
( 636890 )
L'Eglise est catholique-Des hommes d'Eglise sont modernistes. par Scrutator Sapientiæ (2012-06-18 08:08:11)
[en réponse à 636884]
Bonjour jejomau,
I. Très rapidement,
1. d'une part, le modernisme ne se limite pas à l'américanisme, loin de là, l'américanisme n'en étant que la composante pastorale,
2. d'autre part, le modernisme, en ce qu'il a de plus profond, donc de plus doctrinal, est, pour ainsi dire,
- une tentative, la recherche de la proximité intellectuelle avec le monde moderne,
qui s'est transformée en
- une tentation, la recherche de la conciliation spirituelle avec le monde moderne.
II. Il arrive que des hommes d'Eglise, encore aujourd'hui, succombent à cette tentation.
Par exemple, la construction de l'unité spirituelle entre les religions et les traditions sapientielles et spirituelles de l'humanité, le cheminement vers ce "Bien" là, la découverte de ce "Bien" là, alors que ce "Bien" est situé par delà le vrai et le faux en matière religieuse, est le type même de la tentation à laquelle succombent aujourd'hui bien des hommes d'Eglise, qui oublient ou omettent de dire, y compris aux non chrétiens, que Jésus-Christ est l'unique nécessaire.
Cela ne fait pas de l'Eglise catholique, en tant que telle, une "structure de grâce" qui serait d'inspiration moderniste d'une manière organique ou substantielle.
III. Manquant vraiment de temps, je ne développe pas ; vous posez bien le problème, sous l'angle du péché, contre la Foi, ou, en tout cas, dans l'ordre de la Foi, non de toute l'Eglise, mais d'un très grand nombre d'hommes d'Eglise, dont le modernisme est souvent plus vécu que pensé, il est vrai.
IV. Mais ce n'est pas à vous que j'apprendrai qu'aujourd'hui, il n'y a presque plus de péchés contre le seul vrai Dieu ; il n'y a plus que des péchés contre la dignité et la liberté de l'Homme...
V. Si l'Eglise catholique était moderniste, elle serait suicidaire ; remarquez, compte tenu de la crise des vocations religieuses et sacerdotales, cela expliquerait bien des choses, mais allez expliquer cela à des clercs ou à des laics qui prennent chaque matin dans leurs mains quelques-uns des innombrables fruits du Concile...
VI. C'est que, pour eux, la fécondité du Concile n'avait pas à être avant tout confessionnelle, sacramentelle et spirituelle, car pleinement "confessante" ; elle avait à être, et elle a été, avant tout existentielle, relationnelle et pastorale, car pleinement "dialoguante".
Bonne journée.
Scrutator.

( 637032 )
Distinction entre la tentative et la tentation moderniste. par Scrutator Sapientiæ (2012-06-18 23:46:37)
[en réponse à 636890]
Bonsoir jejomau,
1. Je prends ici appui sur la composante "doctrinale", notamment philosophique, théologique, exégétique, du modernisme de la fin du XIX° siècle et du début du XX° siècle.
2. Il me semble que c'est une chose d'essayer de s'approprier très prudemment une partie des fondements et des contenus des sciences humaines contemporaines,
- pour mieux les comprendre elles-mêmes,
- pour mieux comprendre ses contemporains,
- pour mieux se comprendre soi-même,
- pour mieux se faire comprendre par ses contemporains,
d'un point de vue catholique pleinement inspiré par le surnaturel, pleinement orienté par le théologal, notamment quand on met en avant et en valeur, y compris à l'attention de non catholiques,
- le Père, le Fils, le Saint-Esprit,
- la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption,
- l'Evangile et l'Eucharistie,
- la Foi, l'Espérance, la Charité,
- l'Ecriture, la Tradition, le Magistère, etc...
3. Et il me semble que c'est une tout autre chose d'essayer de s'approprier imprudemment une partie des fondamentaux et des catégories des sciences humaines contemporaines,
- au point de commencer à les apprécier pour elles-mêmes, comme si elle n'avaient aucune limite et que des mérites, car ce sont des sciences humaines "modernes",
- au risque de commencer à apprécier, chez ses contemporains, non seulement les personnes, mais aussi les principes et les pratiques, car ce sont des principes et pratiques "modernes",
- au point de commencer à s'apprécier soi-même, non avant tout parce que l'on serait de plus en plus ouvert sur Jésus-Christ, mais avant tout parce que l'on est de plus en plus ouvert, d'une manière "constructive", sur l'homme et le monde "modernes",
- au risque de commencer à vouloir se faire apprécier par ses contemporains, non avant tout en tant que catholique fidèle à Jésus-Christ, mais avant tout en tant que catholique ayant confiance, d'une manière "positive", en l'homme et dans le monde "modernes",
d'un point de vue catholique non pleinement inspiré par le surnaturel, ni pleinement orienté par le théologal, notamment quand on met en arrière ou quand on passe sous silence, y compris en présence de catholiques, des pans entiers de la Foi catholique et des moeurs chrétiennes, dans l'espoir de plaire ou dans la crainte de déplaire.
4. J'ai bien conscience du fait que ma formulation est par trop schématique, mais j'ai essayé, en quelques mots, de montrer quels peuvent être les ressorts d'un passage, tentateur,
- d'une tentative de compréhension, la plus objective et réaliste possible, des hommes et du monde contemporains, des idées et des actes contemporains, de leurs limites et de leurs mérites respectifs,
- à une tentation, celle d'apprécier, sans discernement, sans limites ni nuances, sans prudence ni réserve, les méthodes et les systèmes contemporains, les principes éthiques et les pratiques morales contemporains, tout en édulcorant ou en euphémisant le christianisme catholique,
a) sous le prétexte selon lequel ses méthodes, systèmes, principes, pratiques, sont a priori légitimes, puisqu'ils sont "modernes",
b) comme si cette appréciation irréfléchie et cette atténuation du christianisme constituaient, en quelque sorte, "le prix à payer", pour pouvoir faire apprécier le christianisme, et se faire apprécier soi-même, par l'homme et le monde "modernes".
Bonne nuit et à bientôt.
Scrutator.

( 637028 )
J'insère ici le fameux discours du 22 décembre...1986. par Scrutator Sapientiæ (2012-06-18 22:48:08)
[en réponse à 636961]
Bonsoir et merci, Luc Perrin.
A. Sans doute la formulation de ma vision des choses a-t-elle été, ce lundi matin, trop unilatérale, pour autant, on est en droit de se demander si au moins un des Papes que vous citez ne s'est pas régulièrement autorisé lui-même ce qu'il aurait dû pouvoir interdire aux autres catholiques, en faisant dire au Concile plus ou moins autre chose que ce qu'il dit stricto sensu.
B. Il me semble ainsi que Jean-Paul II a fréquemment contourné ou dépassé la lettre même du Concile Vatican, en lui attribuant une intention qui était bien moins le produit de l'esprit du Concile que le reflet de l'esprit de Jean-Paul II.
C. Je vous rappelle d'abord une phrase du texte de l'audience générale de Paul VI, audience en date du 15 décembre 1965 :
" Nous voulons (plutôt) parler de l'esprit de ceux qui voudraient d'une façon permanente
- "mettre en question" des vérités et des lois qui sont désormais claires et établies,
- continuer le processus dialectique du Concile (sic !) en s'attribuant compétence et autorité,
pour introduire leurs propres critères innovateurs - ou subversifs - dans l'analyse des dogmes, des statuts, des rites, de la spiritualité, de l'Eglise catholique, pour niveler sa pensée et sa vie avec l'esprit des temps. "
D. Dans le prolongement de cette phrase de votre message : "De même les rencontres d'Assise ne sont écrites dans aucun texte de Vatican II qui a bien été "dépassé" par Jean-Paul II sur ce point. Je le déplore mais c'est un fait.", je vous rappelle ensuite le fameux discours du 22 décembre 1986, dans lequel le Pape croit pouvoir contourner ou dépasser le Concile, croit pouvoir se situer dans le prolongement du Concile, dans le respect "en plénitude" de la téléologie du Concile, tout en allant beaucoup plus loin que ce que le texte même de Vatican II autorise d'une manière explicite.
" 1. C'est avec une joie particulière que je vous salue en cette rencontre traditionnelle qui nous voit réunis pour échanger mutuellement les voeux de Noël et du Nouvel An. Je remercie le nouveau cardinal doyen du Sacré-Collège pour les nobles paroles par lesquelles il a interprété les sentiments que suggère ce moment d'intimité familière.
En ces jours qui précèdent immédiatement la grande fête de Noël, au cours de laquelle nous célébrons et commémorons ensemble le Verbe de Dieu, vie et lumière des hommes (cf. Jn 1, 4), qui pour nous "s'est fait chair et est venu habiter parmi nous" (Jn 1, 14), mon esprit revit spontanément avec vous, vénérables et chers frères de la Curie romaine, ce qui semble avoir été l'événement religieux le plus suivi dans le monde en cette année qui est en train de s'achever ; la Journée mondiale de prière pour la paix à Assise, le 27 octobre dernier.
En cette Journée, en effet, et dans la prière qui en était le motif et l'unique contenu, semblait s'exprimer pour un instant, même de manière visible, l'unité cachée mais radicale que le Verbe divin, "dans lequel tout a été créé et dans lequel tout subsiste" (Col 1, 16 ; Jn 1, 3), a établie entre les hommes et les femmes de ce monde, ceux qui maintenant partagent ensemble les angoisses et les joies de cette fin du XXe siècle, mais aussi ceux qui ont précédés et ceux qui prendront notre place "jusqu'à ce que vienne le Seigneur" (cf. 1 Co 11, 26).
Le fait d'être réunis à Assise pour prier, jeûner et cheminer en silence - et cela pour la paix toujours fragile et toujours menacée, peut-être aujourd'hui plus que jamais - a été comme un signe clair de l'unité profonde de ceux qui cherchent dans la religion des valeurs spirituelles et transcendantes en réponse aux grandes interrogations du coeur humain, malgré les divisions concrètes (cf. Nostra ætate, 1).
2. Cet événement me paraît d'une si grande portée qu'il nous invite par lui-même à une réflexion approfondie pour en éclairer toujours mieux la signification à la lumière de la commémoration désormais imminente de l'incarnation du Fils éternel de Dieu.
Il est en effet évident que nous ne pouvons nous contenter du fait lui-même et de la réussite de sa réalisation.
Certes, la Journée d'Assise encourage tous ceux dont la vie personnelle et communautaire est guidée par une conviction de foi à en tirer les conséquences sur le plan d'une conception approfondie de la paix et, d'une nouvelle manière, à s'engager pour elle.
Mais en outre et peut-être principalement, cette Journée nous invite à une "lecture" de ce qui est arrivé à Assise et de son intime signification, à la lumière de notre foi chrétienne et catholique.
La clé appropriée de lecture pour un si grand événement jaillit en effet de l'enseignement du Concile Vatican II qui associe de manière admirable la fidélité rigoureuse à la révélation biblique et à la tradition de l'Église, avec la conscience des besoins et des inquiétudes de notre temps, exprimés dans tant de "signes éloquents" (cf. Gaudium et spes, 4s.).
3. Plus d'une fois, le Concile a mis en relation l'identité même et la mission de l'Église avec l'unité du genre humain, spécialement lorsqu'il a voulu définir l'Église "comme sacrement, c'est-à-dire comme signe et instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain" (Lumen gentium 1,9 ; cf. Gaudium et spes, 42).
Cette unité radicale qui appartient à l'identité même de l'être humain se fonde sur le mystère de la création divine. Le Dieu un dans lequel nous croyons, Père, Fils et Saint-Esprit, Trinité très sainte, a créé l'homme et la femme avec une attention particulière, selon le récit de la Genèse (cf. Gn 1, 26 ss. ; 2, 7, 18-24).
Cette affirmation contient et communique une profonde vérité : l'unité de l'origine divine de toute la famille humaine, de tout homme et de toute femme, qui se reflète dans l'unité de l'image divine que chacun porte en lui (cf. Gn 1, 26), et oriente par elle-même à une fin commune (cf. Nostra aetate, 1). "Tu nous as faits pour toi, Seigneur, s'exclame saint Augustin, dans la plénitude de sa maturité de penseur, et notre coeur est inquiet tant qu'il ne repose pas en toi". (Conf., 1).
La constitution dogmatique Dei Verbum déclare que "Dieu, qui crée et conserve toutes choses par son Verbe, offre aux hommes dans les choses créées un témoignage incessant sur lui-même… et il a pris un soin constant du genre humain pour donner la vie éternelle à tous ceux qui, par la fidélité dans le bien, recherchaient le salut" (Dei Verbum, 3).
C'est pourquoi, il n'y a qu'un seul dessein divin pour tout être humain qui vient en ce monde (cf. Jn 1, 9), un principe et une fin uniques, quels que soient la couleur de sa peau, l'horizon historique et géographique dans lequel il vit et agit, la culture dans laquelle il a grandi et dans laquelle il s'exprime. Les différences sont un élément moins important par rapport à l'unité qui, au contraire, est radicale, fondamentale et déterminante.
4. Le dessein divin, unique et définitif, a son centre en Jésus Christ, Dieu et homme "dans lequel les hommes trouvent la plénitude de la vie religieuse et en qui Dieu s'est réconcilié toutes choses" (Nostra aetate, 2).
Comme il n'y a pas d'homme ou de femme qui ne portent en eux le signe de leur origine divine, de même il n'y a personne qui ne puisse demeurer en dehors et en marge de l'oeuvre de Jésus-Christ, "mort pour tous", et donc "sauveur du monde" (cf. Jn 4, 42).
"Nous devons en effet retenir que l'Esprit-Saint donne à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal" (Gaudium et spes, 22).
Comme on le dit dans la première Épître à Timothée, Dieu "veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Car Dieu est unique, unique aussi est le médiateur entre Dieu et les hommes" (2, 4-6).
Ce mystère éclairant de l'unité du genre humain dans sa création et de l'unité de l'oeuvre salvifique du Christ qui porte avec lui la naissance de l'Église, comme ministre et instrument, s'est manifesté clairement à Assise, malgré les différences des professions religieuses, en rien cachées ou atténuées.
5. À la lumière de ce mystère, les différences de tout genre, et en premier lieu les différences religieuses, dans la mesure où elles sont réductrices du dessein de Dieu, se révèlent en effet comme appartenant à un autre ordre.
Si l'ordre de l'unité est celui qui remonte à la création et à la rédemption et s'il est donc, en ce sens, "divin", ces différences et ces divergences, même religieuses, remontent plutôt à un "fait humain", et doivent être dépassées dans le progrès vers la réalisation du grandiose dessein d'unité qui préside à la création.
Il y a certes des différences dans lesquelles se reflètent le génie et les "richesses" spirituelles donnés par Dieu aux nations (cf.Ad gentes, 11).
Ce n'est pas à elles que je me réfère. J'entends ici faire allusion aux différences dans lesquelles se manifestent les limites, les évolutions et les chutes de l'esprit humain tenté par l'esprit du mal dans l'histoire (Lumen gentium, 16).
Les hommes peuvent souvent ne pas être conscients de leur unité radicale d'origine, de destin et d'insertion dans le plan même de Dieu et, lorsqu'ils professent des religions différentes et incompatibles entre elles, ils peuvent même ressentir leurs divisions comme insurmontables, mais, malgré cela, ils sont inclus dans le grand et unique dessein de Dieu, en Jésus-Christ, qui "s'est uni d'une certaine manière à tous les hommes" (Gaudium et spes, 22), même si ceux-ci n'en sont pas conscients.
6. Dans ce grand dessein de Dieu sur l'humanité, l'Église trouve son identité et sa tâche de "sacrement universel de salut" en étant précisément "signe et instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain" (Lumen gentium, 1).
Cela signifie que l'Église est appelée à travailler de toutes ses forces (l'évangélisation, la prière, le dialogue) pour que disparaissent entre les hommes les fractures et les divisions qui les éloignent de leur principe et fin et qui les rendent hostiles les uns aux autres.
Cela signifie que si le genre humain tout entier, dans l'infinie complexité de son histoire, avec ses cultures différentes, est "appelé à former le nouveau Peuple de Dieu" (Lumen gentium, 13) dans lequel se guérit, se consolide et s'élève l'union bénie de Dieu avec l'homme et l'unité de la famille humaine : "Tous les hommes sont donc appelés à cette unité catholique du Peuple de Dieu, qui préfigure et promeut la paix universelle et à laquelle appartiennent sous diverses formes ou sont ordonnés et les fidèles catholiques et ceux qui, par ailleurs, ont foi dans le Christ, et finalement tous les hommes sans exception que la grâce de Dieu appelle au salut" (ibid).
7. L'unité universelle fondée sur l'événement de la création et de la rédemption ne peut pas ne pas laisser une trace dans la vie réelle des hommes, même de ceux qui appartiennent à des religions différentes.
C'est pourquoi, le Concile a invité l'Église à respecter les semences du Verbe présentes dans ces religions (Ad gentes, 11) et il affirme que tous ceux qui n'ont pas encore reçu l'Évangile sont "ordonnés" à l'unité suprême de l'unique Peuple de Dieu à laquelle appartiennent déjà par la grâce de Dieu et par le don de la foi et du baptême tous les chrétiens avec qui les catholiques "qui conservent l'unité de la communion sous le Successeur de Pierre", savent qu'ils "sont unis pour de multiples raisons" (cf. Lumen gentium, 15).
C'est précisément la valeur réelle et objective de cette «ordinatio» à l'unité de l'unique Peuple de Dieu, souvent cachée à nos yeux, qui a pu être reconnue dans la Journée d'Assise, et dans la prière avec les représentants chrétiens, c'est la profonde communion qui existe déjà entre nous dans le Christ et dans l'Esprit, vivante et agissante, même si elle est encore incomplète, qui a eu l'une de ses manifestations particulières.
L'événement d'Assise peut ainsi être considéré comme une illustration visible, une leçon de choses, une catéchèse intelligible à tous de ce que présuppose et signifie l'engagement oecuménique et l'engagement pour le dialogue interreligieux recommandé et promu par le Concile Vatican II.
8. Comme source inspiratrice et comme orientation fondamentale pour un tel engagement, il y a toujours le mystère de l'unité, aussi bien celle qui est déjà atteinte dans le Christ par la foi et le baptême que celle qui s'exprime dans "l'ordination" au peuple de Dieu et donc encore à atteindre pleinement.
Tandis que la première trouve son expression adéquate et toujours valable dans le Décret Unitatis redintegratio sur l'oecuménisme, la seconde se trouve formulée, sur le plan de la relation et du dialogue interreligieux, dans la Déclaration Nostra aetate, et tous les deux sont à lire dans le contexte de la Constitution Lumen gentium.
C'est dans cette seconde dimension, encore assez nouvelle par rapport à la première, que la Journée d'Assise nous fournit de précieux éléments de réflexion qui se trouvent éclairés par une lecture attentive de la Déclaration en question sur les religions non chrétiennes.
Ici aussi, on parle de "l'unique communauté" que forment les hommes en ce monde (n. 1), et cette communauté s'explique comme le fruit de "l'unique origine" commune, "puisque Dieu a fait habiter le genre humain tout entier sur toute la face de la terre" (ibid) pour qu'il s'achemine vers "une seule fin dernière, Dieu, dont la Providence, les témoignages de bonté et les desseins de salut s'étendent à tous, jusqu'à ce que les élus soient réunis dans la Cité sainte que la gloire de Dieu illuminera et où tous les peuples marcheront dans sa lumière" (ibid).
Dans les paragraphes suivants, la Déclaration nous enseigne à apprécier les différentes religions non chrétiennes à l'intérieur de ce cadre général où s'enracine notre unité, mais aussi en soulignant les valeurs authentiques qui les caractérisent dans leur effort pour répondre "aux énigmes obscures de la condition humaine" (ibid) et en voulant voir dans cet effort "un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes" (n. 2).
Ainsi "l'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions et elle exhorte même ses fils pour que, avec prudence et charité…, tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socioculturelles qui se trouvent en elles" (ibid).
Ce faisant, l'Église se propose avant tout de reconnaître et de respecter cette "ordination" au Peuple de Dieu dont parle Lumen gentium (n. 16) et à laquelle je viens de me référer.
Quand elle agit de cette manière, elle est donc consciente de suivre une indication divine parce que c'est le Créateur et Rédempteur qui, dans son dessein d'amour, a disposé cette mystérieuse relation entre les hommes et les femmes religieux et l'unité du Peuple de Dieu.
Il y a avant tout une relation avec le peuple juif, "ce peuple qui reçut les alliances et les promesses, et dont le Christ est issu selon la chair" (Lumen gentium, 16), qui nous est uni par un "lien" spirituel (cf. Nostra aetate, 2).
Mais il y a également une relation avec "ceux qui reconnaissent le Créateur et, parmi ceux-ci en premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d'Abraham et qui adorent avec nous un Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour" (Lumen gentium, 16).
Et il y a encore une relation avec ceux qui "cherchent un Dieu inconnu dans les ombres et sous des images" et dont "Dieu lui-même n'est pas loin" (cf. Lumen gentium, 19).
9. En présentant l'Église catholique qui tient par la main ses frères chrétiens et ceux-ci tous ensemble qui donnent la main aux frères des autres religions, la Journée d'Assise a été comme une expression visible de ces affirmations du Concile Vatican II.
Avec elle et par elle, nous avons réussi, grâce à Dieu, à mettre en pratique, sans aucune ombre de confusion ni de syncrétisme, cette conviction qui est la nôtre, inculquée par le Concile, sur l'unité de principe et de fin de la famille humaine et sur le sens et la valeur des religions non chrétiennes.
La Journée ne nous a-t-elle pas enseigné à relire, à notre tour, avec des yeux plus ouverts et plus pénétrants, le riche enseignement conciliaire sur le dessein salvifique de Dieu, le caractère central de ce dessein en Jésus-Christ et la profonde unité dont il part et vers laquelle il tend à travers la diaconie de l'Église ?
L'Église catholique s'est manifestée à ses fils et au monde dans l'exercice de sa fonction de "promouvoir l'unité et la charité entre les hommes, et même entre les peuples" (Nostra aetate, 1).
En ce sens, on doit encore dire que l'identité même de l'Église catholique et la conscience qu'elle a d'elle-même ont été renforcées à Assise.
L'Église, en effet, c'est-à-dire nous-mêmes, nous avons mieux compris, à la lumière de l'événement, quel est le vrai sens du mystère d'unité et de réconciliation que le Seigneur nous a confié et qu'il a exercé en premier lorsqu'il a offert sa vie "non seulement pour le peuple mais aussi pour réunir les fils de Dieu qui étaient dispersés" (Jn 11, 52).
10. L'Église exerce ce ministère essentiel qui est le sien de différentes manières : par l'évangélisation, l'administration des sacrements et la conduite pastorale par le Successeur de Pierre et les évêques, par le service quotidien des prêtres, des diacres, des religieux et des religieuses, par l'effort et le témoignage des missionnaires et des catéchistes, par la prière silencieuse des contemplatifs et la souffrance des malades, des pauvres et des opprimés, et par tant de formes de dialogue et de collaboration des chrétiens pour réaliser l'idéal des Béatitudes et promouvoir les valeurs du Royaume de Dieu.
L'Église a également exercé ce ministère à Assise, d'une manière inédite si l'on veut, mais qui n'est pas moins efficace et moins engageante pour cela, comme cela été reconnu par nos hôtes qui ont exprimé leur joie et exhorté à continuer sur la route commencée.
Par ailleurs, comme nous le voyons, la situation du monde en cette veille de Noël est en elle-même un appel pressant à retrouver et à maintenir toujours vivant l'esprit d'Assise comme motif d'espérance pour l'avenir.
11. Là, on a découvert, de manière extraordinaire, la valeur unique qu'a la prière pour la paix et même que l'on ne peut obtenir la paix sans la prière, et la prière de tous, chacun dans sa propre identité et dans la recherche de la vérité.
C'est en cela qu'il faut voir, à la suite de ce que nous venons de dire, une autre manifestation admirable de cette unité qui nous lie au-delà des différences et des divisions de toutes sortes.
Toute prière authentique se trouve sous l'influence de l'Esprit "qui intercède avec insistance pour nous car nous ne savons que demander pour prier comme il faut", mais Lui prie en nous "avec des gémissements inexprimables et Celui qui scrute les coeurs sait quels sont les désirs de l'Esprit" (Rm 8, 26-27).
Nous pouvons en effet retenir que toute prière authentique est suscitée par l'Esprit-Saint qui est mystérieusement présent dans le coeur de tout homme.
C'est ce que l'on a également vu à Assise : l'unité qui provient du fait que toute personne est capable de prier, c'est-à-dire de se soumettre totalement à Dieu et de se reconnaître pauvre devant lui. La prière est un des moyens pour réaliser le dessein de Dieu parmi les hommes (cf. Ad gentes, 3).
Il a été rendu manifeste de cette manière que le monde ne peut pas donner la paix (cf. Jn 14, 27), mais qu'elle est un don de Dieu et qu'il faut l'obtenir de lui par la prière de tous.
12. En vous proposant à vous, messieurs les cardinaux, archevêques, évêques et membres de la Curie romaine, ces réflexions sur l'extraordinaire événement qui s'est déroulé à Assise le 27 octobre dernier, je voudrais avant tout que cela soit une aide pour mieux nous préparer à recevoir encore une fois ce Verbe en qui "toutes choses ont été créées" (cf. Jn 1, 3) et par qui tous les hommes sont appelés à "avoir la vie et à l'avoir en abondance" (Jn 10, 10), ce Verbe divin qui "a voulu habiter parmi nous" (cf. Jn 1, 14) et qui, par sa venue, sa mort et sa résurrection a voulu "récapituler en lui toutes choses, celles du ciel et celles de la terre" (cf. He 1, 10).
À lui qui, "par l'incarnation s'est uni d'une certaine manière à tout homme" (Gaudium et spes, 22), je voudrais encore confier la suite à donner à la Journée d'Assise et aux engagements que, dans ce but, tous, dans l'Église, nous devrons assumer ou que nous sommes déjà en train d'assumer pour répondre à la vocation fondamentale de l'Église parmi les hommes qui est d'être "sacrement de rédemption universelle" et "germe incorruptible d'unité et d'espérance pour toute l'humanité" (Lumen gentium, 9).
Je suis certain que vous tous, collaborateurs de la Curie romaine, vous êtes profondément conscients de cette mission. Je vous remercie de tout cela et aussi pour l'aide irremplaçable que vous m'offrez, jour après jour, dans le service de l'Église universelle, avec les représentants pontificaux dans les différents pays du monde.
13. Et tandis que je présente à tous mes voeux les plus fervents de Noël, je voudrais renouveler l'expression de ma reconnaissance à tous ceux qui, acceptant mon invitation, non sans difficultés et incommodités, nous ont, par leur exemple, poussés non seulement à rendre témoignage devant le monde de l'engagement commun pour la paix, mais aussi à réfléchir sur le mystère de l'oeuvre de Dieu dans le monde, à laquelle nous voulons tous collaborer et dont nous nous apprêtons à célébrer dans la nuit de Noël, sous le regard maternel de Marie, le sommet dans la plénitude des temps. "
Comme vous le voyez, je suis "allé voir les actes posés par le Magistère par delà l'emballage lexical", et j'ai pris la mesure du fait que, dans ce cas précis, quand le Pape Jean-Paul II a voulu donner autorité, importance, influence, au contournement ou au dépassement du Concile auquel il a procédé, il a entendu prendre appui, à raison ou à tort, sur le Concile lui-même.
Je donne cet exemple de mémoire et en substance, mais il me semble que Pie XI, dans Mortalium Animos, condamne ou dénonce l'équivalent d'Assise, 58 ans avant Assise, tandis que Vatican II, sans annoncer ni approuver Assise, n'en condamne ou n'en dénonce plus l'équivalent.
Faute de temps, je suis obligé de conclure, mais je suis tenté d'écrire : voilà toute la différence.
Vraiment merci pour votre message, bonne soirée et bonne semaine.
Scrutator.