Le Forum Catholique
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( 730474 )
L'Église orthodoxe et Saint Thomas d'Aquin par Alonié de Lestre (2013-08-31 22:10:24)
Bonjour à tous,
J'aimerais savoir ce que pensent les orthodoxes de Saint Thomas d'Aquin et du thomisme. Y a-t-il une seule ou plusieurs critiques orthodoxes du thomisme ?
Si le sujet a déjà été discuté dans le passé, s'il-vous-plaît indiquez-moi le lien.
Merci d'avance et bonne journée.

( 730477 )
Pour faire court et simple par Candidus (2013-08-31 23:06:53)
[en réponse à 730474]
Les orthodoxes émettent les plus fortes réserves sur l'ensemble de la pensée scolastique. Ils lui reprochent son intellectualisme, son juridisme et voient dans son goût des définitions une atteinte insupportable au mystère divin.

( 730497 )
en effet par Aigle (2013-09-01 10:38:00)
[en réponse à 730477]
je me souviens d'avoir lu cela quelque part. L'idée même de définir le contenu de la présence réelle à travers l'idée de transsubstantiation leur semble irrespectueux et orgueilleux. Un prêtre orthodoxe m'avait dit un jour qu'au coeur de l'Occident (il pensait d'ailleurs plus à l'art contemporain qu'à la scolastique) se trouvait la volonté d'expliquer et d'innover, c'est à dire l'orgueil.
Je crois plutôt pour ma part à l'esprit de contradiction (comme pour Luther) : les orthodoxes méprisent St Thomas car nous le portons aux nues. Et puis aussi je crois qu'ils sont restés imprégnés des Pères de l'Eglise qui avaient été formés dans une antiquité tardive très marquée par Platon et le néo platonisme, c'est à dire un monde très éloigné de l'aristotélisme qui est à l'origine du thomisme.
Finalement la séparation de l'Orient est il un sous produit de la querelle de deux intellectuels athéniens du IVè siècle av JC ? :-)

( 730502 )
Là encore, par Yves Daoudal (2013-09-01 12:54:20)
[en réponse à 730474]
il faut dire "les orientaux", et pas "les orthodoxes". Car les Eglises catholiques orientales ne se réfèrent pas plus à saint Thomas d'Aquin que les orthodoxes.
Il s'agit de tradition théologique. Et pour les orientaux, la théologie ne consiste pas à couper les cheveux en vingt-quatre mais à contempler Dieu. Le "théologien" par excellence est l'évangéliste saint Jean. Et après lui il y a "saint Grégoire le Théologien", que nous appelons de Nazianze.
Tous les pères de l'Eglise étaient platoniciens. Pour un oriental il est donc insolite, et inutile, de faire appel à la philosophie d'Aristote.

( 730506 )
Il ne faut pas oublier par Jean Ferrand (2013-09-01 13:49:16)
[en réponse à 730502]
Il ne faut pas oublier qu'Aristote était lui même platonicien et disciple de Platon. Mais magis amica veritas.
Opposer Platon et Aristote me semble exagéré. Le péripatétisme se veut seulement une critique respectueuse de Platon, un progrès par rapport à lui.
Aristote fut lui-même un philosophe grec, s'exprimant en grec et publié en grec. Sa pensée a joué un grand rôle dans la réflexion du monde musulman, et c'est par cette civilisation qu'elle est d'abord parvenue jusqu'à nous.
En tant que penseur grec, les orthodoxes peuvent aussi apprécier Aristote.
Les orthodoxes, certes, peuvent ne pas goûter la scholastique. Mais la scholastique elle-même nous est devenue presque aussi étrangère qu'à eux comme mode de pensée.
Il n'y a pas seulement saint Thomas d'Aquin que les orthodoxes n'apprécient guère, mais aussi saint Augustin, avec sa théologie de la grâce et du péché originel.
Mais il n'en demeure pas moins que saint Augustin comme saint Thomas d'Aquin restent deux témoins et acteurs irremplaçables de la réflexion théologique, et même chrétienne tout court.

( 730525 )
Si Aristote par Yves Daoudal (2013-09-01 17:43:54)
[en réponse à 730506]
est d'abord arrivé chez nous par les Arabes, c'est-à-dire par Ibn Rouchd de Cordoue, dit Averroës, avant que saint Thomas d'Aquin finisse par dégoter un de ses textes en grec, c'est que les Byzantins l'avaient complètement négligé et oublié. Et cela est historiquement important: les Byzantins ne faisaient aucun cas de cette philosophie qui n'acquerra droit de cité que dans la scolastique, seulement en Occident, à partir du XIIIe siècle (et permettra, c'est mon avis et je le partage, la dérive rationaliste). C'est en quoi Aristote, quoique grec, est finalement un penseur "occidental", contrairement à cet autre auteur grec, pourtant effectivement son maître, qu'était Platon.

( 730526 )
Oui cher Yves par Aigle (2013-09-01 18:19:57)
[en réponse à 730525]
Je partage votre avis sur l'originale "occidentalité" d'Aristote. Certes on peut critiquer à juste titre l'excès d'intellectualisme qui caractérise notre culture mais je crois néanmoins (comme l'a brillamment démontré le pape Benoît XVI) que la raison a sa place dans la tradition catholique. Ne faisons pas d'Aristote le responsable des dérives de Descartes, Voltaire, Kant, Hegel ou Marx !

( 730536 )
[réponse] par Rudy (2013-09-01 20:13:10)
[en réponse à 730502]
Et pour les orientaux, la théologie ne consiste pas à couper les cheveux en vingt-quatre mais à contempler Dieu.
c'est vachement bien dit, quand même

( 730549 )
Bizarrement... par Vianney (2013-09-01 21:42:05)
[en réponse à 730502]
...la plupart des hérésies antitrinitaires (celles qui ont précisément un rapport direct avec Dieu) sont nées chez les Orientaux : arianisme (avec ses variantes...), nestorianisme, monophysisme, monothélisme, et j’en oublie certainement. Sans même parler d’autres sujets aussi passionnants que le sexe des anges ! Comme coupeurs de cheveux en quatre, je trouve personnellement qu’ils sont insurpassables.
V.

( 730578 )
vous m'avez devancé ... par Lycobates (2013-09-02 02:12:59)
[en réponse à 730549]
cher Vianney, et je suis heureux de vous relire.
En effet, toutes les hérésies, ou presque, des premiers siècles, trinitaires, christologiques, sans parler de la gnose, dont le protestant plutôt athée Adolf Harnack (anobli par notre Guillaume II de Prusse, qui quoique orientalisant n'était pas trop doué pour la théologie) décrivit au moins une douzaine de variantes, sont nées et ont pullulées à merveille en Orient.
Certes, l'esprit grec, cavillateur et sophiste par excellence, et ce fut sans doute providentiel, permit de définir de façon très précise le dogme trinitaire et christologique aux premiers Conciles. C’est méritoire.
Mais après cela, on dirait que la force d'esprit et la force d’âme de la théologie orientale s'est épuisée en quelque sorte, surtout après Saint Jean Damascène, qui, si l'on veut, clôt la série avec une très belle Somme de la théologie en grec. Ajoutons encore le Studite, et c'est quasiment fini, bien loin avant 1054 ou 1453.
La théologie byzantine n'a guère plus d'attrait en général que certaines parties plus arides du Moyen Age occidental, il faut l'avoir lue un peu pour le savoir. Exception faite pour Nicétas Stéthatos, Démétrius Cydonês et quelques autres. Mais il serait faux, et injuste, de comparer notre scolastique avec l'âge d'or des Pères, au IVe siècle. Il faut la comparer avec sa théologie contemporaine en Orient, et là elle maintient son poste avec honneur.
Pour certains chapitres de la théologie, qui sont devenus de prime importance dans les siècles suivants, et le sont restés jusqu'à nos jours: l'ecclésiologie et la sacramentologie, l'Orient est quasiment nul. Il n'a pratiquement rien donné et n'y a presque rien à dire.
Une preuve: il existe des communautés orientales (schismatiques, voire hérétiques (nestoriennes) il faut le dire, auxquels par souci oecumaniaque quelques uniates se sont joints récemment) qui sont nulles à ce point qu'ils célèbrent une liturgie sans même se rendre compte du fait qu'ils n'ont pas (plus) de sacrement.
Dans les anaphores anciennes, la disciplina arcani (la discipline du secret) interdisait de mettre par écrit les paroles du Christ pour la consécration, pour le cas où ces textes tomberaient dans les mains des païens, et pour éviter des sacrilèges, on laissait donc un vide dans les manuscrits, et on apprenait par coeur ce qu’il fallait dire au propre endroit qui était bien indiqué (l’endroit diffère chez les nestoriens et les chaldéens, mais peu importe).
Mais cette pratique d’insérer par coeur les paroles du Christ s’est un peu perdue (chez les schismatiques, les uniates les ont toujours maintenues jusqu’il y a peu, ou même ajoutées par écrit, la disciplina arcani n'étant plus nécessaire), aux cours des siècles, l’anti-intellectualisme pour ne pas dire dans certains cas l'analphabétisme du clergé aidant.
Il fallait attendre l’église conciliaire de l’année 2001 et son génie théologique de l’époque pour nous apprendre que c’était aussi bon comme ça, même sans consécration voire même, en termes NOMistes, "récit d’institution". Au fond c’est l’abrutissement moderniste élargi à l’Orient, et ils ne s’en rendent même pas compte. Tant pis pour eux.
Saint Thomas d'Aquin était certes lu en Orient, et apprécié par certains, les plus lucides. Et il y avait aussi un courant aristotélicien chez les Byzantins.
Je ne citerai pas Bessarion, que tout le monde connaît, mais Démétrius Cydonês, certes latinophile lui aussi, qui traduisit la Somme contre les Gentils entièrement en grec (et il écrit un beau grec) et aussi la Ia, une grande partie de la I-IIae et toute la IIa-IIae de la Somme de théologie. Ce n'est pas rien.
Chose remarquable: même un anti-latin farouche comme Gennade Scholarios (le premier “patriarche” de Constantinople sous les Ottomans) et qui était aristotélicien, pas du tout un rêveur platoniste (cela plaide pour lui, même s’il était schismatique), a lu et traduit Saint Thomas.

( 730643 )
“Querelles byzantines” par Vianney (2013-09-02 17:56:24)
[en réponse à 730578]
Définition tirée du
Petit Robert :
“Qui évoque, par son excès de subtilité, par son caractère formel et oiseux, les disputes théologiques de Byzance. « Les amateurs de querelles byzantines et autres fendeurs de fils en quatre » (Duhamel).”
Et merci pour vos précisions historiques, en particulier sur l’existence d’un courant aristotélicien chez les Byzantins !
V.

( 730646 )
Je supppose donc par Yves Daoudal (2013-09-02 18:45:15)
[en réponse à 730643]
que vous croyez aussi qu'à Constantinople on discutait vraiment du sexe des anges au moment où les Ottomans attaquaient. Puisque c'est de là que vient l'expression de "querelles byzantines", expression française antichrétienne, qui n'a pas d'équivalent en anglais (par exemple), et qui est exactement le contraire de ce qu'on ressent quand on lit les grands textes des pères grecs.
Pour le reste, merci à Lycobates d'avoir équilibré de façon si érudite mon propos un peu caricatural. (Il demeure vrai que les grecs-catholiques se réfèrent toujours aux pères, jamais à saint Thomas d'Aquin, sinon pour le déconsidérer, comme je l'ai vu dans un livre du P. Habra, mais je n'arrive pas à retrouver la citation.)

( 730647 )
J’ai beaucoup de respect... par Vianney (2013-09-02 18:53:51)
[en réponse à 730646]
...pour les Pères grecs, mais fort peu pour leurs indignes successeurs (de même que saint Thomas et saint Augustin n’ont pas toujours eu des disciples dignes de ce nom).
V.