Dans ce pays, tout à l’inverse du Chambon, sou bourg natal, les protestants n’étaient que l’exception. Louise surprit de ses gens qui disaient : « Le saint Père fera la mission en tel temps. Le saint Père viendra bientôt dans nos quartiers. »
« Le saint Père... » Outrecuidance de papistes ! pensa-t-elle. Mais comme du missionnaire « nul ne parlait autrement », la curiosité s’en mêla. Ce saint Père, assurait-on, était d’une bonté sans égale, à l’égard de tous, mais « avec plus d’empressement pour les grossiers et les rustiques ». « Jour et nuit il travaillait à leur sanctification. Il les écoutait avec une patience et un zèle héroïques. » Les malades, il les « caressait » plus que tous. Ce qu’on affirmait de sa mortification était plus surprenant encore. Comment concilier ces éloges avec tant de racontars qui lui avaient donné pour les Jésuites une extrême aversion ?
Chez les paysans fermiers de Marcoux, le branle vers Montregard, malgré la distance et le froid, ne tarda pas à s’établir. Parmi ses serviteurs même, Louise de Romezin s’aperçut que certains, sitôt leur travail accompli, s’éclipsaient, toujours pressés, comme s’ils craignaient de manquer une fête de famille.
Un beau jour, Louise n’y tint plus. Cet enthousiasme collectif était anormal. Ne provenait-il pas de l’illusion ? peut-être d’une supercherie ? En tout cas, quelle occasion de contrôler de ses yeux ce qu’on lui avait répété sur les prêtres papistes, le faste orgueilleux de leur vie, la pauvreté de leur enseignement !
Le lendemain, Régis devait prêcher avant lever du soleil. Profitant de l’obscurité, la dame de Marcoux alla l’entendre. L’impression fut profonde. « Quoique les discours du saint homme, déclare-t-elle, fussent très simples, ils avaient une onction divine si forte que tout le monde en était touché. Je le fus moi-même. » Si pénétrant, sans éclat ni invective, et si pacifiant avait été ce premier sermon, qu’elle résolut de n’en perdre aucun.
François ne tarda pas à savoir quelle âme d’élite se trouvait dans son auditoire. Un entretien privé s’ensuivit, qui roula seulement sur les vérités communes à toutes les confessions chrétiennes. Louise en sortit, charmée. Sur son désir, un second colloque lui fut accordé, puis d’autres, où, d’elle-même, pour montrer sa science, elle s’engagea de plus en plus dans la dispute.
« Si vous saviez le don de Dieu ! »
« Je me donnais sottement tous les airs d’une personne savante. » Et cependant, « lorsque je lui opposais à tout propos avec opiniâtreté un tas de textes de la Bible dont nos ministres avaient rempli ma mémoire, en particulier contre la réalité du corps de Jésus-Christ dans l’adorable Eucharistie — j’avais contre ce mystère une opposition d’esprit que je ne saurais exprimer, — jamais ce bon Père ne me dit un seul mot qui pût m’offenser ; il ne me reprocha jamais mon orgueil ni mon ignorance. Mais il me regardait et m’écoutait avec une douceur sans égale, souriant seulement à l’ardeur dont je combattais la vérité »... Sur la manière « apologétique » du saint, ce regard et ce sourire ne sont-ils pas plus instructifs qu’un texte de controverse ?
Quant à l’effet produit par sa réponse, il échappe à l’analyse et manifeste à l’évidence une touche directe de la grâce. « D’un seul mot il effaça toutes les erreurs de Calvin dont on m’avait trompée depuis mon enfance, vainquit mon obstination, me persuada la réalité du corps de Jésus-Christ dans l’adorable Eucharistie et remplit mon esprit de tant de lumière que depuis cet instant je n’ai plus éprouvé le plus léger doute sur ce mystère. »
Sans se déclarer encore catholique, cette âme droite profita au mieux de la mission. A soixante-trois ans de distance, elle se sent toujours pénétrée de ces entretiens et ne sait comment « exprimer ce qu’elle éprouvait et ce que tout le monde éprouvait », simplement « en voyant » le saint. En particulier, elle se rappelle combien « tendre », combien « éminente » était « sa dévotion envers la Mère de Dieu » ; pour l’affermir dans sa conversion, il l’ « exhortait sans cesse à cette dévotion » et dès cette époque il lui « apprit à réciter le saint rosaire ».
Par la suite, Louise rejoindra souvent Régis dans ses autres missions. Elle y verra des gens passer les jours entiers sans prendre aucune nourriture, pour ne manquer aucune de ses instructions ».