Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=641336
images/icones/bulle.gif  ( 641336 )Réflexion du jour par XA (2012-07-25 19:25:28) 

Etonnante façon qu'a le passé de refaire surface. Des gens qu'on croyait enfouis dans le Monde mort sortent du bois, remuant des événements qu'on a mis des mois et années à digérer. Etonnante épreuve que cet apprentissage pratique du pardon. Les mots sont une chose, les actes une autre, plus coûteuse…

Il n'est décidément rien de dire "c'est bon, c'est du passé, passons à autre chose".

XA
_ qui ne sait pas sur quel pied danser.
images/icones/1n.gif  ( 641350 )Raaah? par Chevalier du G. (2012-07-25 20:29:26) 
[en réponse à 641336]

J'ai loupé un événement, exilé lyonnais que je suis à la Capitaaaaaale?
images/icones/hein.gif  ( 641379 )Que se passe-t-il ? par Bernardus (2012-07-25 22:17:41) 
[en réponse à 641336]

Cher XA,

que se passe-t-il pour que vous sembliez être si atteint ?
images/icones/ancre2.gif  ( 641497 )Ma prose ... par Paterculus (2012-07-26 20:11:06) 
[en réponse à 641336]

... pourra-t-elle vous servir ?
C'est .
Bon courage !
Votre dévoué Paterculus
images/icones/hum2.gif  ( 641585 )Je ne sais à quel article vous faites référence par Polydamas (2012-07-27 17:54:36) 
[en réponse à 641336]

Mais il y a ce papier d'Ariane Chemin qui est visiblement dans le thème.



En Corse, mort pour un cubi de rosé

LE MONDE | 18.07.2012 à 15h50 • Mis à jour le 23.07.2012 à 16h29
Par Ariane Chemin


Martin Mervoyer, ici à Piana, avait l'habitude de passer chaque été sur un terrain acheté par son grand-père en Corse.

Le soleil n'est pas encore trop haut ni trop chaud dans le ciel quand Dominique Desanti se réveille dans son petit village de Sollacaro, niché dans les montagnes de Corse-du-Sud, au nord de Propriano. Ce 15 juillet 2009, le trentenaire, sportif et affûté, enchaîne comme tous les matins une demi-heure de pompes et d'abdos, enfile son treillis et son bleu de Chine, et s'en va chercher ses chiens chez ses parents tout proches : avec la chasse et les fusils, son épagneul et son cursinu sont ses passions.

Comme souvent, le beau garçon s'attable ensuite seul chez son cousin, qui tient un restaurant dans ce village de 350 âmes auquel l'été donne un gros coup de vie, commande des cannellonis au brocciu, et s'en va dans la forêt poursuivre la restauration de la fontaine du village, qui s'est écroulée il y a peu. Le temps d'une sieste, il descendra avant minuit vers Olmeto-plage, où son oncle l'emploie au noir pour veiller sur les serveuses et les clients du Paradi's, une boîte de nuit bordée de bougainvillées et de chênes verts. Une soirée banale, croit-il, comme beaucoup d'autres dans la saison.

Le même jour, à peu près à l'heure où Dominique Desanti se lève, une troupe de jeunes gens beaux et insouciants, étudiants en médecine ou dans des écoles de commerce, filles et garçons gentiment turbulents mais "bon esprit", comme on dit, se réveillent sur le bastingage d'un ferry. Avant même d'apercevoir les côtes, le parfum mielleux du maquis annonce la Corse et ses rivages. La petite bande aux prénoms sages a embarqué la veille au soir à Toulon. Il y a le clan Mervoyer - Martin et les amis de ses cinq frères et soeurs, arrivés de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) -, les cousins bretons, de Nantes et alentour, et encore quelques copains ou cousins, arrivés d'ici ou là pour passer une semaine dans le champ que le grand-père avait acheté il y a longtemps, quand la Corse n'était pas encore à la mode. Le temps de débarquer les trois minivans familiaux du navire de la Corsica Ferries, et les voilà sur la route, direction Olmeto, sa plage, le soleil.

PREMIÈRE JOURNÉE AU "TERRAIN"

Le premier jour, on veut toujours en faire comme quinze. Une partie de la petite bande va chercher les clés chez le voisin et branche l'électricité dans la bergerie de pierres sèches, d'autres débroussaillent l'allée qui mène au "terrain" familial, une dernière équipe descend faire les courses au Carrefour de Propriano - après que chacun a mis au pot pour faire une petite cagnotte. La note se monte à 390 euros, et il y a plus à boire qu'à manger dans le chariot des jeunes vacanciers : trois Cubitainer de vin, vodka, whisky, rhum, gin, Martini et deux packs de 26 bières. Déjeuner à l'ombre, sous l'olivier millénaire, sieste, et départ pour la plage, avec le ballon de volley, des masques et des tubas. Sur le sable, Martin Mervoyer, grand, beau, souriant, lit La Philosophie du droit (il rêve d'intégrer Normale-Sup Cachan), avant de remonter préparer les poulets, cuits dans le four à pain.

Après dîner, ils auraient pu rester paresser dans la fraîcheur de la nuit. Ils ont sorti les cartes pour jouer au poker, sont allés chercher les alcools forts. Les voilà légèrement "éméchés", selon certains, "juste gais et très heureux", diront d'autres plus tard. La nuit précédente a été courte, plusieurs s'installent dans les hamacs et les duvets pour dormir à la belle étoile. Le tourisme bling-bling de Porto-Vecchio n'est pas prêt d'atteindre les enfants Mervoyer, qui ont appris à camper chez les scouts. Mais Martin et son grand cousin Adrien insistent pour "montrer" à leurs invités le Paradi's, la boîte qui se trouve quelques centaines de mètres plus bas, histoire de prendre les vraies marques des vacances, aussi indispensables à un été réussi que celles du maillot.

Le Paradi's a connu son heure de gloire il y a vingt ans, quand dans l'extrême sud l'Amnesia n'avait pas encore sauté et que Via Notte, sa concurrente, ne drainait pas encore toute la jet-set internationale. A l'époque, même les Ajacciens se mêlaient aux touristes et aux habitants de la vallée du Taravo. Ce 15 juillet, les "années 1980" sont justement le thème de la soirée, explique-t-on à Martin et sa quinzaine d'amis qui, vers 2 heures, demandent à changer de musique pour animer la piste de danse, délaissée par la petite vingtaine de clients. Derrière son comptoir, entre deux "consos" à 10 euros, Céline, la serveuse, trompe son ennui sur Facebook, tandis que le propriétaire des lieux, un sexagénaire aux cheveux blancs, reste enfermé dans son bureau, là où parfois il pique un somme et où se changent les danseuses.

UN "CUBI" SOUS LES TEE-SHIRTS

La bande de Martin a eu la mauvaise idée d'apporter, caché sous les tee-shirts, un des Cubitainer achetés le matin, ou plus exactement la poche d'aluminium que l'on a extraite du carton. Sur la terrasse ouverte sur le golfe du Valinco - le seul charme du Paradi's -, le rosé passe de l'un à l'autre : une gorgée, à peine, il était déjà vide, ou presque. Trop tard ! Les voilà repérés, malgré la nuit avancée. Un trentenaire en tee-shirt noir et bermuda beige s'approche d'eux. "Soit vous prenez une bouteille, soit vous dégagez. C'est pas la colonie, ici." D'autres entendent : "Des clients comme vous, avec votre rosé, on n'en veut pas. Je ne veux plus vous voir ici." Dominique Desanti - c'est lui - shoote dans le cubi et l'envoie valser de l'autre côté des bougainvillées.

"Doumé", comme on l'appelle, n'est pas vraiment videur. Il a quitté le collège de Sartène en 3e, s'est engagé cinq ans comme parachutiste dans l'infanterie de marine. Sur le théâtre d'opérations extérieures (Congo, Kosovo, Gabon), il a d'ailleurs gagné un brevet de tireur d'élite. Depuis cette parenthèse, il n'a jamais vraiment quitté le village. Après avoir caressé un temps l'espoir d'aller travailler dans une société de sécurité privée au Gabon, il rêve maintenant, avec son meilleur ami, de produire de l'huile et de transformer ses premiers plants d'oliviers en une oliveraie de mille pieds. Si cette année encore il donne un coup de main au Paradi's, il se promet que ce sera la dernière. Pas seulement parce que les deux branches Desanti se sont "embrouillées" pour des affaires de famille - autant dire qu'ils ne se parlent plus qu'aux enterrements, ou au bar, quand ils se croisent et "mettent puis remettent la tournée". Non. Comme dit l'oncle, "Doumé" est tout simplement "plus chasse et maquis que boîte de nuit".

Dominique Desanti aime aller chasser dans ses montagnes corses, comme le montre cette photo de famille.

"Ce n'est pas toi le patron", lâche Martin quand Dominique Desanti les prie de déguerpir. Est-ce la nature généreuse et avenante de Martin ? Songe-t-il à la semaine de vacances qui s'annonce et cherche-t-il à "rattraper le coup", comme le dira un de ses amis ? Est-il pris comme tant d'autres d'un de ces minuscules péchés d'orgueil qui veut qu'en Corse plus qu'ailleurs, un touriste aime montrer à ses amis qu'il fréquente l'île et les insulaires ? "Le patron, je le connais, je viens depuis vingt ans", insiste-t-il. "Tu veux faire ton chaud ? Viens, on va s'expliquer dehors", répond Dominique. La petite bande voit s'éloigner de l'autre côté de la route le polo rose de leur ami et son jean troué aux genoux. Qu'importe que deux filles s'inquiètent et tentent de le retenir : Martin est sûr de trouver les mots.

Les mots, Dominique n'est pas trop à l'aise avec. Mais qui, dans la petite troupe de vacanciers, peut deviner que le "videur" a glissé dans son short un vieux Colt 45 ? Ils n'ont jamais vu une arme de leur vie, et quand tout à coup un coup de feu retentit dans la nuit, certains croient qu'il s'agit d'un simple pétard. Quelques-uns pourtant ont vu le jeune Corse sortir son pistolet, balayer le petit attroupement bras tendu, et Martin reculer, paumes ouvertes devant lui. "J'ai mal ! J'ai mal !" : l'espace d'un éclair, le garçon geint et titube déjà, s'effondre, vomit. Les bouche-à-bouche et les massages cardiaques de ses amis étudiants en médecine n'y font rien. Il est environ 2 h 30. Dans la boîte de nuit, la serveuse occupée sur Facebook n'a pas entendu le coup et le DJ continue à passer les tubes des eighties.

"Martin est mort en quarante secondes, tué à bout touchant", résume sa mère dans l'appartement de Saint-Germain-en-Laye, où des albums photos hauts comme le bras racontent avec un amour patient la vie de sa fille et de ses cinq garçons. L'histoire aurait pu s'arrêter là. Un drame irréel, monstrueux, absurde, celui d'un jeune garçon de moins de 20 ans, fauché pour une phrase de trop sur le parking d'une boîte de nuit près de Propriano. La morale elle-même était toute prête : on n'est jamais tout à fait chez soi, en Corse, même quand on fait beaucoup d'efforts, comme ces Mervoyer qui, l'été avant le drame, avaient marié une nièce à la mairie puis à l'église d'Olmeto, avant de faire rôtir un veau à la broche dans le champ du grand-père, comme pour les plus belles fêtes de village.

QUINZE HEURES "POUR RÉFLÉCHIR"

Ce 16 juillet 2009, quand, à l'aube, débarquent les gendarmes, Dominique Desanti s'est déjà enfui dans sa Clio blanche. Il a jeté son pistolet et son téléphone dans le maquis, à sept kilomètres de la discothèque, non sans avoir prévenu son oncle : "J'ai fait une connerie. Je n'étais pas à la boîte ce soir." Puis il est rentré chez lui changer de vêtements, se raser la tête, faisant disparaître d'un coup d'aspirateur les cheveux qui jonchent le sol, avant de se cacher "pour réfléchir" dans un caseddu, un de ces abris de pierres sèches qui parsèment le maquis de l'île. Quinze heures après le drame, quand il se rend enfin à la gendarmerie de Propriano, il sait qu'il risque jusqu'à trente ans de prison. Il plaide la bousculade, un coup parti tout seul... Tous les amis de Martin le contredisent. A l'époque, on ne donne pas très cher de lui, le jour où il comparaîtra devant un jury d'assises.

Fin mars 2012, c'est un procès peu banal qui se tient pourtant devant les assises de la Corse-du-Sud. Quelques jours plus tôt, la salle d'audience était vide, ou presque, pour entendre les jurés condamner un violeur à dix-neuf ans de prison. Cette fois, tout Sollacaro est venu assister aux trois jours que dure l'audience. Une pile d'attestations vient dire tout le bien que le village pense de l'homme dans le box. Ceux qui, comme l'épicier, l'ont vu porter les courses louent sa "gentillesse". Ceux dont il a débroussaillé les terrains chantent son "courage à la tâche". Le trésorier de la paroisse rend hommage à cette "famille honorablement connue" qui a su donner à son fils "le sens du respect, ce qui ne qualifie pas toujours les nouvelles générations" et en faire "un jeune homme (...) attaché à sa terre, à ses traditions, à sa culture", autant dire les valeurs du village. "Il est regrettable que certains manquements qui regardent la justice l'aient malheureusement précipité dans ce drame. Dominique est d'une toute autre essence que celle d'un assassin", ajoute cet officier à la retraite.

CATHOLIQUES PRATIQUANTS

A Sollacaro, on avait l'habitude de voir Dominique, pour chaque grande occasion, à la messe du village. Les jeunes ne sont pas si nombreux dans l'église pour qu'ils puissent communier sans qu'on les remarque. Mieux : "Doumé" faisait partie de ces hommes qui, dit-on en Corse, "portent le saint", le patron du village, en procession. "Il fallait aller tous les ans en pèlerinage à la chapelle de Saint-Antoine, au-dessus de Palneca", raconte aussi Josette Desanti, sa mère, qui "depuis le drame" a cessé de travailler à la caisse du Casino de Propriano, là où l'été se ravitaillent les touristes. "Il fallait ramener les rubans et les petits pains", se souvient-elle. Une fois bénis, les pains de Saint-Antoine protègent les troupeaux, mais aussi toute la maison, de juillet à juillet.

Comme les Desanti, les Mervoyer sont catholiques. C'est d'ailleurs ce qui pourrait rapprocher ces insulaires et ces continentaux. Mais leur religion est si différente ! Les Mervoyer appartiennent à ces chrétiens qui ne trouvent plus leur église assez "vivante", et qui, sans déserter leur paroisse, fréquentent une communauté "charismatique" : pour eux, le Chemin neuf, dont la foi oecuménique, joyeuse et démonstrative, loin des rituels empesés, leur convient à merveille.

Quelques jours après le drame, le couple de Saint-Germain-en-Laye écrit d'ailleurs une lettre "publique" à leur fils décédé : "Puisse ta mort aider le monde à croire à la vie, la paix, l'amitié et l'amour." Les Mervoyer adressent aussi un courrier de compassion aux parents de celui qu'ils appellent désormais "Dominique". "Nous ne saurons jamais assez vous dire combien nous avons été sensibles à la compassion que vous nous avez manifestée", leur répondent les Desanti. Mais ils ajoutent : "Face au drame qui a ôté la vie à votre fils Martin, les mots seraient dérisoires", et parlent de cette "décence" qui n'"autorise pas à évoquer [sa] propre souffrance" devant les autres. "Comment dire ? On n'a pas la même culture. Notre chagrin on le garde pour nous. On le cache ", confie, du haut du joli village ensoleillé de Sollacaro, Josette Desanti. A ses pieds, les deux chiens qui attendent le fils détenu.

"NOUS PENSONS À VOUS"

La famille Mervoyer a aussi écrit à "Dominique" à la maison d'arrêt de Borgo : "Avec Martin (...), nous croyons en un monde meilleur de vérité, de justice, de paix et d'amour. En tant qu'enfants bien-aimés du Père nous sommes tous invités à la construction de ce Royaume (...). Nous pensons à vous. " Jointe au courrier, l'homélie prononcée lors de l'enterrement de Martin, dans les Yvelines, devant des centaines d'amis. "Vous le sentez bien, c'est la même grâce de Dieu qui a travaillé le coeur de Martin qui se tient devant le coeur de [Dominique], a expliqué pendant plus de trois heures le Père Courtois, avant de faire dire un Je vous salue Marie pour Dominique Desanti. C'est cela qui est le plus difficile à entendre et qui est pourtant vrai : il n'y a pas près du Seigneur deux royaumes, un pour les meurtriers et un autre pour leurs victimes (...). Les exigences de notre justice humaine ne suppriment pas l'espérance d'un authentique repentir chez Dominique."

Devant des villageois stupéfaits et le plus souvent choqués - a-t-on déjà entendu pareille chose en Corse ? -, les parents de Martin viennent redire à la barre du tribunal d'Ajaccio, en ce printemps 2012, qu'"ils prient chaque jour pour Dominique et qu'ils sont prêts à lui accorder le pardon". Pour eux, la prison n'est pas la panacée. Leur souci ? "Que Dominique dise la vérité. Evidemment qu'il ne s'est pas réveillé le matin en se disant : "on va se faire un petit continental", explique le couple Mervoyer. Mais nous voulons qu'il reconnaisse que porter une arme a fait de lui un criminel. "Pardon" et "libération", c'est le même mot en grec. Il est enfermé dans son mensonge : il n'a pas été bousculé, il n'a pas tué Martin par accident."

Pendant les trois jours du procès, le couple se tient par la main, les yeux clos, comme en prière. Un soir, M. Mervoyer charge même son conseil - un avocat d'affaires ami de la famille - d'aller trouver la partie adverse pour lui expliquer que "si Dominique reconnaît la vérité, je suis prêt à demander aux jurés de l'acquitter". En vain, évidemment. "Ce n'est pas intelligent d'aller en boîte avec son cubi, mais doit-on pour autant donner la mort ?", interroge l'avocat des Mervoyer. "S'il n'avait pas eu d'armes, Martin n'aurait pas été tué", ajoute-t-il en étouffant ses sanglots.

UN VERDICT CLÉMENT

Tous les avocats pleurent dans ce procès où se croisent et s'entrechoquent cultures, codes et valeurs, et où personne n'est vraiment à sa place. La voix du conseil ajaccien de Dominique Desanti s'étrangle en évoquant cette "société si particulière que constitue un village" où "la solidarité et l'entraide familiale ne sont pas des vains mots". Elle se casse lorsqu'il traduit un des lamenti naguère chantés par les proches des morts. Venu de Paris pour défendre lui aussi l'accusé, Me Henri Leclerc verse à son tour quelques larmes en racontant "le père et le grand-père" qui, en lui, ont frémi durant l'audience, au récit de la mort de Martin. Le célèbre pénaliste l'a "rarement fait", confie-t-il, il propose de son propre chef aux jurés une peine de "dix ans" pour l'auteur du "coup mortel" - c'est ainsi qu'a été requalifié l'homicide involontaire.

Dix ans. Deux fois moins que les vingt requis par l'avocat général, soucieux de faire le procès de "la banalisation des armes et de leur usage, une pour dix habitants en Corse".

Ce dernier n'a pas mâché ses mots. "Même certains policiers à la retraite, même des élus considèrent que lutter contre les armes, c'est liberticide. C'est dire le chemin qu'il reste à parcourir ! Pourtant, quand un de leurs fils est tué, que de belles déclarations, de marches blanches et de "plus jamais ça !"" Et l'avocat général de pointer le Colt 45 qui a tué Martin Mervoyer vers le banc de la défense : "Pour impressionner, s'indigne-t-il, il aurait suffi d'exhiber son arme. Mais non, Desanti la charge, à deux reprises. Pour tuer."

Dix ans d'emprisonnement, trancheront dans une grande clémence les jurés quelques heures plus tard, au grand dam du procureur. Il n'y a pas d'appel. Une page doit donc se tourner. "Dominique fait partie de notre vie", soupire aujourd'hui Martine Mervoyer. "Un jour, au paradis, sourit-elle, il croisera Martin, pour lui demander pardon." "Martin fait partie de notre vie", dit Josette Desanti, comme en écho. Mais elle choisit d'autres mots : "J'emporterai son image avec moi dans la terre." Son fils sortira de prison dans deux ou trois ans, mais ses yeux restent tristes lorsqu'elle traduit un de ces proverbes imagés dont raffole la langue corse : "Les portes des prisons s'ouvrent un jour, les portes des cimetières, elles, ne s'écartent jamais."

L'olivier planté à l'endroit où Martin Mervoyer a été tué arbore désormais une "crucetta" corse.

Fin juillet, pour la première fois depuis le drame, les parents Mervoyer retrouveront le champ du grand-père. Ils passeront tous les jours sur la route en lacets qui monte vers le Paradi's, à côté d'un jeune plant d'olivier aux feuilles argentées, encerclé par de gros galets bien rangés, là où Martin a reçu la balle qui l'a tué. Ainsi l'ont voulu les Mervoyer. Au-dessus d'une petite croix en bois fichée dans la terre, on a suspendu aux branches de l'olivier une "crucetta", cette croix corse faite de deux feuilles de palmier que, sur l'île, on bénit le dimanche des Rameaux. Qui l'a accrochée là ? Nul ne le sait.

Ariane Chemin