense qu'on a une autre "signature" de Saint Marc, dans l'épisode du jeune homme riche. Saint Marc est le seul, là encore, à mentionner un détail que seul peut connaître celui qui est concerné ; il écrit du jeune homme en question que Jésus le regarda et l'aima.
On comprend mieux la tristesse du jeune homme, de ne pas se sentir apte à répondre à cet amour.
Et tout y est, de la situation de riche de Saint Marc, de son âge où il doit déterminer son avenir, etc.
Si le nom du jeune homme n'est pas mentionné dans les évangiles, c'est sans doute dans le même esprit que le nom de Matthieu ne l'est pas non plus par les autres évangélistes, comme ancien publicain : les Apôtres n'étaient pas des mufles, et ne donnaient pas sur leur confrère des indications infamantes, tandis que voulant aller jusqu'au bout de l'enseignement de Jésus sur la miséricorde, Matthieu se désigne lui-même comme ancien publicain.
De plus le caractère à la fois enthousiaste et hésitant, voire craintif, de Marc se trouve aussi dans les Actes, où il veut suivre Paul et Barnabé mais retourne à Jérusalem quand ils arrivent dans des régions sauvages ; ce qui ne l'empêchera pas finalement de suivre totalement la voie de Jésus à la fin de sa vie.

Bref, je pense que le jeune homme riche peut être considéré comme Saint Marc. A tout le moins, on doit remarquer que Saint Marc avait de bonnes raisons de s'intéresser à un personnage qui lui ressemble tant.

Votre dévoué Paterculus
images/icones/fleche2.gif  ( 755429 )Les relations St Paul - St Marc par Jean-Paul PARFU (2014-07-21 13:21:18) 
[en réponse à 755425]

furent mouvementées.

St Paul est déçu par St Marc, qui les abandonne lui et Barnabé ; c'est tout juste s'il ne le traite pas de mauviette et de renégat, puis à la fin, à Rome, s'est franchement réconcilié avec lui, puisque St Paul dit en substance de St Marc qu'il l'a beaucoup aidé dans les difficultés, qu'il est l'un des plus fidèles et l'un des meilleurs d'entre nous.
images/icones/1d.gif  ( 755430 )Tout n'est donc pas perdu entre nous donc ! par Aétilius (2014-07-21 13:56:05) 
[en réponse à 755429]

Cher maître,

Quand bien même vous m'envoyez du "sale créationniste" et moi du "suppôt de Darwin", ce qui fait plaisir est de voir que même entre les grands saints des débuts de l'Eglise, les tensions pouvaient être là.

Vive vous donc, vive nous !