Le Forum Catholique

http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=599262
images/icones/bravo.gif  ( 599262 )Crise du sens par bbdg (2011-06-18 16:36:33) 

Connaissez-vous Michel Drac ?
Je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir son analyse qui rejoint, dans le domaine économique et politique, les meilleurs fondamentaux du thomisme.
Citation tirée de l'un de ses entretiens (à voir ICI)

"Le cerveau global des sociétés occidentales, aujourd'hui, fonctionne à la manière moderne-libérale. C'est le regard de l'homme qui pose le sens sur le monde. Et c'est le fonctionnement du cerveau global des sociétés occidentales qui fabrique le sens commun partagé. Ca ne renvoie à aucune transcendance, ce n'est pas non plus une dialectique, ce n'est pas un vrai matérialisme au sens philosophique du terme. Le cerveau global des sociétés occidentales passe son temps à coder le réel pour fabriquer un sens que l'on pose ensuite sur la matière. Qu'est-ce que c'est le capitalisme contemporain ? C'est ça, et rien d'autre. Ce processus de codage se fait, après une longue évolution historique très compliquée, à travers l'argent, à travers le signifiant monétaire."



Quelques uns de ses principaux ouvrages : Crise économuique ou crise du sens ?, Crise ou coup d'Etat ?, sans parler d'une analyse percutante du couple racisme/antiracisme dans La question raciale.
images/icones/fleche2.gif  ( 599318 )Vraiment merci beaucoup - Quelques brèves remarques. par Scrutator Sapientiæ (2011-06-18 23:16:51) 
[en réponse à 599262]

Bonsoir bbdg,

1. Vraiment merci beaucoup, car grâce à vous, j'ai commencé à connaître et à apprécier cet analyste des origines et des conséquences économiques, au sens large (économie politique, économie domestique, économie pulsionnelle) de l'accélération et de l'amplification de la dégradation de la situation actuelle.

2. Ce qu'explique Michel DRAC rejoint, à mon avis, non "les meilleurs fondamentaux du thomisme", ou alors d'une manière extrêmement indirecte (car en termes d'infrastructure intellectuelle, cela semble être "un autre monde" que le thomisme) mais plutôt ce que l'on trouve

- chez certains psychanalystes contemporains : Dany-Robert DUFOUR, Jean-Pierre LEBRUN, Charles MELMAN ;

- chez certains sémioticiens contemporains : Denis BERTRAND, pour ce que j'ai pu écouter et regarder, dans l'émission "Déshabillons-les", sur Public Sénat, émission de décodage et de décryptage des signes et du sens, des gestes et du verbe, sur la scène politique actuelle.

3. J'ai acquis pour ma part la conviction que la psychanalyse et la sémiotique (à ne pas confondre avec la sémiologie communicante ou publicitaire)

- ne peuvent évidemment pas sauver l'homme et le monde,

mais

- peuvent éclairer l'homme sur ce qu'il est en train de dé-faire, au coeur de l'homme et au sein du monde : un certain rapport au sens et une certaine vision du sens.

4. Il y a certainement une (dé)raison psychopathologique pour laquelle on est arrivé là, mais il y a aussi une raison que je qualifierai de psycho-intellectuelle, car elle est à la fois psychologique et intellectuelle, mais n'a peut-être pas été, à l'origine, pathologique : je pense ici à la cybernétique, qui est, à travers de nombreux aspects et enjeux, la discipline intellectuelle préférée, en quelque sorte à la fois la langue natale et la langue de travail, des élites mondialisées.

5. Considérons un instant les problématiques et le vocabulaire inhérents à la cybernétique, et nous verrons dans quelle mesure celle-ci a quasiment tout envahi, ce qui explique notamment l'hégémonie contemporaine du mode de raisonnement managérial, y compris, parfois, dans les familles (je, tu, il gère, nous gérons, vous gérez, ils gèrent, leur couple, leurs enfants, leur travail, leur loisirs, leur amour, leur divorce, leur retraite, leurs petits-enfants, etc.)

6. Michel DRAC parle, à juste titre, de codage ; là où il y a codage,

- c'est parce que les uns ont bien le pouvoir d'encoder,

- c'est parce que les autres n'ont pas le pouvoir de décoder,

tout codage étant un enjeu de pouvoir et de savoir, un instrument de domination.

7. Je pense aussi à ces trois mots, qui me sont venus à l'esprit, en écoutant et en regardant la vidéo de Michel DRAC :

- canalisation de l'énergie, des comportements et des manifestations des hommes,

- codification de l'étendue, des catégories et des représentations du monde,

- configuration, architecture, interconnexion, urbanisation des économies et des sociétés.

8. Dans le contexte actuel, qui est un contexte de propagation des métastases, en amont immédiat de la phase terminale, il est possible de se réapproprier, de redécouvrir, le sens politique de tels mots : nous sommes entrés en post-démocratie, parfois grimaçante, souvent souriante...

9. Et Dieu, dans tout cela ? Ce que décrit Michel DRAC, ce que décrivent les auteurs que j'ai cités, si je les ai bien compris,

- c'est le règne du calcul, et non le règne de la Grâce,

- c'est le règne du signe insensé, et non le règne du Sens signifié,

- c'est le règne de la facticité, et non le règne de la Transcendance,

- c'est le règne du partenariat horizontal, intéressé et momentané, et non le règne de l'Alliance verticale, fondement de la confiance en profondeur et de la fidélité dans la durée.

10. Cela ne fait peut-être ou sans doute pas de ces auteurs des chrétiens ; il n'empêche qu'ils peuvent nous aider à formuler, mieux qu'un diagnostic, une véritable généalogie des motivations originelles et une véritable évaluation des conséquences contemporaines, caractéristiques de la situation actuelle, la mondialisation étant,

- en apparence, une modernisation à l'échelle du monde entier, une multiplication des interdépendances, culturelles, matérielles, etc.,

- en réalité, une mondanisation des préoccupations et des activités qui évacue du coeur de l'homme tout ce qui est pleinement divin et tout ce qui est simplement humain.

Vraiment merci beaucoup, bbdg ; je vous souhaite une bonne nuit.

Scrutator.
images/icones/fleche2.gif  ( 599322 )Précision par bbdg (2011-06-19 08:41:29) 
[en réponse à 599318]

Il me semble qu'il y a, chez M.Drac, une convergence avec les "meilleurs fondamentaux du thomisme" dans la mesure où, selon lui, la crise économique, sociale et politique procède d'une "crise du sens", comprise comme une crise de l'adéquation du réel et de l'intelligence (le "(sur)codage"). Qu'en pensez-vous ?
images/icones/neutre.gif  ( 599330 )Dubia par Aigle (2011-06-19 10:44:25) 
[en réponse à 599322]

Pardonnez moi d'exprimer mes doutes sur cette vision qui me semble excessivement datée car elle mélange le capitalisme du XIXè siècle fondé sur le libéralisme authentique (c'est-à-dire sur la confiance en l'homme libre et responsable de ses choix) et néo-capitalisme du XXIè siècle.

Entre les deux se sont déroulés les révolutions intellectuelles apportées par Marx et Freud (et d'autres : Levi-Strauss pourrait être cité).

Dès lors la philosophie implicite des dirigeants contemporains (entreprises ou Etats) consisterait plutôt selon moi à penser que la liberté de l'homme n'est plus une réalité ni même une valeur - de même que sa responsabilité. Les hommes ne sont que des jouets de forces qui les dépassent même si la société conserve une apparence traditionnelle.

Ce qui dirigerait le monde contemporain serait selon cette vision plutôt la recherche du plaisir sous toutes ses formes - mais dans des cadres bien définis par des "infrastructures" difficiles à percevoir (les "marchés",les "mass media").

Ces deux capitalismes sont tous deux différents de la vision catholique - mais ils sont d'essences différentes voire opposées.

Je n'ai pas le temps de développer car je dois vous quitter.
images/icones/fleche2.gif  ( 599407 )Oui : le capitalisme industriel et productif n'était pas hédoniste-libertaire. par Scrutator Sapientiæ (2011-06-19 22:52:31) 
[en réponse à 599330]

Bonsoir Aigle,

1. Le capitalisme "industrialiste", productiviste, celui du XIX° siècle et de la première moitié du XX° siècle, n'était pas "hédoniste-libertaire" ; il reposait davantage sur la liberté responsable des employeurs, et sur la servitude responsable des employés, que sur l'irresponsabilité morale et sociale des uns et des autres, qui est la marque de fabrique du capitalisme d'aujourd'hui.

Je ne sais pas s'il était pleinement "humaniste-libéral", mais il était certainement plus conforme à l'inspiration originelle, mais en partie erronée, du capitalisme industriel (telle que celle-ci est apparue, dans sa version laisser-fairiste et libre-échangiste, en Europe occidentale, au XVIII° siècle), que le capitalisme actuel.

2. Le capitalisme "financiarisé", spéculateur, ne vise pas à satisfaire les besoins rationnels du plus grand nombre possible, mais à satisfaire les désirs irrationnels du plus petit nombre possible.

Ce qui est proprement diabolique, dans cet ordre d'idées, c'est le conditionnement du plus grand nombre possible, par le plus petit nombre possible, au moyen de la publicité, afin que "la plèbe" considère comme somme toute normal de faire prévaloir la satisfaction des désirs les plus "futilitaires" sur celle des besoins les plus élémentaires.

3. Ces deux capitalismes sont en effet opposés l'un à l'autre : ce n'est pas parce que le capitalisme spéculateur est chronologiquement consécutif au capitalisme productiviste qu'il lui est axiologiquement subordonné en totalité.

Le moment du passage effectif de l'un à l'autre n'est pas très difficile à fixer, avec l'arrivée au pouvoir de Mrs THATCHER et de Mr REAGAN, et avec l'accélération et l'amplification de l'endettement volontaire des Etats, "justificateur" des privatisations ultérieures.

En ce sens, la mondialisation néo-libérale ou ultra-libérale est tout sauf un processus "naturel" qui est tombé du ciel, ou qui a jailli du sol, contrairement à ce que disent en substance les détracteurs de toute dé-mondialisation, ou de toute re-régulation de l'économie mondiale qui serait un tant soit peu protectrice des populations et des territoires.

4. Vous soulevez par ailleurs, me semble-t-il, un problème passionnant : puisque le capitalisme a changé de "format", puisqu'il est permis de penser qu'une partie des critiques du capitalisme antérieur au "format" actuel est frappée de caducité, quel peut être le corpus économique sociologique ou philosophique, actuel ou récent, le plus propice à un diagnostic éclairant sur le processus-collapsus actuellement en cours ?

Je vous recommande, avec autant de modestie que de prudence (il y a peut-être de meilleurs auteurs, et il est possible de ne pas être d'accord avec tout ce qu'ils écrivent) : Vincent de GAULEJAC, Jacques GENEREUX, Christian LAVAL, Jean-Claude MICHEA, entre autres auteurs.

Bonne nuit et bon début de semaine.

Scrutator.
images/icones/fleche2.gif  ( 599401 ) Crise de la vérité et crise du sens ne sont pas exactement synonymes. par Scrutator Sapientiæ (2011-06-19 22:03:02) 
[en réponse à 599322]

Bonsoir bbdg,

Aussi modestement, précisément et rapidement que possible :

1. Vous rappelez à juste titre la définition qui assimile la vérité à l'exactitude : la vérité - exactitude, c'est la vision selon laquelle un énoncé vrai est un énoncé qui rend compte de l'adéquation entre l'intelligence humaine et l'objet qu'elle appréhende.

2. Aujourd'hui, il est certain qu'il y a une crise du rapport à la vérité, de la vision de la vérité,

- non seulement à cause de l'omniprésence du mensonge (par commission ou par omission, par affabulation ou extrapolation), donc de la falsification, en lieu et place de l'exactitude,

- mais aussi à cause de la vision selon laquelle la vérité-exactitude n'est possible que si l'on s'en tient à la dimension quantitative de la réalité, ce qui revient à dire, par exemple, que ce qui n'est pas quantifiable, comme l'Amour de Dieu, la Lumière de Dieu, l'Agir discret de l'Etre discret (l'Esprit de Dieu) n'a pas droit de cité, n'existe pas, ne fait pas "partie" de la réalité.

3. En ce sens, il y a incontestablement une crise de la relation à la vérité, je dirai même une perte de contact avec la plus élémentaire exigence d'exactitude, une double menace de dé-réalisation du monde :

- l'espèce humaine peut être tentée de s'en prendre à l'intelligence la plus objective et réaliste qui soit de l'aménagement intérieur à l'homme et de l'environnement extérieur à l'homme ;

mais

- l'espèce humaine peut être également tentée de s'en prendre, concrètement et directement, d'une manière pertubatrice, en surface, et transformatrice, en profondeur, à la réalité même de son aménagement intérieur et de son environnement extérieur.

4. A mon sens, cette notion de "crise de la relation à la vérité" n'exprime pas tout ce dont il est question ici ; il y a aussi une "crise de la relation au sens", c'est-à-dire

A- une crise de la "mobilisation générale" des êtres humains et de l'agir humain, au moyen d'une orientation,

- en provenance d'un mouvement sans fondement, d'une construction sans fondations (l'idéologie techno-scientifique émancipatrice mais asservissante, sans métaphysique édificatrice et assagissante)

- à destination d'un horizon sans conclusion, d'une finalité indéfinie, le processus de transformation de l'homme et du monde étant devenu à lui-même son propre but, sa propre fin.

B- une crise de la "signification officielle" que l'on accepte de donner ou qu'il est convenu de donner à cette mobilisation générale : s'il n'y avait pas eu la catastrophe du 11 mars 2011, l'humanité, amoureuse du déploiement de sa propre volonté de puissance, en serait peut-être restée au stade de l'euphorie sans conscience ni nuances.

5. Cette crise de la relation au sens m'inquiète au moins autant que la crise de la relation à la vérité dont j'ai parlé auparavant :

- au XIX° siècle, il y a eu des anarchistes, des nihilistes, mais ils se battaient contre "le système" : contre les autorités et institutions officielles, contre l'économie et la société, la politique et la religion, la famille et l'Etat, etc...

- aujourd'hui, l'anarchisme et le nihilisme sont à la tête "du système" : nous sommes

- en présence d'un anarchisme nihiliste en blouse blanche ou en complet veston, en costume avec cravate, avec ordinateur et téléphone portables,

- en présence d'un anarchisme nihiliste institutionnel qui a pleinement conscience de sa très grande respectabilité apparente, à défaut d'avoir aussi pleinement conscience de sa responsabilité effective.

Et tout cela, cet anarchisme nihiliste institutionnel, est extrêmement difficile à dénoncer et à combattre.

6. A partir de là, que dire et que faire ? Préciser ou rappeler,

A- avec Saint Thomas d'Aquin,

- que la "signification catholique" de la "mobilisation générale" de l'humanité la plus conforme à la nature humaine n'est autre qu'un double mouvement d'exitus et de reditus,

et

- que, sans reditus, l'exitus risque de se terminer, si j'ose dire, par un gigantesque "perditus";

B- avec Saint Augustin,

- que la "signification catholique de la mobilisation générale" de l'humanité la plus conforme à la vocation humaine n'est autre qu'un mouvement en trois étapes : création, conversion, formation,

et

- que, sans conversion, le risque est que la créature ressente et subisse de plus en plus d'aversion, vis-à-vis du Créateur, de la Création, et d'elle-même, surtout si elle est exposée à une culture qui la contraint à diversion, par rapport à sa vocation, au point ou risque de la soumettre à la perversion de son agir et de son être, du fait de la subversion de son âme.

Voilà le contenu que J'AI ESSAYE de donner à ma tentative de distinction entre "crise de la relation à la vérité" et "crise de la relation au sens" ; à mes yeux, ce n'est pas tout à fait la même chose.

Je vous souhaite une bonne nuit et un bon début de semaine.

Scrutator.