Le Forum Catholique
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( 748611 )
Des précisions concernant ‘Emmaüs et les “60 stades” par Presbu (2014-04-21 18:01:25)
Parmi les récits relatifs au jour de Pâques, l’évangéliste Luc rapporte celui de deux proches des Apôtres, qui s’étaient rendus à Jérusalem pour les fêtes de la Pâque juive, le vendredi et le samedi précédents. Le récit commence au verset 13 du chapitre 24 par cette phrase :
“Et voici que deux d’entre eux en ce jour étaient allant à un village du nom de ‘Emmaüs et éloigné[s] de Jérusalem de 60 stadeset ils parlaient entre eux de tous les faits qui étaient arrivés”
Il convient de remarquer que, à part une inversion sans importance entre « Jérusalem » et « soixante stades », la plupart des manuscrits grecs reproduisent ici l’ordre des mots araméens, donc témoignent d’un original araméen. Le passage révèle d’autres indications encore.
L’un des manuscrits grecs porte le nom de « Lemmaüs ». D’où vient le « L » qui précède le nom du village ? La seule explication possible est celle d’une mauvaise lecture de son nom araméen, , où la première lettre – un ‘aïn, – a été prise pour un lomad, . C’est une faute classique de copiste, mais l’intérêt est qu’elle se présente dans un manuscrit grec, ce qui en dit long sur la pratique chrétienne de traduire de l’araméen vers le grec.
En effet, si l’on n’indique pas les voyelles (qui n’apparurent que plus tard), le mot araméen , pariq’, peut se lire aussi bien au singulier (pariqa’, éloigné) qu’au pluriel (pariqe’, éloignés), auquel cas il concernerait les deux « pèlerins de ‘Emmaüs ». Une précision: la racine du mot signifie séparer ; elle apparaît un peu plus loin, au verset 21, quand les pèlerins disent à Jésus qu’ils avaient espéré que le Messie serait « celui qui devrait délivrer Israël », c’est-à-dire [près] de sauver ou délivrer Israël selon le verbe qui a été choisi dans la traduction grecque, lutroô (λυτροω). La racine « prq » a pris également le sens religieux de séparer par rapport au mal. Par ailleurs, il existe une autre racine pour exprimer le pur éloignement sans nécessairement l’idée de séparation : ‘rq, , comme en Jacques 4,7 : « Soumettez-vous à Dieu, résistez au diable et il ‘aruq (s'éloignera, fuira) loin de vous ».
Les versets 13-15 se lisent donc simplement ainsi selon l’araméen : au moment où Jésus les rejoint, les deux disciples “étaient allant à un village du nom de ‘Emmaüs et séparés de Jérusalem par les 60 stades [qu'ils ont parcourus] et ils parlaient entre eux de tous les faits qui étaient arrivés. Et tandis qu’ils se parlaient et questionnaient, Jésus lui-même les rejoignit et marchait avec eux” (Lc 24,13-15)
La structure balancée du récit (les récits de témoignage sont toujours agencés de cette manière binaire dans le Nouveau Testament) est éclairante ; seuls des traducteurs lisant mal l’araméen et ne connaissant pas les lieux ont pu imaginer que ‘Emmaüs se trouvait à 60 stades de Jérusalem, alors que ce village en est distant de 120 stades ou même de 140 si l’on passe par la forêt. Origène, qui sait où se trouve ‘Emmaüs, a tenté de « corriger » l’erreur par une autre faute : il suppose qu’un chiffre a été oublié et transforme « 60 » en « 160 » stades, ce qui est effectivement plus proche de la réalité, en expliquant que le village était alors appelé alors Nicopolis par les Grecs (aujourd’hui ‘Amwas en arabe). Mais ce faisant, il perdait l’indication intéressante de « 60 ». Celle-ci n’était pas quelconque.
Selon les cartes dressées par les spécialistes, quand on sortait de Jérusalem par le sud (c’est dans ce quartier que se trouvait le Cénacle) et qu’on voulait aller à ‘Emmaüs, il fallait rattraper la route de Jaffa qui part du nord de Jérusalem vers le nord-ouest. Ce carrefour était à 45 stades de Jérusalem . Pourquoi le récit en indique-t-il “60” ? C’est la distance parcourue par les deux « pèlerins », qui s’explique très bien si l’on pense qu’ils venaient du Cénacle, situé au sud de Jérusalem. Certes, ils pouvaient traverser la ville et parvenir en un stade ou deux à la porte nord, mais ils devaient alors passer par la place qui est devant le Palais d’Hérode. Or, à ce moment, la peur et le désarroi régnaient parmi les apôtres et les disciples de Jésus ; originaires de ‘Emmaüs, les deux disciples ont probablement eu l’intention d’y retourner le plus discrètement possible. En sortant par la porte de Bethléem et en faisant un large détour par Ain Karem et par Beit Zayt, ils ne pouvaient pas être vus de Jérusalem et brouillaient les pistes. Ils rejoignaient alors la route de Jaffa par la forêt de Jérusalem, en contrebas par 400 mètres de dénivelé.
C’est au croisement des deux chemins que le Ressuscité vint se joindre aux marcheurs, comme s’il venait de Jérusalem – ce qui prendra tout son sens après coup : c’est bien par là qu’il devait arriver en venant de Getsémani et de son tombeau. Les traducteurs grecs n’ont pas compris cette indication qui, pour les premiers chrétiens de Judée, ne demandait pas d’explication ; ne voyant pas le lien avec la phrase précédente, --->--->ils ont ajouté au début du verset 15 : Kaï égeneto – “Et il arriva que durant leur conversation et discussion entre eux, Jésus lui-même s’étant approché faisait route avec eux”, tandis que l’araméen indique simplement que Jésus “vint, les rejoignit (rac. mt’, atteindre) et marchait avec eux”. la suite à lire sur le site EEChO Enjeux de l'Étude du Christianisme des Origines

( 748616 )
Quelle soupe ! par Yves Daoudal (2014-04-21 19:15:34)
[en réponse à 748611]
Ce n’est pas Origène qui a ajouté un 1 pour faire 160. Le nombre de 160 stades se trouve dans de nombreux manuscrits, dont le fameux Sinaiticus, ce qui a conduit Merk à garder ce nombre dans son édition critique du Nouveau Testament.
Le nombre de 160 stades se trouve également dans le texte… araméen dit version syropalestinienne. (Un vrai texte araméen, qui traduit le texte grec, et non un hypothétique texte araméen préexistant à un évangile si grec...)
Il se trouve aussi dans plusieurs manuscrits de la vieille latine et dans deux manuscrits de la Vulgate.
Emmaüs a souvent été identifié à ‘Amouas (ou ‘Imouas), où était située traditionnellement la maison de Cléopas, transformée en église, et où les croisés avaient édifié une autre église. Le village fut rasé en 1967 et remplacé par un parc d’attraction… ‘Amouas se trouvait à 160 stades de Jérusalem.
Je ne trouve nulle part aucun manuscrit qui aurait porté « Lemmaus »… D’ailleurs le ‘aïn araméen ne ressemble en rien au lamed (de même qu’en hébreu ou en arabe).
Quant à Jésus qui arrive à pied de Jérusalem, après la Résurrection, c’est grotesque. Il apparaît, comme à la fin de l’épisode il disparaît.

( 748626 )
Mgr Clemens Kopp par Jean Ferrand (2014-04-21 21:28:17)
[en réponse à 748616]
Mgr Clemens Kopp dans ses excellents Itinéraires évangéliques (Mame, 1964), pages 609-613, confirme entièrement le point de vue d'Yves Daoudal. L'antique tradition ne connaît qu'un Emmaüs : 'Amwas située à 160 stades de Jérusalem.
J'ajoute que le troisième évangile a été écrit par Luc, compagnon de Paul, qui était grec, directement en grec. Apparemment Luc ne connaissait ni l'araméen ni l'hébreu. Et j'ai supposé dans ma genèse des quatre évangiles que Luc s'était fait aider dans son enquête sur Jésus et la première Église de Jérusalem par le diacre Philippe qui, lui, était bilingue (ou trilingue) et qu'il a pu rencontrer longuement à Césarée maritime dans les années 57-59 (cf Ac 21,8 à 27,2).

( 748655 )
Sur le village d'Emmaüs et les disciples par Jean-Paul PARFU (2014-04-22 12:34:01)
[en réponse à 748626]
Voir ce qui est dit
ici
Juste une réflexion, sachant que je ne pas les connaissances d'Yves Daoudal et de Jean Ferrand.
160 stades = 30 km.
Si le village était bien celui qui est situé à 160 stades, soit à 30 km (à l'ouest) de Jérusalem, je me demande comment il a été possible aux deux disciples, et alors que la nuit était déjà tombée, de revenir le soir même à Jérusalem, comme nous l'affirme l'évangile selon St Luc, trouvant encore les disciples réunis et le Christ leur apparaissant ?!
Je sais que sous l'Antiquité, et même après, les gens avaient l'habitude de marcher, mais ici, si c'est le cas, il s'agirait quasiment de disciples entraînés pour le Marathon ?

( 748669 )
Je comprends par Jean Ferrand (2014-04-22 15:24:35)
[en réponse à 748655]
Je comprends votre réaction, cher Me Jean-Paul Parfu, mais figurez-vous que je me pose les mêmes questions que vous. C'est d'ailleurs bien pourquoi le texte de Luc a sans doute été modifié. On s'est dit 160 c'est trop, c'est peu vraisemblable, donc en a corrigé : on a mis 60.
Mais je vous rapporte les conclusions de Mgr Clement Kopp (pour qui j'ai la plus grande estime, quoiqu'il soit déjà un peu ancien), et non les miennes, comme un fait : c'est fait que l'antiquité n'a connu que l'ancienne ville de Nicopolis dite en arabe 'Amwas comme l'authentique Emmaüs. Et le témoignage des sources antiques (sur lesquelles s'appuie Mgr Clemens Kopp) revêt un grand poids.
Maintenant l'antiquité s'est-elle trompée ? Mgr Clemens Kopp s'est-il trompé en s'y fiant ? L'original de Luc marquait-il 60 stades et on l'aurait corrigé en 160 stades (ce qui paraît bien peu vraisemblable) ? Je n'en mettrais pas ma main au feu.
Le fait est qu'à 60 stades de Jérusalem il n'y a rien de crédible ni d'antique. Le seul concurrent serait El Qubêbeh à 13-14 km de Jérusalem mais Mgr Kopp démolit à grands traits cette hypothèse :
"Cette prétention est contredite par toute la tradition, et le premier témoignage en sa faveur qui soit certain ne remonte qu'à 1280. Le nom du village au moment de la Résurrection est inconnu, et le nom arabe actuel - 'petite coupole' - n'apparaît qu'à l'époque des croisades ; il est invraisemblable qu'il se soit appelé Emmaüs à l'époque gréco-romaine, ce nom faisant allusion à une source chaude, or la plus proche est à 15 minutes de marche. Bien que cette localité ait encore existé à l'époque d'Eusèbe et de saint Jérôme, elle n'a guère attiré leur attention, alors qu'elle leur eût permis de résoudre la difficulté soulevée par les 60 stades, si on s'était souvenu qu'elle s'était appelée Emmaüs à un moment quelconque. Les témoignages deviennent un peu plus solides à partir de 1485, néanmoins Qubêbeh ne tardait pas être oublié de nouveau jusqu'en 1852, lorsque l'attention des Franciscains fut attiré par les ruines de l'église; ils en firent l'acquisition en 1861, et lui donnèrent en 1902 son aspect actuel."
Maintenant comment expliquer que les disciples d'Emmaüs aient accompli 320 stades dans la même journée, en aller et retour ? Je vous répondrais : au retour ils avaient des ailes ! Plus sérieusement je tenterai de répondre une autre fois. J'ai assez travaillé pour aujourd'hui.

( 748673 )
Dans le sens des 160 stades par Jean-Paul PARFU (2014-04-22 15:47:48)
[en réponse à 748669]
Voir
ici et
là
En ce qui me concerne, je ne dis pas, à proprement parler, qu'il est impossible de faire environ 30 km à pied aller-retour en une journée.
Ce que je dis, c'est qu'il me semble difficile de refaire 30 km à pied :
1) en sens inverse, presqu'immédiatement après les avoir déjà parcourus ;
2) alors que le soir est sur le point de tomber ou est déjà tombé, même si cela intervient relativement tôt en Palestine, plus proche que nos régions de l'Equateur ;
3) et d'arriver encore suffisamment tôt à Jérusalem pour pouvoir expliquer aux Apôtres encore réunis à cette heure de la soirée, ce qui vient de se passer, le Christ leur apparaissant alors à tous, à ce moment-là !

( 748675 )
30 Km aller par Jean-Paul PARFU (2014-04-22 16:17:25)
[en réponse à 748673]
et 30 km retour, ce qui fait, bien entendu, 60 km aller-retour !

( 748676 )
Mais l'Evangile ne dit pas ? par Meneau (2014-04-22 16:27:44)
[en réponse à 748675]
Mais l'Evangile ne dit pas qu'ils sont arrivés à Jérusalem le même jour ? Il dit juste qu'ils rebroussèrent chemin sur l'heure, mais pas qu'ils l'atteignirent sans faire étape ?
33 Sur l'heure même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem; et ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34 qui disaient : " Réellement le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon. "
35 Et eux de raconter ce qui (s'était passé) sur le chemin, et comment il avait été reconnu par eux à la fraction du pain.
Cordialement
Meneau

( 748677 )
Peut-être avez-vous raison Meneau par Jean-Paul PARFU (2014-04-22 16:37:34)
[en réponse à 748676]
Mais, ce pasage donne vraiment l'impression que les disciples d'Emmaüs sont immédiatement retournés à Jérusalem où ils rencontrèrent le soir même les Apôtres encore réunis, le Christ venant alors Lui-même attester les témoignages des uns et des autres, les réconforter et, une fois de plus, les enseigner !
Comprenez bien que je ne mets aucunement en doute l'évangile de St Luc, de surcroît toujours très beau, très noble et délicat à la fois. La solution pour moi est la suivante :
1) soit on l'interptète comme vous l'écrivez ;
2) soit les disciples étaient des champions poussés par l'enthousiasme ... et la grâce ;
3) soit c'est bien 60 stades et non 160 stades qu'il faut comprendre.

( 748680 )
J'aime bien le 2) par Meneau (2014-04-22 16:45:22)
[en réponse à 748677]
Mais si Emmaüs avait été à 3 jours de marche de Jérusalem, personne n'aurait interprété autrement que 1), si ?
Cordialement
Meneau

( 748682 )
"Le soir-même" ? par Athanasios D. (2014-04-22 17:08:55)
[en réponse à 748677]
Mais, ce pasage donne vraiment l'impression que les disciples d'Emmaüs sont immédiatement retournés à Jérusalem où ils rencontrèrent le soir même les Apôtres encore réunis, le Christ venant alors Lui-même attester les témoignages des uns et des autres, les réconforter et, une fois de plus, les enseigner !
Où est-il dit qu'ils sont arrivés le soir-même ?
Ath

( 748683 )
surgentes eadem hora regressi sunt par Lycobates (2014-04-22 17:18:25)
[en réponse à 748682]
Rien n'est dit de l'heure de leur arrivée, mais ils sont repartis aussitôt, le soir même :
Καὶ ἀναστάντες αὐτῇ τῇ ὥρᾳ ὑπέστρεψαν εἰς Ἰερουσαλήμ καὶ εὗρον ἠθροισμένους τοὺς ἕνδεκα καὶ τοὺς σὺν αὐτοῖς
Et surgentes eadem hora regressi sunt in Jerusalem: et invenerunt congregatos undecim, et eos qui cum illis erant

( 748684 )
Aκριβώς ! par Athanasios D. (2014-04-22 17:23:09)
[en réponse à 748683]
En marchant bien - et s'étant déjà restaurés -, le trajet a pu se faire en 3 ou 4 heures. Voire moins, ce qui est loin d'être invraisemblable avec ce qu'ils venaient de vivre tous deux.
Ath

( 748700 )
oui ! par Lycobates (2014-04-22 23:59:54)
[en réponse à 748684]
Tout à fait !
(moi j'écris ἀκριβῶς, mais je suis un peu "réac", je ne vous apprends rien)
Oui !
L'événement vécu leur aura donné des ailes.
Nos disciples d'Emmaüs seraient arrivés dans la nuit ou au petit matin, au plus tard, pour rejoindre les Apôtres qui auront veillé toute la nuit, dans l'anxiété.
(Et tout cela, il faut se l'imaginer, à l'époque, sans la moindre goutte de café. Inconcevable.)
C'est un épisode très beau, comme dit Maître Parfu fort à propos.

( 748755 )
Désolé... par Athanasios D. (2014-04-23 15:16:27)
[en réponse à 748700]
... je ne parle - très médiocrement - que le grec moderne.
Ath

( 748697 )
Ce passage des disciples d'Emmaüs par Jean-Paul PARFU (2014-04-22 21:21:35)
[en réponse à 748683]
est d'ailleurs l'un des plus beaux des Evangiles.
Cet inconnu qui s'approche d'eux sur la route dans le soir tombant et fait semblant de ne pas savoir ce qui vient de se passer à Jérusalem, c'est vraiment très beau.
Après Le Sacrifice, après "cette effroyable boucherie", après "ce déferlement de la bêtise, de la méchanceté et de la cruauté humaines", comme l'avait dit une fois en chaire à St Nicolas-du-Chardonnet Mgr Ducaud-Bourget, cet apaisement, cette douceur surnaturels de la victoire : "Ne comprenez-vous pas qu'il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans Sa gloire ?"
Puis, après qu'ils l'eurent reconnu : "Notre coeur n'était-il pas brûlant lorsqu'Il nous expliquait les Ecritures et tout ce qui l'y concernait ?"
Comme ils ne l'avaient pas encore reconnu, c'était l'action de l'Esprit-Saint qui "brûlait" leurs coeurs.
Il faut en voir conscience, lorsque nous rencontrons le Christ dans nos vies, lorsqu'Il se manifeste à nous sensiblement, c'est l'homme qui parlait aux disciples d'Emmaüs que nous rencontrons !