Bonjour Lux, et merci beaucoup pour vos remarques.
1. Premièrement, vous avez raison, j’aurais dû écrire ceci :
" La question n’est donc pas de savoir si le dialogue interreligieux, tel qu’il est encouragé et formalisé, dans NA et dans les textes innombrables de Jean-Paul II, a un caractère autoritairement et disciplinairement contraignant, qui s’imposerait, d’une manière juridique, aux fidèles, car ce n’est pas le cas : à ma connaissance, il n’existe pas, à proprement parler, de sanctions, en tout cas pas contre les fidèles non « dialoguistes ».
Mais la question est plutôt de savoir si l’adhésion personnelle des fidèles, ne serait-ce que ponctuelle et en surface, à cette orientation stratégique novatrice, leur est présentée par l’Eglise comme une exigence spirituelle impérative ou facultative. Or, Paul VI, et surtout Jean-Paul II, se sont exprimés et se sont comportés comme si c’était une exigence spirituelle quasiment impérative, car à la fois préférentielle et prioritaire. "
Comme je l’ai déjà écrit sur le FC : pour UN document comme Dominus Iesus, document important, mais sous-utilisé dans et par l'Eglise elle-même, combien de DIZAINES de documents pontificaux, surtout sous la plume de Jean-Paul II, exposant, d’une manière inconditionnelle et unilatérale, les bienfaits et les vertus du dialogue interreligieux ?
2. Deuxièmement, à ma première question, « si ce n’est pas contraignant, est-ce pour autant facultatif ? », j’ajoute cette deuxième question : « si c’est facultatif, dans le cœur des individus, et en privé, est-ce pour autant discutable, à l’intérieur de l’institution, et en public ? »
3. Voici exactement ce à quoi je pense : à mes yeux, discuter n’est pas nécessairement contester, critiquer, dénoncer ou déplorer, mais c’est plutôt analyser et apprécier, en l’occurrence, les principes doctrinaux, les structures ecclésiales, les pratiques pastorales qui véhiculent le dialogue interreligieux, les relations de l’Eglise catholique et des croyants catholiques, avec les religions non chrétiennes et avec les croyants non chrétiens.
4. Or, existe-t-il un droit à l’analyse différenciée et à l’appréciation différenciée, à ciel ouvert, au sein même de l’Eglise catholique, sur les mérites et sur les limites de NA, de sa mise en forme, de sa mise en œuvre, dans et par l’Eglise catholique ?
5. En d’autres termes, le droit au débat a-t-il droit de cité, dans les communautés, dans les diocèses, dans les médias catholiques, dans les mouvements catholiques, sans que les catholiques, traditionalistes ou non, qui sont réservés ou sceptiques, vis-à-vis de la conception dominante du dialogue interreligieux, aient à craindre de se faire traiter, au choix, d’archaiques, d’intégristes, d’intolérants, d’intransigeants, de nostalgiques, de passéistes, de réactionnaires ou de rétrogrades ?
6. Pour ma part, je ne suis pas certain du tout que « ce droit de cité pour le droit au débat » existe bel et bien dans l’Eglise : bien au contraire, je suis convaincu que nous sommes en présence d’un marqueur presque indélébile, d’un identifiant impératif, qui a pris une importance démesurée, et qui requiert, dans l’esprit de nombreux évêques, l’adhésion effective, bien audible et bien visible, ou la réserve discrète, silencieuse et souterraine, mais pas du tout, voire surtout pas, la prise de parole publique, réservée ou sceptique, de la part des fidèles catholiques.
7. Ce que je suis tenté de souhaiter ou de suggérer, c’est ceci :
- je ne souhaite pas que le dialogue interreligieux devienne « un point négociable » : au demeurant, qui négocierait quoi avec qui, sur quelles bases et dans quel cadre ? Ce serait l’anarchie régulée, parfois pire que l’anarchie spontanée, laquelle a fréquemment le grand "mérite" d’être trop incontrôlable et insupportable pour s’inscrire, pour s’installer, dans la longue durée ;
MAIS
- je souhaite que le dialogue interreligieux devienne un point discutable, pour la raison suivante.
8. La conception dominante du dialogue interreligieux est en effet à peu près la suivante :
- on y accorde la plus grande place possible au dialogue interreligieux, sans annonce fréquente de la religion chrétienne, en tant que seule vraie religion,
ou, si vous préférez,
- on y attribue la plus petite place possible pour l’annonce de la religion chrétienne, en tant que seule vraie religion, à l’intérieur du dialogue interreligieux.
9. Or, cette conception dominante, quasiment hégémonique, depuis 1965, ne va absolument pas de soi,
- ni sur le plan philosophique, car elle découle d’une conception phénoménologique des religions, à la fois anthropologisante et sociologisante, et non d’une conception « axiologique » ou « ontologique » ouverte sur le caractère surnaturel et théologal de la religion chrétienne ;
- ni sur le plan théologique, car on en cherche en vain des fondements, qui seraient non isolés, mais répétés, dans l’Ecriture et dans la Tradition, à des expressions (« rayons de vérité » ou « semences du verbe ») singulièrement ou tendancieusement sollicitées ;
- ni au croisement du doctrinal et du pastoral : le double ennui,
a) - c’est, d’une part, que l’esprit d’Assise, tel un mythe devenu réalité, existe vraiment : altéronomie, antagophobie, dialoguomanie, irénolâtrie, ai-je déjà écrit sur le FC ;
b) - c’est, d’autre part, que cet esprit d’Assise est aux antipodes du «je suis la voie, la vérité et la vie» et du «nul ne va au Père que par moi», prononcés par Jésus-Christ lui-même, alors qu’il s’agit de propos à caractère fondamental et à destination universelle.
10. Je souhaite donc que cette conception dominante soit mise en discussion, d’autant plus qu’elle est en contradiction relative, notamment, avec la deuxième partie du document Dialogue et Annonce (1991), partie centrale qui constitue, en puissance, un point d’appui propice à un salutaire rééquilibrage magistériel et relationnel.
11. Finalement, que suis-je en train de dire ? Que le caractère contraignant de NA, telle qu’on « convoque », évoque, invoque, explique et applique, ce document, n’est pas avant tout d’ordre légal et textuel, ni avant tout d’ordre moral et spirituel, mais est avant tout d’ordre mental et culturel.
12. C’est sur ce noyautage et sur ce verrouillage mental et culturel, sur cette ambiance ecclésiale, incontestablement plus bienveillante sur les mérites que vigilante sur les limites de la conception dominante, iréniste, du dialogue interreligieux, que je souhaite et suggère « un droit de cité pour le droit au débat public », argumenté et documenté, dans l’espoir que la création d’un espace de discussion honnête et loyale aboutira
- à la redécouverte du dialogue interreligieux, mais seulement en tant que modalité pastorale, et non, quasiment, en tant que "fin en soi",
- à la réhabilitation de l’explication de la Foi et de l'exhortation à la Foi, en Jésus-Christ en tant que finalité de la pastorale,
- à l'articulation entre le dialogue et l'annonce, et à la subordination du dialogue à l'annonce.
Bonne journée.
Scrutator.
PS : Sur le site internet du Vatican, vous trouverez les transcriptions de ces audiences de Jean-Paul II, en 1999 : 7 avril, 14 avril, 21 avril, 28 avril, 5 mai, 19 mai, 26 mai.
Audiences du Pape en 1999.
Mais je vous rappelle également l'existence des audiences "thématiques" du printemps 1985, et notamment celle du 5 juin 1985.