Le Forum Catholique

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images/icones/neutre.gif  ( 615432 )Christocentrisme ou théocentrisme - une thèse particulièrement intéressante, non sans rapport avec l'affaire Castellucci par Lux (2011-11-14 12:46:50) 

Eloignons-nous un peu de l'actualité immédiate, si contingente et passionnelle, pour réfléchir au calme - cela ne peut pas nous faire de mal.

La lecture de cet article passionnant sera alors des plus profitables.

L'abbé Milet, prêtre apparemment conscient de la crise actuelle de l'Eglise, développe dans une réflexion originale deux pôles qui, selon lui, structurent la foi de l'Eglise : le théocentrisme qui nous pousse vers la transcendance, le christocentrisme qui, à l'inverse, nous plonge dans l'action concrète au milieu des hommes. La crise de l'Eglise serait issue d'un "christocentrisme dévoyé", ne laissant plus de place au théocentrisme. Je ne pousserai pas plus loin un "résumé du résumé" forcément médiocre ; jugez par vous-mêmes !
J'attends notamment l'avis de Scrutator, toujours très intéressant.

L'affaire Castellucci révèle la pertinence d'un tel débat - et c'est assez fascinant :


Malgré ces défauts, auxquels il faudrait ajouter peut-être quelques propositions qui semblent quelque peu datées (par exemple dans le dernier chapitre[7]), l’ouvrage de Jean Milet, qui nous montre une Eglise ayant elle-même renoncé au témoignage de sa foi en Dieu, demeure d’une lecture très agréable et très stimulante ; les problèmes qu’il aborde n’ont rien perdu de leur actualité, et paraissent même revêtir une acuité toute particulière en un temps où des catholiques français, conduits par leurs pasteurs, sont amenés à voir dans des œuvres ou des spectacles humiliant la figure du Christ une exaltation de sa Passion. « Comme ici la référence au théocentrisme a été éliminée complètement, on se trouve amené, écrivait l’abbé Milet, à considérer dès lors les abaissements du Christ comme des buts à eux-mêmes, d’où le dolorisme et le misérabilisme qui va en découler » (p. 244). C’est bien en effet de la conception que les catholiques ont de la figure de leur Seigneur et Rédempteur qu’il est alors question, et peut-être une analyse des différents textes produits à l’occasion des récentes représentations parisiennes et rennaises du spectacle de Romeo Castellucci, à la lumière de la réflexion proposée il y a trente ans par l’abbé Milet, produirait-elle à cet égard des résultats intéressants.



L'argument de la Passion et des souffrances du Christ en en effet le seul qui soit véritablement sérieux chez ceux qui critiquent la mobilisation contre de tels scandales. Il nous revient de savoir y répondre.

Lux
images/icones/fleche2.gif  ( 615472 )Théocentrisme + Christocentrisme vs christologie d'en bas. par Scrutator Sapientiæ (2011-11-14 21:34:35) 
[en réponse à 615432]

Bonsoir et merci à Lux,

A mon sens, mais je me trompe peut-être, le clivage essentiel, aujourd'hui,

- n'est pas entre théocentrisme et christocentrisme,

- mais est

- entre le théocentrisme et le christocentrisme, qui peuvent contribuer, chacun à sa manière, à une "christologie d'en haut", d'un côté,

- et la "christologie d'en bas", laquelle a fréquemment succombé, surtout au XX° siècle, à la tentation de l'anthropocentrisme.

Considérez la Somme théologique :

- la théologie présente dans la première partie peut être qualifiée de théocentrique,

- la christologie présente dans la troisième partie peut être qualifiée de christocentrique,

- ce qui importe, c'est que l'une et l'autre aboutissent à une "christologie d'en haut", à une christologie dite du Verbe incarné.

Dans le Dictionnaire critique de théologie, paru aux éditions des PUF, dans la collection Quadrige, dans la série Dicos Poche, sous la direction de Jean-Yves LACOSTE, vous trouverez un article "christologie" de la page 266 à la page 275 ; je me permets de vous y renvoyer.

Je vous renvoie également à ceci :

Ceci.

Ceci..

Ceci...

Ceci....

Ceci.....

Ceci......

Ce que l'on peut déplorer, c'est la perte de substance doctrinale et spirituelle qui découle fréquemment du caractère bipolaire du christianisme, tel qu'il souvent pensé, alors que le christianisme est trinitaire, mais le Saint Esprit et la Sainte Trinité sont souvent de grands oubliés, dans ce domaine, apparemment surtout dans le christianisme occidental.

Ce que l'on peut déplorer également, c'est un ensemble d'oppositions trop tranchées : au théocentrisme, favorable à un maximum d'autorité et de discipline, dans le cadre d'une logique de chrétienté institutionnelle, aurait succédé un christocentrisme plus propice à un maximum d'autonomie et de fraternité, dans le cadre d'une logique de "chrétienté" inter-personnelle et intra-personnelle : je ne dis pas que c'est ce que dit l'auteur qui est cité, mais cela y ressemble un petit peu quand même, alors que c'est probablement plus compliqué...

C'est un peu comme si on disait : à une christologie d'en haut, favorable à la mise en avant du kérygme, a succédé une christologie d'en bas, plus propice à la mise en valeur de la kénose : il y a un fond de vérité, mais c'est un petit peu simplificateur...

Cela va être l'année de la Foi, et les circonstances ont fait que j'ai pu me procurer récemment, tout à fait par hasard, dans la Somme théologique éditée par la revue des jeunes, les tomes consacrés respectivement à la Foi, au Verbe incarné, et à la vie de Jésus ; je vais donc "ENFIN" pouvoir commencer à y réfléchir et à y travailler...

Enfin, je vous signale ceci :

Jésus de Nazareth.

Bonne réception, bonne lecture, bonne soirée.

Scrutator.
images/icones/neutre.gif  ( 615675 )Vous avez, je pense, raison sur le fond, bien que la thèse de l'abbé Milet soit à approfondir par Lux (2011-11-16 15:13:51) 
[en réponse à 615472]

Merci beaucoup, Scrutator, pour votre réponse, particulièrement intéressante.

L'abbé Milet termine toutefois son ouvrage (pp. 327-329) en reproduisant in extenso, à titre de modèle, la prière de la carmélite Elisabeth de la Trinité à la Trinité. Ailleurs il insiste sur l'importance de la Pentecôte, la descente de l'Esprit-Saint (thème qu'il désigne d'ailleurs comme typique du théocentrisme). Je ne pense donc pas qu'il soit juste de lui reprocher l'oubli de l'Esprit Saint et de la Sainte Trinité.

Il est vrai que deux tendances sont présentes dans le catholicisme. Elles se résument dans le Christ, vrai homme et vrai Dieu. Il est vrai aussi, à mon avis, que les progressistes se revendiquent du Christ dans toutes leurs actions. Mais ils ont souvent oublié que le Christ était Dieu ; ou plutôt, ils ont souvent oublié ce que voulait dire "être Dieu" - quels étaient les honneurs dûs à une divinité.

C'est pourquoi, contrairement à l'abbé Milet, et en partie, comme vous, je pense que la crise de l'Eglise que nous connaissons n'est pas en continuité avec des tendances "chistocentriques" préexistantes. Elle est marquée bien au contraire par une rupture radicale, que vous appelez l'anthropocentrisme, doctrine inimaginable pour des générations de catholiques et même d'hommes. Les causes de cette rupture sont nombreuses et ce n'est pas ici notre objet que de les analyser.

Dès lors, l'analyse de l'abbé Milet peut être considérée sous un autre angle : celui de la stratégie que mettent en avant les progressistes pour faire avancer leurs idées. Ils se considèrent comme "chrétiens", et ne peuvent donc se dire d'eux-mêmes en rupture avec le christianisme et son histoire. D'où le retour mythique aux "premiers chétiens" idéalisés. Une idéologie christocentrique est alors développée, qui permet de faire croire à une "vérité de l'Eglise", dévoyée par des siècles de réaction, mais bien présente à travers tel ou tel élément - ceux que l'abbé Milet désigne par le terme de "christocentrique".

Bonne lecture de saint Thomas ! J'espère pouvoir reparler avec vous de notre illustre docteur.

Lux