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( 601903 )
Rupture et continuité : autour de Vatican I par origenius (2011-07-15 18:59:39)
Encore une petite réflexion sur la tradition, continuité et ruptures. Pour beaucoup il y a une rupture entre la constitution dogmatique Pastor æternus de Vatican I et la constitution dogmatique Lumen gentium de Vatican II. Or, on peut lire dans Lumen gentium, au début du chapitre sur la constitution hiérarchique de l’Eglise, qui renvoie ouvertement à Vatican I :
"Cette doctrine du primat du Pontife romain et de son infaillible magistère, quant à son institution, à sa perpétuité, à sa force et à sa conception, le saint Concile à nouveau la propose à tous les fidèles comme objet certain de foi."
La différence est que ce chapitre vient après celui sur "le Mystère de l’Eglise", et celui sur "le Peuple de Dieu", et qu’il est lui-même centré sur les évêques et non sur le pape.
La perspective est donc très différente. Le texte de Vatican I ne parle que du pape. Même s’il est vrai que le schéma sur l’Eglise fut réduit à cause de la guerre en Europe, le fait est que ce que nous avons est ce texte, qui correspond à l’état d’esprit de l’époque. État d’esprit que certains ont pris pour la tradition.
Mais, en caricaturant à peine, on peut dire que Pastor æternus nous montre l’Eglise constituée d’un pape tout-puissant et infaillible, et de sujets dont le seul devoir est d’obéir au pape. Il est impossible d’aller plus loin dans la direction opposée à celle du mystère de l’Eglise.
Et si le texte de Vatican II paraît en rupture avec l’état d’esprit qui prévalait à Rome en 1869, il renoue, comme texte conciliaire, avec la grande tradition qui, Dieu merci, n’avait jamais oublié que l’Eglise est d’abord le corps du Christ et son Épouse, donc un lieu de communion surnaturelle.
(On peut certes discerner de même, dans Lumen gentium, des aspects de l’état d’esprit des années 60, mais de façon moins grave – c’est surtout Gaudium et spes qui est terriblement marqué par l’air du temps).
La constitution Pastor æternus de Vatican I s’inscrit dans un contexte, et le sommet de la dérive est sans doute la lettre apostolique Reversurus. Elle est peu connue parce qu’elle ne concernait que l’Eglise arménienne. Mais elle est très importante, parce que dans ce texte Pie IX en arrive à nier la spécificité des Églises orientales.
Le patriarche n’est plus qu’un archevêque chargé d’appliquer ce qui est décidé à Rome, et de présenter au pape trois noms pour chaque évêché vacant, étant précisé que le pape peut nommer quelqu’un d’autre ; quant au synode, il n’est qu’une assemblée d’évêques chargée d’appliquer les ordres venus de Rome.
La lettre suscita de très gros remous au sein de l’Eglise arménienne. Et un tollé chez les melkites et les chaldéens : car Pie IX avait l’intention d’en étendre les dispositions à toutes les Églises d’Orient. Il décida d’attendre.
En fait, dès 1876, il supprima une des principales dispositions (c’était de nouveau le patriarche qui nommait les évêques), et, après l’avènement de Léon XIII, la lettre fut enterrée (et Léon XIII publia une encyclique interdisant la latinisation des Églises orientales, et inscrivit saint Cyrille et saint Méthode au calendrier romain).
Or il n’est pas sans intérêt de savoir que le texte se terminait par l’affirmation (sur deux pages…) que ses dispositions étaient décrétées par le Souverain Pontife pour toujours, que quiconque s’en écarterait encourrait la colère divine, etc.
Vu d’Orient, la constitution Pastor æternus de Vatican I fut en quelque sorte le sceau de Reversurus. Il est significatif que le seul patriarche à la voter fut l’arménien Hassoun (qui avait été nommé par Pie IX). Les deux tiers des évêques orientaux étaient partis de Rome pour ne pas avoir à voter ce texte. Car Pie IX exigeait l’unanimité.
Et il avait publiquement blâmé les patriarches melkite et chaldéen qui avaient osé critiquer un texte qu’ils jugeaient à juste titre imbuvable pour les orientaux. Et après le concile il envoya un légat exiger la signature du patriarche melkite, Grégoire Youssef. Celui-ci signa, en ajoutant la formule : "nonobstant les droits et privilèges des patriarches orientaux".
Ce qui mit Pie IX en fureur, et lorsque le patriarche revint à Rome et alla saluer le pape, quand il se baissa pour baiser la mule, Pie IX mit le pied sur sa nuque…
Il va de soi que tout cela est contraire à la tradition : dans les conciles, la liberté de parole est totale, et chaque évêque doit voter en son âme et conscience. Grégoire Youssef demandait seulement que soit respecté l’équilibre du concile de Florence…
Daoudal Hebdo N° 134
La mise en paragraphes de ce texte est libre, les gras, italiques et parenthèses sont de l'auteur.
Cordialement
Origenius

( 601934 )
Très rapidement, quelques remarques. par Scrutator Sapientiæ (2011-07-16 09:57:41)
[en réponse à 601903]
Bonjour et merci à origenius,
1. Dans les relations avec les autres confessions chrétiennes et avec les religions non chrétiennes, il me semble que
- le controversisme et l'exclusivisme PREEXISTAIENT à l'ecclésiologie "infaillibiliste" du Concile Vatican I ;
- le consensualisme et l'inclusivisme NE PREEXISTAIENT PAS à l'ecclésiologie "collégialisante" du Concile Vatican II.
2. Voilà ce qui constitue, en tout cas, à mon sens, une "petite" différence, entre la "rupture" découlant du Concile Vatican I et la rupture découlant du Concile Vatican II, une différence au moins aussi importante que la différence
- entre "l'éloignement" ou "l'espacement" conciliaire qui a possiblement eu lieu à Vatican I, par rapport à une conception et à une dimension plus "collégiales" et "oecuméniques" de l'Eglise et de la Tradition qui relèvent davantage des Pères de l'Eglise ;
- et "l'éloignement" ou "l'espacement" conciliaire qui a certainement eu lieu à Vatican II, par rapport à une conception et à une dimension plus "autoritaires" et "occidentales" de l'Eglise et de la Tradition qui relèvent davantage de la Réforme catholique.
3. Si l'on essaie de procéder à une caractérisation de la rupture conciliaire, sous l'angle ecclésiologique, en vue d'une analyse comparative entre Vatican I et Vatican II,
- il ne faut pas considérer seulement les aspects institutionnels et "managériaux", la question de savoir qui gouverne, en théorie mais aussi en pratique : le Pape et / ou les évêques, le Pape plus ou moins avec / sans les évêques, les évêques plus ou moins en communion avec / en confusion contre le Pape ;
mais
- il faut examiner également les enjeux intellectuels et "stratégiques", la question de savoir sous quelle conception et dans quelle direction l'on gouverne, là aussi, en théorie mais aussi en pratique ; or, il est possible que nous souffrions tous d'un handicap : l'inachèvement, pour cause d'interruption, du Concile Vatican I.
4. C'est cela qui rend délicate, difficile, une mise en parallèle, entre Vatican I et Vatican II, car si nous savons ce qu'aurait pu être le Concile Vatican I, au regard de la plate-forme programmatique qui y était prévue, et qui comportait aussi des questions et des thèmes d'ordre pastoral, nous ne saurons jamais ce qu'il aurait effectivement été, s'il était vraiment allé jusqu'à son terme.
5. Je crois que c'est surtout au contact de l'autre document important du Concile Vatican I que l'on mesure la rupture entre l'Eglise d'après le Concile Vatican I et l'Eglise d'après le Concile Vatican II :
- s'il y a hétérogénité philosophique et théologique entre Dei Filius et le réalisme thomiste qui s'est affirmé puis affermi, de Léon XIII à Pie XII inclus, une hétérogénéité dont je ne suis absolument pas sûr,
- cette hétérogénéité sera toujours moins grande que l'hétérogénéité existant entre le même texte du Concile Vatican I et l'idéalisme allemand qui a inspiré bon nombre de philosophes et de théologiens catholiques, à peu près à partir de la crise moderniste ;
- c'est ce qui a abouti à l'abandon ou au reniement de "l'apologétique traditionnelle" et de "la théologie des manuels", à peu près à partir du Concile Vatican II, avec les conséquences que l'on connaît et subit toujours, notamment dans le domaine de la catéchèse et de la prédication, mais aussi dans celui de la formation des futurs prêtres.
6. Enfin, là où Yves DAOUDAL a particulièrement raison, c'est quand il écrit ceci : "On peut certes discerner de même, dans Lumen gentium, des aspects de l’état d’esprit des années 60, mais de façon moins grave – c’est surtout Gaudium et spes qui est terriblement marqué par l’air du temps".
7. C'est vrai, "l'ecclésiologie" duovaticane, en tout cas celle présente dans LG, est plus recentrable, plus réformable, plus détachable du contexte de son époque, plus rattachable à la Tradition, dans son acception la plus large, que "l'anthropologie" et la "politologie" duovaticanes, marquées par une inspiration générale qui fragilise sensiblement ce qu'il y a de moins angélique, iréniste et utopique dans le texte même de GS.
8. Et surtout, le fond du problème est que nous sommes en présence d'un Concile oecuméniSTE, qui s'est fait passer pour un Concile oecuméniQUE ; voilà (presque) toute la différence entre Vatican II et ce qui l'a précédé, je dis presque parce que je pense aussi à l'adogmatisme et à l'eudémonisme qui donnent au Concile une partie de sa coloration, de sa tonalité.
9. Comme je suis prudent, j'écris : "et cela, chacun peut le comprendre", mais je ne suis pas loin de penser : "et cela, tout le monde le sait".
10. Et c'est bien quasiment LA raison (tri-dimensionnelle) pour laquelle, à titre personnel, je suis un adepte de l'herméneutique du renouveau SANS la continuité.
Je vous souhaite une bonne journée.
Scrutator.

( 601944 )
Autorité de Rome : pas de rupture mais "herméneutique de la continuité" par jejomau (2011-07-16 11:42:54)
[en réponse à 601934]
On a des traces très anciennes de la primauté du Siège de Pierre sur les autres évêques. Je voudrai ici produire un document sur "l'Odonnance des Eglises et la prééminence du Siège Romain" établi au "Concile de Serdique" - vers 343 -
Il y est dit ceci :
Can.3a "L'évêque Ossius dit : cela aussi (..doit être ajouté..): qu'aucun évêque ne voyage d'une province à une autre province dans laquelle se trouvent des évêques, à moins qu'il n'y soit invité par ses frères, de manière que nous n'ayons pas l'air d'avoir fermé la porte de la charité.
A cela aussi il faut pourvoir : si dans une province un évêque devait avoir un litige avec un autre évêque, son frère, qu'aucun des deux n'appelle à l'aide des évêques d'une autre province. Mais si un évêque a été condamné dans une cause et s'il pense que sa cause est bonne pour être jugée à nouveau, honorons s'il vous plaît la mémoire du très saint apôtre Pierre : que ceux qui ont examiné la cause, ou bien les évêques qui résident dans la province voisine, écrivent à l'évêque de Rome ; et si celui-ci juge qu'il faut réviser le procès, qu'il soit révisé et qu'il : donne des juges. Si par contre il estime la cause telle qu'on ne doive pas reprendre ce qui a été fait, ce qu'il aura décidé sera confirmé. Cela plaît-il à tous ? Le synode répondit : oui."
Dès les Temps Apostoliques donc, la primauté du Siège de Rome est établie.
Vatican I pose le principe de l'infaillibilité des siècles plus tard :
"On voit par là dans quelle grande erreur se trouvent aussi ceux qui, abusant de la raison, et considérant les paroles de Dieu comme une oeuvre humaine, osent les expliquer à leur gré et les interpréter de façon téméraire, alors que Dieu lui-même a établi une autorité vivante pour enseigner et établir le sens vrai et légitime de sa révélation céleste, et pour dirimer par un jugement infaillible toutes les controverses en matière de foi et de moeurs, afin que les fidèles ne soient pas entraînés dans les pièges de l'erreur par tout vent de doctrine tenant à la malice des hommes Ep 4,14.
Or cette autorité vivante et infaillible n'existe que dans l'Eglise qui a été édifiée par le Christ, le Seigneur, sur Pierre, tête de toute l'Eglise, son prince et son pasteur, dont il a promis que la foi ne défaillira jamais, et qui a toujours ses pontifes légitimes qui tiennent leur origine de Pierre lui-même, qui sont établis sur sa chaire, et sont aussi les héritiers et les garants de sa doctrine, de son honneur et de son pouvoir.
Et parce que là où est Pierre, là est l'Eglise, et que Pierre parle par le pontife romain, vit toujours dans ses successeurs, exerce le jugement et présente la vérité de la foi à ceux qui cherchent, pour cette raison les paroles divines doivent être reçues dans le même sens qu'a tenu et que tient cette chaire romaine du très bienheureux Pierre qui, mère et maîtresse de toutes les Eglises , a toujours gardé intègre et inviolée la foi reçue du Christ Seigneur, et l'a enseignée fidèlement en montrant à tous le chemin du salut et la doctrine de la vérité non corrompue"
L'Autorité est différente mais si l'on veut parler d'herméneutique de continuité" dans la Tradition, alors il me semble qu'elle est parfaite.
Si je reprens maintenant la phrase notée par Origenius issue de Lumen Gentium, Constitution dogmatique produite à l'occasion de Vatican II :
"Cette doctrine du primat du Pontife romain et de son infaillible magistère, quant à son institution, à sa perpétuité, à sa force et à sa conception, le saint Concile à nouveau la propose à tous les fidèles comme objet certain de foi."
Je ne vois pas en quoi, sincèrement, on peut voir ici une rupture ? Pour moi il ne fait aucun doute que la continuité demeure . Ce que mettra en oeuvre Vatican II, plus concrètement parlant, c'est un renforcement de la Collégialité .
Est-ce que pour autant un "renforcement" signifie "rupture" avec l'enseignement antérieur et DONC "abolition" du privilège réservé à Rome ? Non. C'est une nuance importante. Pierre conserve son autorité nonobstant le fait que les évêques peuvent prendre certaines décisions un peu plus librement...... TANT QUE Rome est d'accord, ou si l'on préfère : tant que les évêques restent en communion avec Rome .

( 601973 )
Attention, Mr jejomau par Jean Ferrand (2011-07-16 19:51:16)
[en réponse à 601944]
Attention, Mr jejomau, vous allez passer pour un béotien. C'est Concile de Sardique, qu'il faut écrire.
Faites comme moi. Consultez Wikipédia avant de poster.
La date du concile est controversée. Suivant Socrate le Scolastique et Sozomène, il aurait eu lieu en 347. Toutefois l’Historia acephala, la chronique alexandrine, nous apprend le retour d’exil en octobre 346 d’Athanase, qui se trouve être postérieur à la tenue du concile. Selon les sources, la date varie entre 342 et 343.
Ce concile est bien connu des historiens. Fliche et Martin en traitent longuement. Tome III, pages 123-130.
Voici ce qu'ils disent : "Le concile de Sardique maintient le principe de l'appel à Rome, que le pape Jules avait si vigoureusement affirmé ; mais en même temps il dépouille le pape de juger lui-même en seconde instance et il l'oblige à confier à un autre tribunal épiscopal l'examen du litige."
Mais ils ajoutent qu'on a guère tenu compte, en pratique, de ce concile. On a continué de faire comme avant : c'est-à-dire appeler à Rome.
Ce n'est pas dans les conciles qu'il faut chercher l'attestation de la primauté romaine, mais dans l'Evangile :
"Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise." (Mt 16,18). N'est-ce pas suffisant ?
L'Eglise romaine a toujours été regardée comme la tête des Eglises. Depuis Saint Irénée, depuis saint Ignace d'Antioche. Que dis-je ? Depuis le Nouveau Testament. Relisez le chapitre 21 de saint Jean, de ce point de vue.
L'Apocalypse est d'un bout à l'autre, selon moi, une apologie de l'Eglise romaine. Par exemple, chapitre 11 : les Deux Témoins sont Pierre et Paul, morts à Rome sous Néron.