Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=617781
images/icones/fleur.gif  ( 617781 )Encore un témoignage corsé de Bouyer par Eucher (2011-12-03 23:44:31) 

Voici:


Il avait invité à dîner chez lui, avec l'un de ses plus éminents collègues dans l'épiscopat français, les théologiens de notre pays, et un autre d'un pays voisin, membres alors de la Commission théologique internationale, créée par le Pape à la demande du Synode des évêques. Pourquoi cette rencontre? Pour discuter posément, sans risque de publicité tintamarresque, les problèmes doctrinaux soulevés par la "pastorale" de l'épiscopat français. Celui des deux "princes de l'Église", qui "subsiste" encore, il faut lui rendre cette justice, n'essaya pas un seul instant, devant cet aréopage, de tourner autour du pot. Je ne garantis pas de citer ses propos verbatim, après le temps qui s'est écoulé, alors que personne ne prenait des notes, mais je puis en vérifier le sens (et le style!). "Il est vrai, dit-il en substance, que nous autres les évêques, depuis le Concile, nous avons misé sur les "progressistes". Il se peut, après tout, que nous nous soyons trompés! Eh bien, nous nous rabattrons dans ce cas sur les intégristes!..."
Le plus impressionnant, par l'âge et sa personnalité vénérable, des sages à qui s'adressaient ces paroles crut devoir répondre: "Mais, Éminence, le problème n'est-il pas plutôt de remonter aux sources les plus pures du christianisme authentique, pour l'exprimer, et le traduire dans la pratique, d'une manière qui puisse avoir tout son sens pour nos contemporains?... --Oh!, dit bonnement l'Éminence, ce sont là des vues d'intellectuels!..."



D'après le contexte, l'hôte doit être Daniélou tout récemment cardinalisé. Je devinerais pour ma part que le sage "le plus impressionnant, par l'âge et sa personnalité vénérable" doit être le R.P. de Lubac. Et l'Éminence épiscopale...je laisse la parole aux historiens.


Et la source? non non, ce ne sont pas ces Mémoires inédites dont on parle si souvent et dont la publication tarde tant des deux côtés de l'Atlantique. C'est dans le tout premier numéro de la revue fondée par Raymond Aron:

L. BOUYER, "L'Église catholique en crise." Commentaire no. 1, 1978, pp. 17-26; texte cité: p. 24.

Cet article a-t-il eu en écho en son temps? Est-ce que La Croix avait déjà des Senèze pour y répondre? Je l'ignore.

-Eucher.
images/icones/neutre.gif  ( 617800 )Excellent par Aigle (2011-12-04 12:13:26) 
[en réponse à 617781]

Je ne connait pas l'arrière plan de tout cela. Peut-être Alain Besançon ami de Raymond Aron et catholique raisonnable a-t-il joué un rôle de passeur entre "Commentaire" et Louis Bouyer ? à moins que ce soit le P Fessard,sj, autre ami de R Aron ?

En tout cas je crois que nous avons là le terreau intellectuel sur lequel a fleuri l'oeuvre du cardinal Lustiger à Paris : un refus net des dérives post-conciliaires sans aller jusqu'à la remise en cause du concile Vatican II lui-même;

Ce n'est pas exactement l'hérmeneutique de la continuité - disons qu'il s'agit plutôt de la réception sincère des textes (de l'ensemble des textes) des Pères du concile en excluant un faux "esprit" du concile qui n'était que l'habillage des thèses extrêmistes (qui n'auraient pu être votées au concile).

Par ailleurs, je me souviens d'un évêque m'expliquant (c'était vers 2000) que ses prédécesseurs de 1968/70 étaient convaincus que la France était en 1788 et qu'une nouvelle révolution allait balayer l'ordre ancien : il valait mieux l'accueillir que la combattre... d'où la complaisance à l'égard des dérives progressistes vues comme le seul moyen de sauver l'Eglise dans la tourmente révolutionnaire annoncée !

Encore une fois quel fossé entre le courage du Bx Jean-Paul II ou d'un cardinal Lustiger et l'effrayante lâcheté de la plupart des évêques des années 1965/2000 ....
images/icones/1a.gif  ( 617850 )Cher Aigle je vous conseille vivement par Eucher (2011-12-04 21:06:23) 
[en réponse à 617800]

la lecture de cet article dans son intégralité.

En fait cet article, c'est l'explication que donne le P. Bouyer de l'affaire Lefebvre. Elle est de loin supérieure à celle de Congar, qui ressemble plutôt a un plaidoyer pro domo--ce dont Bouyer était constitutionnellement incapable. Notre oratorien explique le phénomène Lefebvre par la veulerie de l'épiscopat français face aux dérives de l'époque, et par leur réflexe de sanctionner ceux qui ne suivent pas le consensus, quel que soit ce dernier. Il fait remonter cette lâcheté à l'époque de Pie X, qui aurait cherché à créer un épiscopat "fiable" (en anglais on dirait "safe"), autrement dit "dans la ligne". Je cite (ibid., p. 25):


J'ai bien connu un historien de l'Église des plus distingués sous des dehors prud'hommesques (je lui ai même quelque temps succédé dans sa chaire) et qui disait (inter pocula bien entendu!): "Pie X a profité de l'occasion inespérée que lui offrait la séparation de l'Église et de l'État pour réduire le clergé français à l'indigence, de celle que lui offrait le modernisme pour le condamner à l'ignorance, et de l'une comme de l'autre pour le faire gouverner par des imbéciles! Tout cela par la peur, tournant à l'obsession, d'une renaissance possible du gallicanisme! On verra un jour, qui n'est peut-être pas loin, ce que cela nous coûtera, et Rome alors pourrait être la première à s'en mordre les doigts!"



[Je verrais bien de Broglie dans le rôle de cet historien; nous serions dans les années 40]

Il suffisait donc de faire comprendre aux évêques ou était la ligne pour qu'ils s'y soumissent, cela étant en fait leur seul principe. Et comme ils avaient pris l'habitude de gouverner par la sanction, ils ont sanctionné ceux qui menaçaient la nouvelle ligne, c.-à-d. Lefebvre et ceux qu'ils lui ont envoyé dans les bras...

-Eucher.
images/icones/neutre.gif  ( 617856 )Merci Eucher par Aigle (2011-12-04 21:42:10) 
[en réponse à 617850]

Cette explication me semble convaincante - elle explique notamment le caractère très progressif de l'éloignement de Mgr lefebvre (1965/1976) ce qui laisse bien penser qu'il a été éloigné peu à peu et contre sa volonté propre.

Cela dit vous ne nous dites rien de l'origine des liens unissant Louis Bouyer à l'excellente (alors) revue "Commentaire" ?

Quant à St Pie X il est mort en 1914. Sa ligne aurait elle été conservée sans changement par des papes aussi fins et aussi différents que Benoît XV, Pie XI ou Pie XII dans des contextes bien différents ?
images/icones/1a.gif  ( 617865 )Ces liens, cher Aigle, par Eucher (2011-12-04 22:22:10) 
[en réponse à 617856]

je ne les connais pas. Je ne puis que supputer qu'il avait cherché à s'adresser aux hommes de bonne volonté sans impliquer aucune revue qui eût pu souffrir d'avoir publié ce qu'il considérait comme son coup de gueule et dont il devait être bien content d'avoir pu le faire imprimer.

Il s'était retenu, par exemple, de s'associer publiquement à la revue Communio pour cette raison: à l'époque, son nom aurait irrévocablement sali cette revue aux yeux de l'épiscopat et de la presse catholique (nous sommes en plein dans les années 1970). Il avait été témoin d'assez d'actes de perfidie de la part de la presse catholique disons officieusement officielle de l'époque (sans compter les presses liturgiques: le même article rapporte l'incroyable épopée de la publication du nouveau missel en France, avec un sombre chantage de la part du Centre National de Pastorale Liturgique: lisez-le!). Il se contenta donc du rôle de conseiller dans l'ombre.

Non vraiment, cet article vous ouvre les yeux. D'ailleurs il faudrait publier une collection des articles (et livres), copieusement annotée, de ce qu'a écrit Bouyer sur le Concile et l'après concile. Certains, à Louvain et ailleurs, se coucheraient moins niais après une telle lecture.

-Eucher
images/icones/neutre.gif  ( 617880 )compléments par Luc Perrin (2011-12-05 00:07:55) 
[en réponse à 617865]

L Bouyer était très proche de Communio édition France et avait été consulté ; il était une référence pour les 4 fondateurs qui pratiquaient déjà ses ouvrages dans le cadre de la revue Résurrection qui a été un laboratoire pour Communio France.

J'avais écrit un article là-dessus dans la Revue des Deux-Mondes et dans un n° spécial anniversaire de Résurrection.

J'avais été vertement et grossièrement pris à partie par Jean-Luc Marion pour avoir situé la démarche de Communio dans le catholicisme intégral et néo-intransigeant : il est allergique à tout ombre de rapprochement avec les traditionalistes.
J'avais eu la satisfaction d'être approuvé par 2 autres fondateurs et par les textes de toute façon.

Le Père Guy de Broglie sj était titulaire d'une chaire d'histoire ? Je n'ai pas résussi à retrouver sa carrière.
images/icones/croix.gif  ( 617883 )À lire en ligne par NéoAthanase (2011-12-05 00:34:34) 
[en réponse à 617880]

Chers liseurs, cher professeur,

Juste pour signaler que le dernier des deux articles mentionnés par M. Perrin, celui donc publié dans la revue Résurrection, intitulé « Cinquante Ans de la revue Résurrection », est disponible en ligne ici.
Est-ce la peine – si, cela l'est – d'ajouter ici que cet article a remarquablement su, d'un regard extérieur et néanmoins non exempt de bienveillance, reproduire les constantes de la position doctrinale et « stratégique » de la revue, d'une façon qui a rejoint ce qu'en pensaient ceux concernés de l'intérieur, voire qui les a éclairés sur celles-ci.

Bonne lecture !
NéoAthanase

P.S. : Apparemment et de bonne source, les fameux Mémoires devraient être publiés en 2012 au Cerf, mais Le Métier de théologien éclaire déjà sur la vie et la pensée du R. P. Louis Bouyer – occasion aussi de saluer celui qui avait réalisé ces entretiens, Georges Daix, récemment disparu. Une journée d'hommage a eu lieu récemment en l'honneur de l'oratorien, et il faut aussi mentionner l'ouvrage récent de Jean Duchesne, Louis Bouyer, Artège, 2011.
images/icones/livre.gif  ( 617913 )Nombreux articles en ligne sur le P. Louis Bouyer par NéoAthanase (2011-12-05 11:20:57) 
[en réponse à 617883]

Bonjour à tous,

Les liseurs intéressés par le R. P. Bouyer pourront également, outre les références écrites que je mentionnais dans mon précédent message, se reporter aux articles du numéro d'hommage audit oratorien, publié par Résurrection en 1998, et qui est intégralement en ligne ici.

Outre l'éditorial amical du P. Gitton, on y trouve un article sur la conception qu'avait le R. P. Bouyer de la vie monastique, sur sa théologie de la liturgie, sur son Mystère pascal, sur la création dans sa dimension cosmique, sur sa vision du mythe (par le P. Maisonneuve), etc. Et deux articles plus historiques, l'un de P. Airiau le situant dans les polémiques de son siècle, l'autre de S. Pruvot situant ses rapports avec Mgr Charles.

Une belle figure à découvrir pour relancer notre zèle apostolique et intellectuel, pour l'intellectus fidei.
NéoAthanase
images/icones/neutre.gif  ( 617893 )Sur Communio par Denis SUREAU (2011-12-05 09:14:51) 
[en réponse à 617880]

L'édition française de Communio a une ligne qui, sur bien des points, est à l'opposé d'autres éditions comme l'américaine. Cela tient à des personnalités qui, comme Marion, ont une philosophie qui ne se veut pas chrétienne et qui, de fait, ne l'est pas. Certes, il y a des personnes fort honorables à Communio-France, mais aussi de véritables imposteurs.