Le Forum Catholique
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( 702061 )
L'Église et les neurosciences par Alonié de Lestre (2013-01-25 05:47:39)
Sorti choqué d'un cours de psychologie, j'aimerais savoir ce que pense l'Église des neurosciences.

( 702062 )
Neuroscientisme par Johanis (2013-01-25 06:58:13)
[en réponse à 702061]
Les neurosciences sont un lieu privilégié de la tentation scientiste, qui prétend réduire le réel à ce que la science peut en saisir. Scientisme rime donc avec matérialisme.
La méthode scientifique n'a rien à dire sur ce qui est au-delà des structures matérielles et échappe aux mathématiques. La science n'a pour objet que les rapports mathématiques. C'est ce qui permet sa rigueur unique.
Les scientifiques malheureusement savent rarement s'astreindre à cette ascèse d'un savoir très circonscrit, et qui doit garder l'humilité et se reconnaître limité.
Il est certain qu'il y a corrélation entre l'activité spirituelle et l'activité cérébrale; mais corrélation n'est pas identification.
Bien à vous.

( 702077 )
il y a quand même du bien par jejomau (2013-01-25 10:44:40)
[en réponse à 702062]
de fait. Je pense par exemple aux traitements apportés aux épileptiques qui permettent à ceux-ci de vivre normalement. Ceux-ci sont suivis par des neuropsychiatres qui ont fait des études très longues. Je me demande exactement ce que vous reprochez aux neurosciences même si j'admets que des charlatans qui s'intitulent "psychologues" font des ravages ...

( 702081 )
Autre exemple positif par Diafoirus (2013-01-25 10:56:10)
[en réponse à 702077]
dans le domaine de l'autisme.
Les neurosciences ont enfin donné des ouvertures positives sur la compréhension de ce handicap.
Evidemment si on ne lit que CHANGEUX Jean Pierre, qui croit que le cerveau secrète la pensée comme le foie secrète la bile,on peut être déçu.

( 702086 )
Ce que pense l'Église par Thomas (2013-01-25 11:19:58)
[en réponse à 702061]
L'Église en tant qu'institution prend rarement une position tranchée face à des développements scientifiques. En revanche, elle suit ces développements, notamment au travers de l'Académie Pontificale des Sciences. Leur
site web devrait donc pouvoir vous donner des éléments de réflexion.
En l'occurrence, il y a eu du 8 au 10 novembre 2012 un groupe de travail sur les neurosciences intitulé «
Neurosciences and the Human Person:
New Perspectives on Human Activities ». Il fait suite à deux précédentes réunions similaires qui se sont déroulées en
1964 et
1988 (donc une réunion tous les 24 ans).
Les actes de cette dernière rencontre ne sont apparemment pas encore publiés, mais on peut lire une
déclaration qui conclut ainsi (la traduction est de moi et peut donc être discutable):
En conclusion, les connaissances actuelles de l'organisation du cerveau humain et comment il donne lieu à des états mentaux fournit déjà une contribution importante à la question de ce qu'est la personne humaine. Pourtant, comme toute entreprise scientifique, les réponses qu'elle fournit restent limitées. Les scientifiques et les philosophes ont besoin de chercher un meilleur langage qui peut combler le fossé entre les disciplines et les niveaux d'analyse. Cela comprend le langage des valeurs, de la responsabilité, de la dignité et de la justice. Les reconstructions des concepts de conscience et de conscience de soi, d'esprit et d'âme, de forme et d'information, peuvent aider à rassembler les sciences naturelles, les sciences sociales et les sciences humaines.
Grâce à la découverte de la centralité du cerveau faite par les neurosciences, nous avons maintenant un nouveau point de départ de notre reconnaissance du statut de l'être humain. Aujourd'hui, nous pouvons être à la fois acteurs et spectateurs de nos propres actions et de nous-mêmes - le point de vue à la première personne du soi subjectif est complété par le point de vue à la troisième personne de la neuroscience. Seul un être humain est capable de créer une telle circularité en observant le fonctionnement de son cerveau par l'extérieur avec des instruments toujours plus puissants, tout en interprétant ces données à l'intérieur, sur la base de l'auto-réflexion. Les conséquences de cette double approche commencent seulement à être explorées.
En plus de contribuer à cette recherche conceptuelle, les scientifiques des neurosciences cognitives ont également aujourd'hui une responsabilité importante face aux nombreux défis posés par le monde contemporain. De nouvelles interfaces vont bientôt relier le cerveau humain aux ordinateurs et aux robots, palliant la paralysie, mais soulevant également des questions éthiques difficiles. Le système juridique peut bénéficier, mais aussi être profondément remis en cause par notre meilleure compréhension des déterminants conscients et non conscients du comportement humain. De nombreuses institutions existantes de l'homme, telles le système pénitentiaire, pourraient finalement nécessiter un réexamen étendue à la lumière de notre compréhension croissante du cerveau humain et de la possibilité de le changer et de l'éduquer. La prison (privation de la liberté de mouvement) ne devrait jamais être une simple institution punitive, mais aussi, et avant tout, être un moyen de protéger la société contre les individus dangereux, d'agir comme moyen de dissuasion, et de corriger et d'éduquer pour ceux qui sont emprisonnés.
À la lumière de ces informations, je pense qu'on peut dire que l'Église ne rejette pas les neurosciences en tant que telles. Elle prend acte des progrès de notre connaissance du fonctionnement du cerveau humain tout en restant méfiante et vigilante vis-à-vis d'interprétations trop radicales ou rapides de ces avancées. Dans le même temps, elle réfléchit à la manière d'intégrer ces connaissances à la théologie, en utilisant ces nouvelles connaissances pour mieux comprendre la Révélation (et non pour la remettre en cause, bien entendu). C'est le propre de ce qu'on appelle souvent la « philosophie naturelle » que de partir de ce qu'on sait du réel pour développer un corpus cohérent et homogène.
Thomas

( 702095 )
Pas d'âme selon les neurosciences par Alonié de Lestre (2013-01-25 13:33:42)
[en réponse à 702086]
Selon la neuropsychologie, en gros nos comportements, nos décisions, nos sentiments, l'amour, notre identité, etc. seraient déterminés par nos neurones, il n'y aurait donc pas de libre arbitre, pas d'âme.
Mon Dieu, ça ne peut pas être vrai ?

( 702097 )
Le neurophysiologiste sir John Eccles, par Yves Daoudal (2013-01-25 13:50:45)
[en réponse à 702095]
prix Nobel en 1963, était agnostique, et il est devenu chrétien à force de travailler sur les neurones, constatant que tout cela ne pouvait fonctionner que s'il y avait une âme pour le faire fonctionner.
C'est pourquoi son dernier livre, traduit et publié en français sous le titre "Comment la conscience contrôle le cerveau", est passionnant, même si on ne comprend pas tout...

( 702101 )
John C. Eccles par Thomas (2013-01-25 14:06:18)
[en réponse à 702097]
Je ne connaissais pas l'évolution de John Eccles ni son dernier livre. Voilà qui, sans doute, va dans le sens du souvenir que j'ai du livre que j'ai cité dans mon précédent message (« Évolution du cerveau et création de la conscience »).
Vous serait-il possible d'en brosser rapidement les idées maîtresses ?
Merci,
Thomas

( 702099 )
déterminisme et libre-arbitre par Thomas (2013-01-25 14:02:56)
[en réponse à 702095]
Ce n'est pas « selon les neurosciences », mais selon une certaine interprétation des neurosciences.
Mais l'interprétation purement matérialiste du monde a pris un sérieux coup dans l'aile avec la mécanique quantique (lire par exemple à ce sujet «
Candide et le physicien » de Bernard d'Espagnat et Claude Saliceti).
Donc, effectivement, les neurosciences montrent un lien fort entre l'activité du cerveau et une partie de nos comportements (agressivité, désir, plaisir, etc. peuvent être déclenchés en stimulant certaines zones spécifiques du cerveau). Ce serait cependant un peu rapide de conclure pour autant qu'il n'y a pas de libre arbitre. Même si certains matérialistes n'hésite pas à franchir le pas, ce n'est pas nécessairement induit par ces découvertes.
En revanche, la théologie chrétienne a toujours considéré que nous étions « corps et âme ». Nous ne sommes pas des purs esprits emprisonné dans un corps qui nous serait étranger. Au contraire, ce corps fait partie de notre identité. La promesse de la résurrection de la chair n'aurait, sinon, aucun intérêt.
Qu'une partie de notre identité, de notre personnalité, de notre tempérament puisse être défini par notre corps n'est donc pas une surprise en soi. C'est, à mon sens, ce que révèlent avec force les avancées des neurosciences, et avec une acuité telle que certains peuvent se laisser aller à des conclusions qui dépassent les seules implications de ces découvertes.
En l'occurrence, les neurones ont un fonctionnement à une échelle où des phénomènes quantiques pourraient n'être pas anodins (voir à ce sujet le livre de Roger Penrose «
L'esprit, l'ordinateur et les lois de la physique » où l'auteur se risque à une hypothèse sur de possibles mécanismes quantiques à l'échelle du cerveau qui pourraient libérer celui-ci d'un fonctionnement purement déterministe ; il me semble aussi que John C. Eccles élabore une hypothèse similaire dans son livre «
Évolution du cerveau et création de la conscience », mais je n'en ai plus un souvenir très précis).
La science contemporaine ne permet plus de soutenir le déterminisme qui fut induit par la mécanique newtonienne. La mécanique quantique a balayé ces certitudes matérialistes. Beaucoup de scientifiques raisonnent encore sur le mode matérialiste des XVIIIe et XIXe siècle et, à leur suite, beaucoup de non scientifiques. Mais c'est une vision dépassée (et probablement définitivement dépassée, tellement il est impossible de revenir à un déterminisme (au moins local, pour les puristes) dans le cadre de la physique quantique).
Bref, je vous rassure : c'est un abus d'interprétation que de conclure des neurosciences que l'homme serait déterminé. Il ne peut pas être plus déterminé que les éléments qui le constituent et ceux-ci, finalement régis par la mécanique quantique (ou plus exactement par des règles dont la mécanique quantique sont une « assez bonne » approximation) ne sont pas pleinement déterminés. Ceci laisse la place à la possibilité d'un libre-arbitre, même si celui-ci est mis en jeu dans un contexte parfois plus « déterminé » (ou « contraint ») que nous aimerions le penser.
Thomas

( 702119 )
en outre par jejomau (2013-01-25 15:46:15)
[en réponse à 702099]
si nos actes sont d'une certaine manière "commandés" par nos neurones sur lesquels interagit notre esprit (pour résumer), il y a également les interférences propres dues au monde angélique ou démoniaque ! C'est finalement bien quand notre cerveau est "atteint" d'une maladie - dans le cadre d'une épilepsie par exemple - que les esprits démoniaques peuvent agir avec plus de facilité en s'immiscant dans des failles.

( 702121 )
Merci Thomas par Alonié de Lestre (2013-01-25 15:52:35)
[en réponse à 702099]
Vous me rassurez ! Je commençais à regretter de faire des études universitaires. Savez-vous s'il existe une école de psychologie catholique ? Par école de psychologie je veux dire, comme cognitive, béhaviorale, humaniste, etc. Y en aurait-il une qui serait en accord avec l'Église ?

( 702183 )
Dei Filius! par PEB (2013-01-26 02:40:20)
[en réponse à 702121]
En matière de psychologie ou de neuroscience ou de science en général, l’Église n'a pas d'autre école que celle de la raison, soit, étymologiquement, de la mesure. C'est surtout une éthique du chercheur de vérité (
quaerere Deum)...
A propos de la Création, l'abbé Georges Lemaître, inventeur du Big-bang, avait intimé l'ordre à Pie XII de calmer ses enthousiasmes. Et le Pape lui obéit! La Religion ne doit pas instrumentaliser le savoir profane et inversement, le scientifique doit apprendre l'ascèse de la pensée. Il y va comme de la séparation des deux glaives. Cela concerne aussi la culture. Les deux pensées se doivent de se vivifier l'une par l'autre.
Dans les sciences (le pluriel est important), il faut avoir l'humilité de l'incomplétude ontologique du savoir (ceci est un lemme du théorème de Gödel en logique pure). En d'autre termes, par construction, la science ne sera jamais close. C'est plutôt rassurant, les amis!
En chrétien, il faut se rappeler la parole de l'Apôtre: "Quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien." (1 Co 13, 2)

( 702209 )
École de psychologie par Thomas (2013-01-26 10:48:25)
[en réponse à 702121]
Je ne suis pas un spécialiste. Je ne sais pas si l'on peut dire qu'il y a une école de psychologie spécifiquement catholique.
Il y a sans doute des écoles de psychologie qui ne heurtent pas la révélation catholique. À ce titre, la psychanalyse, ou en tout cas l'école freudienne, en serait très certainement exclue.
Personnellement, j'ai une certaine tendance à trouver que l'école béhavioriste américaine pourrait en faire partie. C'est, d'après ce que j'en connais, une approche plus pragmatique de la psychologie que les approches psychanalytiques qui semblent s'appuyer, d'après ce que j'en connais, sur des hypothèses sur le psychisme qui ne sont guère vérifiables. Les TCC me paraissent plus saines que la plupart des « cures psychanalytiques ».
Mais je suis loin de connaître toutes les écoles de psychologie. Dans la liste que vous citez, je ne connais (et seulement de loin) que le behaviorisme. Les écoles cognitives ou humanistes me sont inconnues.
À vrai dire, je ne suis pas certain non plus que ces écoles soient toutes mutuellement exclusives. Elles apportent chacune des hypothèses sur le fonctionnement du psychisme, des grilles d'analyse et d'interprétation qui peuvent avoir chacune un intérêt.
J'ai une amie psychiatre qui n'hésite pas à recourir tantôt aux TCC, tantôt aux thérapies familiales, tantôt à la psychanalyse, tantôt aux médicaments, tantôt aux traitements de type électrochocs, selon le type de trouble de ses patients.
J'imagine que les neurosciences apporteront progressivement leur contribution dans le développement des théories psychologiques. Mais il y a loin du neurone à la psychologie et la psychologie doit aujourd'hui se contenter pour une grande part d'hypothèses empiriques.
Toujours est-il qu'un catholique comme Mgr Anatrella a tout à fait pu poursuivre des études de psychologie sans renier sa foi ni remettre en cause les certitudes de la Révélation.
Thomas

( 702274 )
Je réitère mes plus que réserves sur mgr Anatrella par le torrentiel (2013-01-26 17:13:20)
[en réponse à 702209]
qui s'est spécialisé dans la "psychiâtrie sociale" (rien que l'expression est passablement soviétique), mais qui surtout semble avoir embrassé la psychanalyse comme une voie détournée d'apologétique. J'assume de qualifier cela d'escroquerie intellectuelle, et je connais un peu l'homme, Pas antipathique au demeurant, et qui a pris la peine de répondre à une de mes lettres, mais que j'ai vu se "monseigneuriser" à dix ans d'intervalle, entre une conférence de lui à laquelle j'ai assisté à l'aumônerie de la sorbonne, et une autre à la paroisse Sainte Colette des buttes Chaumont à Paris.

( 702210 )
problème d'épistémologie par Johanis (2013-01-26 10:55:21)
[en réponse à 702095]
Les neurosciences font des découvertes très intéressantes, et ayant des applications d'ordre médical. Malheureusement la plupart des scientifiques de ce domaine ne peuvent s'empêcher de déborder et de faire aussi de la philosophie matérialiste; le document cité par Thomas souligne bien, qu'il est indispensable de parvenir dans les milieux scientifiques, philosophiques et théologiques à une claire distinction des domaines par un discernement épistémologique.