"L’obéissance procède de la déférence qui rend culte et honneur au supérieur. Et quant à cela, elle est subordonnée à des vertus diverses bien que, considérée en elle-même, en tant qu’elle s’attache à la raison de précepte, elle soit une seule vertu spéciale. Donc, en tant qu’elle procède de la déférence envers les supérieurs, elle est comme subordonnée au respect. En tant qu’elle procède de la déférence envers les parents, à la piété. En tant qu’elle procède de la déférence envers Dieu, à la religion, et elle ressortit à la dévotion, acte principal de la vertu de religion. Aussi, de ce point de vue, est-il plus louable d’obéir à Dieu que de lui offrir un sacrifice."
"Si saint Thomas étudie l’obéissance dans le traité de la justice, c’est qu’à ses yeux l’obéissance n’est pas, premièrement et de soi, une vertu de «
discipline personnelle », une vertu de renoncement et d’ascèse ; son but premier, commun à ses diverses réalisations, n’est pas de «
briser la volonté propre » et d’y faire renoncer ; l’obéissance est d’abord une vertu du type général de la justice, une redevance à autrui, au même sens que les vertus de vénération.Elle a pour rôle d’insérer l’individu dans la collaboration à un ordre qui le dépasse" ....... "Sous cet aspect primordial, qui n’exprime pas encore toute sa richesse, mais donne sa note fondamentale, l’obéissance est une vertu de bien commun."
"L’insertion dans l’ordre commun demande à chacun un dépassement de soi qui ne saurait aller sans sacrifices" ..... "C’est par là que l’obéissance, vertu de bien commun, se trouve être en même temps la vertu sans doute la plus exigeante de renoncement personnel, en tout cas du renoncement le plus intime ; elle possède à ce titre une incomparable valeur d’ascèse".
"L’obéissance ne perdra nullement, en régime chrétien, sa signification fondamentale ; elle reste à sa manière une justice, une vertu de collaboration au bien commun sous la direction d’une autorité qui vient de Dieu. Éclairée par la foi, elle verra mieux encore qu’elle nous fait entrer dans le plan divin, dans l’accomplissement des desseins de Dieu. Mais la valeur de renoncement et d’ascèse qu’elle possède comme par surcroît va se trouver soulignée et magnifiée par l’inclination à imiter le Christ
factus obediens usque ad mortem. Elle sera, sous l’animation de la charité, un moyen particulièrement efficace de configuration à la Passion du Christ."
"La première et fondamentale dépendance de toute créature se prend donc par rapport à Dieu" ..... Ensuite "pour saint Thomas, le véritable fondement de l’autorité humaine est dans la nature socialede l’homme. Ce n’est aucunement la soustraire au courant de participation à l’autorité divine et la faire dépendre d’une institution humaine, c’est au contraire la fonder sur la nature, etdonc sur Dieu. Tout homme est pris dans un ensemble, dans un groupe, où se réalise en commun un certain bien humain"
"Nous rejoignons bien ainsi le premier principe : Toute autorité vient de Dieu, est participée de l’autorité divine. Mais nous en ajoutons aussitôt un second, dont l’importance sera capitale aussi : Toute autorité humaine porte directement sur un groupe, vise essentiellement un bien commun"
Une fois cette vertu mieux cernée par Saint Thomas, celui-ci prononce alors ces mots qui me semblent de grande importance : "L’obéissance doit trouver à sa racine tout un climat, de déférence, de piété filiale ou de religion, vertus dont nous savons que, ne pouvant payer strictement leur dette objective, elles imprègnent leurs attitudes de sentiments intérieurs révérence et respect d’une part, affection et attachement de l’autre".
"La volonté du supérieur, de quelque façon qu’elle se manifeste, estcomme un précepte tacite ; et l’obéissance se montre d’autant plus empressée qu’elle devance l’expression du précepte, dès qu’elle a compris la volonté du supérieur -
Voluntas enim superioris, quocumque modo innotescat, est quoddam tacitum præceptum ; et tanto videtur obedientia promptior quanto præceptum expressum obediendo prævenit, voluntate tamen superioris intellecta - (Saint Thomas d'Aquin)"
"Le précepte se définit-il donc par «
la volonté du supérieur » ?
Non" ...... "Il est clair que le supérieur ne peut pas commander tout ce qu’il veut ; il commande en tant qu’ordonnateur, pour procurer le bien commun dont il a la charge. La « volonté » du supérieur, cela veut dire son « ordonnance », l’intimation d’une directive raisonnable et raisonnée en vue du bien commun. Aucun supérieur, si absolu soit-il, n’a le droit d’imposer un pur caprice ; il faut toujours qu’il puisse rendre raison de ses prescriptions par la vue du bien dont il a la charge"
"Ce n’est cependant pas parce qu’on saisit que le supérieur a raison qu’on lui obéit, c’est très précisément parce qu’il a
autorité"..... "En ce sens,
il peut très bien arriver qu’un supérieur ait l’obligation morale, en prudence, de se ranger à l’avis du plus humble de ses subordonnés, s’il voit que ce subordonné a raison. L’obéissance suppose tout autre chose que la saisie du caractère sage et raisonnable de la directive donnée : elle suppose que celui qui la donne exerce une autorité légitime, qu’il tient en définitive de Dieu, et c’est précisément pour cela qu’on lui obéit"
"Le précepte ne s’adresse pas aux seules puissances d’exécution ou à la seule volonté ; c’est l’intelligence qui le reçoit ; il intéresse forcément le jugement"
"Un supérieur humain en effet n’est jamais seul à me tracer mon devoir. L’usage de ma liberté, et donc la détermination de mes jugements pratiques dépend aussi d’autres obligations, dont certaines sont antérieures et plus profondes, et en tout cas le précepte n’intervient que comme l’une de ces obligations.
J’ai une conscience, en vertu de laquelle je suis responsable de tout ce que je fais librement, même obéir"
"Il est bien évident que l’autorité proprement dite, juridiquement établie, et l’autorité morale, la compétence, peuvent et en principe doivent être unies. Le supérieur légitime dans la ligne de la charge qui lui a été confiée, doit être a priori présumé compétent. Laconfiance en sa capacité fait partie de l’attitude qu’exige de nous la première justice que nous lui devons : la déférence, vertu de vénération"...... "
Tant que la confiance n’a pas été déçue par une incapacité ou des erreurs manifestes, elle est due. C’est à cela que font appel les considérations souvent développées pour justifier l’obéissance ou la persuader dans des cas plus difficiles : le supérieur est, par sa fonction, mieux à même d’avoir tous les éléments d’appréciation"
"La question des limites de l’obéissance ne saurait se poser par rapport aux préceptes de Dieu ; elle se pose inévitablement dès qu’il s’agit d’obéir à des hommes, même au nom de Dieu. L’analyse de la portée du précepte nous l’a déjà fait pressentir.
Saint Thomas s’en explique davantage: faut-il obéir aux supérieurs en tout ?"
"
L’obéissance a pour objet propre le précepte émanant d’une autorité légitime ; c’est parce que toute autorité humaine sur des hommes a des limites que l’obéissance en aura aussi. Chaque fois que quelqu’un pourra et peut-être devra ne pas obéir, c’est qu’il n’y a pas de précepte pour lui ; ce qui ressemble au précepte, dans la mesure où il veut en avoir la force d’obligation, est tout simplement un abus de pouvoir. Cette notion est évidemment capitale.L’abus de pouvoir est toujours en définitive l’usurpation par un supérieur d’une autorité qu’il n’a pas"
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Devant un abus de pouvoir, il ne saurait évidemment y avoir aucun devoir d’obéissance. L’ordre reçu n’a que l’apparence du précepte. À considérer les choses en soi, il n’appelle pas la soumission, mais la résistance. Celle-ci ne sera cependant pas toujours vertueuse. Elle s’impose sans aucun doute, si l’acte commandé implique un péché ou doit léser gravement le bien commun. Elle ne s’impose nullement si l’acte commandé, sans être un péché, n’a d’inconvénients que pour moi-même."
Revue Thomiste, octobre-décembre 1957, M.-M. Labourdette,
o. p.