Le Forum Catholique
http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=594392

( 594392 )
rappel aux "modernistes" : comment lire et comprendre la Bible par jejomau (2011-05-05 19:36:54)
Aujourd'hui, le Saint-Père s'est exprimé sur ce sujet à l'occasion de l'assemblée plénière consacrée à l'inspiration et à la vérité de la Bible.
Benoît XVI y rappelle qu'il s'agit d'un des points principaux de l'exhortation apostolique post synodale
Verbum Domini : "
Une interprétation des Ecritures qui ignorerait ou oublierait la place de l'inspiration divine se priverait de son caractère primordial d'origine divine" a-t-il d'abord précisé.
Puis il a rappellé que les Pères synodaux ont justement "
souligné le lien entre inspiration et vérité dans la Bible. C'est pourquoi approfondir la question de l'inspiration conduit sans aucun doute à une meilleure compréhension de la vérité qui y est contenue... Par le biais de la Parole, Dieu entend nous communiquer toute la vérité sur lui comme sur son projet de salut pour l'humanité. L'engagement à mieux découvrir la vérité des Ecritures signifie toujours mieux connaître Dieu et le mystère du salut".
Ensuite le Saint-Père écrit qu'il est "
essentiel pour la vie et la mission de l'Eglise que les textes sacrés soient interprétés en accord avec leur nature, c'est à dire l'inspiration et la vérité, qui en sont les constituants mêmes". Le travail qu'il a initié à cet égard avec la Commission
ad-hoc sera donc très utile pour la vie et pour la mission de l'Eglise.
"
Dans une herméneutique correcte, on ne saurait appliquer mécaniquement le critère de l'inspiration, ni celui de la vérité absolue, en extrapolant simplement telle ou telle phrase ou formule. La juste perception des Ecritures comme Parole de Dieu se situe au niveau de l'histoire divine et dans une globalité d'approche où les éléments s'éclairent mutuellement et ouvrent ainsi à la compréhension des textes".
Benoît XVI , par ces propos, rappelle donc l'importance de la Tradition ecclésiale dans l'Eglise catholique qui tient compte de l'ensemble de ces paramètres.
D'une part donc il rejette fermement "
une interprétation des Ecritures qui ignorerait ou oublierait la place de l'inspiration divine" - Ce qui est l'analyse moderniste des faits vus sous un angle purement quantifiable - Et...
D'autre part il rejette également "
une inspiration mécanique" qui surviendrait "
en extrapolant telle ou telle phrase ou formule".. Et qui ne tiendrait pas compte du "
contexte historique" et une "
globalité d'approche" déjà mûrie au long des siècles - Ce qui est une vision très proche des évangélistes et du protestantisme en général -
C'est ainsi qu'à tout le moins nous comprenons ses paroles...
Sources VIS

( 594418 )
Ratzinger moderniste???? par Theonas (2011-05-06 08:40:55)
[en réponse à 594392]
On sait que pour Pascendi l'agnosticisme est à la base du modernisme. Or Joseph ratzinger a déclaré en 1996 à Guadalajara «
Je crois que le rationalisme néo-scolastique a échoué dans sa tentative de vouloir reconstruire les praembula fidei par une raison totalement indépendante de la foi, par une certitude purement rationnelle. Toutes les autres tentatives qui suivent cette même route obtiendront à la fin les mêmes résultats. Karl Barth avait raison sur ce point quand il réfutait la philosophie comme fondement de la foi, indépendamment de cette dernière : notre foi se fonderait alors, au fond, sur des théories philosophiques changeantes. » ne sommes-nous pas là en présence d'une forme de ralliement à l'agnosticisme kantien? comment peut-on les concilier avec Dei Filius, ne tombent-elles pas sous le coup du canon «
Si quelqu’un dit que le Dieu unique et véritable, notre Créateur et Seigneur, ne peut être connu avec certitude par ses oeuvres grâce à la lumière naturelle de la raison humaine, qu’il soit anathème »?soutenir que la raison ne peut sortir de l'incertitude si ce n'est par l'aide de la foi est-ce compatible avec "
grâce à la lumière naturelle de la raison humaine" Dieu "
peut être connu avec certitude"?
ESCHATON

( 594427 )
Facile ! par Ion (2011-05-06 10:14:41)
[en réponse à 594418]
Dei Filius n'ajoute pas le terme "seules" dans ce qui donnerait " ... ne peut être connu avec certitude par ses oeuvres grâce à la seule [indépendamment de la foi] lumière naturelle de la raison humaine ..."
Le Card Ratzinger évoquait "une raison totalement indépendante de la foi", donc il n'y a aucune contradiction, tout au plus une lacune ou imprécision dans Dei Filius.
Je vais même plus loin, la condamnation de Dei Filius est du coup tellement évidente qu'elle est franchement inutile.
C'est tout le problème de la forme d'enseignement ante-conciliaire faite notamment d'anathèmes : on enseigne par la négative, et du coup, les propositions condamnées peuvent être facilement démontées et perdre toute substance. Tout le contraire de ce que prétend Mgr Gherardini dans le lien que vous proposez.
Ion

( 594431 )
C’est la foi constante par Theonas (2011-05-06 11:39:19)
[en réponse à 594427]
de l’Eglise que l’homme par sa seule raison peut accéder à la connaissance de Dieu. C’est ce qu’explique St Paul dans son épître au romain. Tresmontant dans la crise du modernisme explique « La doctrine catholique a toujours soutenu que l’intelligence humaine pouvait par nature atteindre la vérité, car si elle n’en est pas capable alors elle ne l’atteindrait pas, même par la sainteté. ». par contre il est évident que la vérité vient toujours du st Esprit « Toute vérité, quelle que soit la personne qui la dise, vient du Saint Esprit » ( De Veritate, q.I,a 8 sed contra I), en ce sens il n’existe pas d’exercice séparé de l’intelligence, je veux dire séparé de Dieu. Mais le propos de Ratzinger me semble autre, car il met en cause la certitude purement rationnelle. Ce qui est en jeu c’est l’exercice de la droite raison, que celle-ci soit travaillée de l’intérieur par le saint Esprit ne change rien au fait que par l’exercice de la droite raison il est possible de parvenir à la connaissance de Dieu, que l'on ait la foi ou non.

( 594451 )
Déjà Vatican I ajoutait une nuance par Ion (2011-05-06 13:59:06)
[en réponse à 594431]
Cf N°38 CEC
C’est pourquoi l’homme a besoin d’être éclairé par la révélation de Dieu, non seulement sur ce qui dépasse son entendement, mais aussi sur " les vérités religieuses et morales qui, de soi, ne sont pas inaccessibles à la raison, afin qu’elles puissent être, dans l’état actuel du genre humain, connues de tous sans difficulté, avec une ferme certitude et sans mélange d’erreur " (ibid., DS 3876 ; cf. Cc. Vatican I : DS 3005 ; DV 6 ; S. Thomas d’A., s. th. 1, 1, 1).
N'est-ce pas cette voie que le cardinal Ratzinger voulait ainsi développer, s'étant rendu à l'évidence de l'échec d'une interprétation trop littérale de cette "doctrine constante" ?
Ion

( 594434 )
Bémol... par Athanasios D. (2011-05-06 12:15:34)
[en réponse à 594418]
"Peut être connu" n'est pas "est connu". Tout le monde n'est pas Aristote. Et si c'était le cas, la révélation du décalogue - pour ne prendre que cet exemple - aurait été superflue.
Ath

( 594437 )
on est d'accord, par Theonas (2011-05-06 12:31:50)
[en réponse à 594434]
mais on parle ici de la valeur de la raison en soi, pas de son actualisation historique. c'est à ce niveau que les propos de Ratzinger me semblent poser problème, puisqu'il soutient :"Toutes les autres tentatives qui suivent cette même route( la recherche de certitudes purement rationnelles)obtiendront à la fin les mêmes résultats.", il semble donc contester que la raison est de soi capable d'atteindre ces certitudes...

( 594452 )
Benoît XVI me semble aller dans le même sens que Saint Pie X par jejomau (2011-05-06 14:01:19)
[en réponse à 594437]
Il me semble que Ratzinger est très clair . Je voudrai reprendre son propos :
- "
Je crois que le rationalisme néo-scolastique a échoué dans sa tentative de vouloir reconstruire les praembula fidei par une raison totalement indépendante de la foi"
Il ne condamne pas la raison . Il condamne le
rationnalisme, qui est un pur héritage de la philosophie des Lumières par ailleurs.
Il me semble même qu'il va dans le sens que l'encyclique "
Pascendi" dont voici un extrait : "
pour eux" - les modernistes - il est "
parfaitement entendue et arrêtée, c'est que la science doit être athée, pareillement l'histoire; nulle place dans le champ de l'une, comme de l'autre, sinon pour les phénomènes: Dieu et le divin en sont bannis." (
Saint Pie X)
Ce que dit Saint Pie X me semble corroborer parfaitement ce qu'énonce Benoît XVI, non ?

( 594481 )
Non ! par Miserere (2011-05-06 18:47:48)
[en réponse à 594452]
Je dirais même :
NON !
Miserere

( 594486 )
la pensée chrétienne par Theonas (2011-05-06 21:11:43)
[en réponse à 594452]
est un rationalisme. "au commencent était le logos", « c’est par le logos de Dieu que les cieux ont été créés »(ps 33)Il y a une rationalité ultime de l’Etre, cette certitude ne procure aucune réponse scientifique, mais elle fournit à la science "le sol même sur lequel elle marche »(rémi Brague, angoisse de la raison)
Il y a rationalisme et rationalisme. le rationalisme néo-scolastique, celui d'un Maritain, d'un Gilson est chrétien, rien à voir avec celui des Lumières qui est issu du nominalisme. ce n'est pas l'athéisme de la science moderne dont parle Ratzinger dans cette conférence, mais de la possibilité de fonder rationnellement les préambules de la foi: Dieu existe, il ne peut pas se tromper ni nous tromper, l’intelligence humaine peut accéder à la vérité. à le suivre fonder ces préambules par la seule raison est vouée à l'échec. c'est cela qui me surprend venant de lui.

( 594490 )
Par le petit bout de ma lorgnette par Maïe (2011-05-06 21:45:53)
[en réponse à 594486]
-+IHS+-
sans doute je prends le problème : mais aucun homme n'a jamais rien créé. Le joli mot d'inventeur est jumeau d'un autre mot sympathique : découvreur. Trouveur, disait mon fils tout petit.
En fait, la science est l'explication du monde, et des tentatives de copier la création. C'est pourquoi la vraie science s'appuie aussi sur la foi et pas seulement l'analyse. Le chercheur trouve parce qu'il a cru que cette chose qu'il cherchait était possible. Et n'a cherché que parce qu'il croyait. Aujourd’hui rares sont ceux qui en prennent conscience.
C'est ainsi que je comprends ce qu'écrit Benoît XVI. Je ne suis pas sûre que ce soit la même chose que ce s'écrivait St Pie X cité par jejumeau, mais je suis certaine que Pie X inspire Benoît XVI. Et pas seulement en cette occurrence.

( 594502 )
Une explication ? Benoît XVI est plus "augustinien" que "thomiste". par Scrutator Sapientiæ (2011-05-06 23:01:15)
[en réponse à 594486]
Bonsoir Theonas,
1. D'une part, il y a peut-être une explication, un élément de réponse à votre dernière remarque :
"ce n'est pas l'athéisme de la science moderne dont parle Ratzinger dans cette conférence, mais de la possibilité de fonder rationnellement les préambules de la foi: Dieu existe, il ne peut pas se tromper ni nous tromper, l’intelligence humaine peut accéder à la vérité. à le suivre fonder ces préambules par la seule raison est vouée à l'échec. c'est cela qui me surprend venant de lui".
L'explication pourrait être celle-ci : Benoît XVI est plus "augustinien" que "thomiste" ; or, pour les augustiniens, l'autonomie légitime, l'autonomie relative de la raison, par rapport à la Foi, est moins explicite, moins évidente que que pour les thomistes.
Chez Saint Augustin, il n'y a pas encore de distinction entre l'ordre de la raison et l'ordre de la Foi ; cette distinction (je m'en voudrais d'employer une expression inadéquate) peut être considérée comme l'un des "acquis mentaux" que nous devons à la scolastique ; quant à la modernité philosophique, elle est passée de la distinction, entre la raison et la Foi, à la "libération", à la "séparation" de la raison, vis-à-vis de la Foi, avec le résultat que l'on connaît et subit, pour le meilleur, le progrès scientifique et technologique, et pour le pire, la régression dans l'ordre des raisons de connaître et d'agir.
2. D'autre part, et compte tenu de votre première remarque, je me permets un tout petit appel à la vigilance, car vous écrivez ceci :
"La pensée chrétienne est un rationalisme. "au commencent était le logos", « c’est par le logos de Dieu que les cieux ont été créés »(ps 33)Il y a une rationalité ultime de l’Etre, cette certitude ne procure aucune réponse scientifique, mais elle fournit à la science "le sol même sur lequel elle marche »(rémi Brague, angoisse de la raison)"
A) Dans le contexte biblique, il me semble que logos signifie bien plus la Parole de Dieu, le Verbe de Dieu, que la raison, dans l'acception philosophique occidentale rationaliste du terme.
B) Ce qui comporte de la rationalité, ce qui est à l'origine de toute rationalité, peut très bien ne pas être rationnel :
- il y a une logique interne propre, par exemple, à certaines craintes, ou à certains espoirs, qui leur confère une certaine rationalité, mais qui ne les rend pas, pour autant, rationnelles ;
- il y a une logique interne propre à l'Amour de Dieu, logique interne que je suis tenté d'appeler la Lumière de Dieu, mais cette logique interne, à l'origine de la Création et de la Rédemption, n'est pas, elle non plus, rationnelle, ce qui ne signifie pas qu'elle est irrationnelle, mais ce qui signifie, à mon sens, qu'elle est "ob-rationnelle", située au devant de la raison humaine.
C) Et surtout, la formule concentrée que vous employez : "la pensée chrétienne est un rationalisme", est une formule fréquemment contestée, y compris par des personnes plus qualifiées que moi ; je vous renvoie ici au Dictionnaire critique de théologie (paru aux PUF, dans la collection Quadrige - Dicos Poche) : à la page 139, vous trouverez les éléments de controverse relatifs à l'expression "philosophie chrétienne" qui est assez synonyme de la formule que vous employez, et vous disposerez, dans le "DCT", des deux points de vue opposés.
(Ce n'est pas un hasard si ces éléments se trouvent à la fin de l'article consacré à l'augustinisme...)
Je ne vois, pour ma part, qu'une solution, je n'ose dire augustinienne, pour sortir de l'alternative entre intellectualisme, systématique ou adogmatique, et fondamentalisme sentimentaliste, littéraliste ou spiritualiste : rappeler que ce qui est "en jeu", mais ce n'est pas "un jeu", relève avant tout de la relation que Dieu entend nouer avec nous, et de notre vocation à saisir ce don, à lui donner toute sa place dans notre esprit, dans notre âme, dans notre coeur, dans notre vie.
C'est ce que je suis tenté d'appeler la primauté de la dimension relationnelle du christianisme sur la dimension intellectuelle, d'une part, sur la dimension existentielle, d'autre part.
Dans cet ordre d'idées,
- Dieu serait défini, si tant est que cela soit possible, comme étant avant tout un être de relation, je dirais même comme étant l'être de relation par excellence, notamment dans le cadre des relations avec lui-même, au sein de la Trinité ;
- l'homme serait défini, non comme étant avant tout un être de désirs ou de devoirs, mais comme étant avant tout un être de vocation, de vocation à la relation, libre et responsable, avec Dieu et avec les autres hommes.
Si Dieu est Amour, ou plutôt, puisque Dieu est Amour, il n'est pas avant tout "réflexion", il n'est pas avant tout "sentiment", mais il est avant tout "relation", ce qui n'exclut évidemment pas, en deuxième ligne, une part d'intelligence de cette relation, ni une part de consécration de l'existence à cette relation.
Bonne nuit, et mille excuses pour cette tentative de contribution, si jamais elle ne vous donne pas, en quelque sorte, satisfaction.
Scrutator.
PS : (re)lire, évidemment, "le" Saint-Augustin et "le" Saint Bonaventure de GILSON, aux éditions VRIN ; cela permet de comprendre pleinement toute cette problématique, qui ne concerne pas que des "spécialistes" ; on peut "accomplir" sa vocation à la relation avec Dieu sans rien connaître de tout cela, mais on peut aussi "enrichir" sa vocation à cette relation en cherchant à savoir de quoi il s'agit.

( 594491 )
Rappel aux catholiques : comment lire et comprendre Verbum Domini. par Scrutator Sapientiæ (2011-05-06 21:50:05)
[en réponse à 594392]
Bonsoir jejomau,
Voici de quoi il s'agit :
" Le péril du dualisme et l’herméneutique sécularisée.
35. Il convient de signaler à ce sujet le risque grave d’un dualisme qui apparaît aujourd’hui dans l’approche des Saintes Écritures. En effet, en distinguant les deux niveaux d’approche, il ne s’agit pas de les séparer, ni de les opposer, ni simplement de les juxtaposer. Ils sont liés l’un à l’autre. Malheureusement, il n’est pas rare qu’une séparation infructueuse des deux engendre une hétérogénéité entre exégèse et théologie, qui «touche aussi les niveaux académiques les plus élevés».[109] Je voudrais ici rappeler les conséquences les plus préoccupantes qu’il convient d’éviter.
a) Avant tout, si l’activité exégétique se réduit seulement au premier niveau, cela a pour conséquence de faire de l’Écriture même un texte du passé: «On peut en tirer des conséquences morales, on peut en apprendre l’histoire, mais le livre en tant que tel, parle seulement du passé et l’exégèse n’est plus véritablement théologique, mais devient une pure historiographie, une histoire de la littérature».[110] Il est clair qu’avec une telle réduction, on ne peut en aucune façon comprendre l’événement de la Révélation de Dieu par sa Parole qui se transmet à nous dans la Tradition vivante et dans l’Écriture.
b) Le déficit d’une herméneutique de la foi à l’égard de l’Écriture ne se résume pas seulement en termes d’absence; à sa place s’inscrit inévitablement une autre herméneutique, une herméneutique sécularisée, positiviste, dont la clé fondamentale est la conviction que le divin n’apparaît pas dans l’histoire humaine. Selon cette herméneutique, lorsqu’il semble qu’existe un élément divin, on doit l’expliquer d’une autre façon et tout ramener à la dimension humaine. En conséquence, on propose des interprétations qui nient l’historicité des éléments divins.[111]
c) Une telle position ne peut que produire des dégâts dans la vie de l’Église, répandant un doute sur les Mystères fondamentaux du Christianisme et sur leur valeur historique, comme par exemple l’institution de l’Eucharistie et la Résurrection du Christ. On impose alors une herméneutique philosophique, qui nie la possibilité de l’entrée et de la présence du divin dans l’histoire. L’acceptation d’une telle herméneutique dans les études théologiques introduit inévitablement un dualisme pesant entre l’exégèse, qui s’établit uniquement sur le premier niveau et la théologie qui s’ouvre à la dérive d’une spiritualisation du sens des Écritures qui ne respecte pas le caractère historique de la Révélation.
Cette position ne peut qu’avoir un résultat négatif tant sur la vie spirituelle que sur l’activité pastorale; «la conséquence de l’absence du second niveau méthodologique est qu’il s’est créé un profond fossé entre exégèse scientifique et Lectio divina; il en ressort parfois une forme de perplexité également dans la préparation des homélies».[112] On doit aussi signaler qu’un tel dualisme produit parfois incertitude et manque de solidité dans le chemin de formation intellectuelle de certains candidats aux ministères ordonnés.[113] En définitive, «là où l’exégèse n’est pas théologie, l’Écriture ne peut être l’âme de la théologie, et vice versa, là où la théologie n’est pas essentiellement interprétation de l’Écriture dans l’Église, cette théologie n’a plus de fondement».[114] Il est donc nécessaire de se décider fermement à considérer avec davantage d’attention les indications données par la Constitution dogmatique Dei Verbum sur ce point.
Foi et raison dans l’approche de l’Écriture.
36. Je crois que ce qu’a écrit le Pape Jean-Paul II à ce sujet dans l’encyclique Fides et ratio peut contribuer à une compréhension plus complète de l’exégèse et, donc, de son rapport avec toute la théologie. Il affirmait qu’il ne faut pas sous-estimer «le danger inhérent à la volonté de faire découler la vérité de l’Écriture Sainte de l’application d’une méthodologie unique, oubliant la nécessité d’une exégèse plus large qui permet d’accéder, avec toute l’Église, au sens plénier des textes. Ceux qui se consacrent à l’étude des Saintes Écritures doivent toujours avoir présent à l’esprit que les diverses méthodologies herméneutiques ont, elles aussi, à leur base une conception philosophique: il convient de l’examiner avec discernement avant de l’appliquer aux textes sacrés».[115]
Cette réflexion clairvoyante nous permet d’observer comment, dans l’approche herméneutique de la Sainte Écriture, se joue inévitablement le rapport correct entre foi et raison. En effet, l’herméneutique sécularisée de la Sainte Écriture se place comme l’acte d’une raison qui veut structuralement exclure la possibilité que Dieu entre dans la vie des hommes et qu’il parle aux hommes en une parole humaine. Dans ce cas, il est donc nécessaire d’inviter à élargir les espaces de la rationalité elle-même.[116] C’est pourquoi dans l’utilisation des méthodes d’analyse historique, on devra éviter de prendre à son compte, là où ils se présentent, des critères qui, au préalable, se ferment à la Révélation de Dieu dans la vie des hommes.
L’unité des deux niveaux du travail d’interprétation de la Sainte Écriture présuppose, en définitive, une harmonie entre la foi et la raison. D’une part, il faut une foi qui, maintenant un rapport adéquat avec la droite raison, ne dégénère jamais en fidéisme, fauteur d’une lecture fondamentaliste de l’Écriture. D’autre part, il faut une raison qui, en recherchant les éléments historiques présents dans la Bible, se montre ouverte et ne refuse pas a priori tout ce qui excède sa propre mesure. Du reste, la religion du Verbe incarné ne pourra que se montrer profondément raisonnable à l’homme qui cherche sincèrement la vérité et le sens ultime de sa vie et de l’histoire. "
Plusieurs écueils, à mon sens, sont à éviter :
- 1. d'une part, une apologétique intellectualiste, rationalisatrice et systématisante, qui peut avoir pour résultat de soumettre le fond (la révélation surnaturelle et théologale) à la forme (une démonstration métaphysique ou philosophique), au point de s'exposer au risque de faire oublier que la rencontre avec Jésus-Christ est avant tout la rencontre avec une personne qui nous aime et nous invite à l'aimer, et non avant tout la rencontre avec une doctrine à mettre en "théorie" puis en "pratique" ;
- 2. d'autre part, un analytisme adogmatique, un exégétisme immanentiste,
- qui "naturalisent" le surnaturel, ce qui évacue de l'Ecriture, entre autres aspects, ce qui est miraculeux, prophétique, ou totalement spécifique à la révélation chrétienne ;
- qui "anthropologalisent" le sens de la révélation, le sens de la transcendance, ce qui aboutit à la réduction du message chrétien à un humanisme spirituel ;
- 3. enfin, le fondamentalisme littéraliste ou le sentimentalisme spiritualiste, qui "basent" et "misent" presque toute la connaissance et la compréhension de la Foi chrétienne, presque toute la vie dans la charité chrétienne, sur une relation concrète et directe avec la Parole de Dieu ou avec l'Esprit de Dieu, sans recourir à une approche consciemment rationnelle, volontairement réfléchie, ce qui ne signifie évidemment pas que la démarche qui est la leur est totalement irrationnelle.
Grosso modo,
- l'apologétique intellectualiste a eu son heure de gloire entre 1848 et 1958,
- l'analytisme et l'exégétisme ont été provisoirement triomphants, sinon durablement victorieux, chez beaucoup de théologiens de la génération "Vatican II", sensibles à la problématique de la "démythologisation",
- le fondamentalisme littéraliste et le sentimentalisme spiritualiste ont acquis une importance quantitative et une influence qualitative considérables, chez les catholiques comme chez les protestants.
Considérons, dans Verbum Domini, la suite même du texte, comparable à une réponse thérapeutique aux déséquilibres répertoriés par Benoît XVI :
" Sens littéral et sens spirituel.
37. Une écoute renouvelée des Pères de l’Église et de leur approche exégétique contribuera de façon significative à revaloriser une herméneutique adéquate de l’Écriture, comme l’Assemblée synodale l’a affirmé.[117] En effet, les Pères de l’Église nous offrent encore aujourd’hui une théologie de grande valeur parce que centrée sur l’étude de l’Écriture Sainte dans son intégralité; ils sont d’abord et avant tout des «commentateurs de la Sainte Écriture».[118] Leur exemple peut «enseigner aux exégètes modernes une approche vraiment religieuse de la Sainte Écriture, ainsi qu’une interprétation qui s’en tienne constamment au critère de communion avec l’expérience de l’Église, qui chemine dans l’histoire sous la conduite de l’Esprit Saint».[119]
Ignorant, bien sûr, les ressources d’ordre philologique et historique qui sont à la disposition de l’exégèse moderne, la Tradition patristique et médiévale savait reconnaître les divers sens de l’Écriture en commençant par le sens littéral, celui qui est «signifié par les paroles de l’Écriture et découvert par l’exégèse qui suit les règles de la juste interprétation».[120] Par exemple, saint Thomas d’Aquin affirme: «tous les sens de la Sainte Écriture se basent sur le sens littéral».[121] Il est nécessaire, cependant, de rappeler qu’au temps patristique et médiéval, toute forme d’exégèse, y compris littérale, était conduite sur la base de la foi et ne faisait pas nécessairement la distinction entre sens littéral et sens spirituel. Rappelons ici la distinction classique qui établit la relation entre les divers sens de l’Écriture:
«Littera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia.
Le sens littéral enseigne les événements, l’allégorie ce qu’il faut croire, le sens moral ce qu’il faut faire, l’anagogie vers quoi il faut tendre».[122]
Notons ici l’unité et l’articulation entre sens littéral et sens spirituel, lequel se subdivise en trois sens, avec lesquels sont décrits les contenus de la foi, de la morale et de la tension eschatologique.
En définitive, en reconnaissant la valeur et la nécessité, même avec ses limites, de la méthode historico-critique, nous apprenons de l’exégèse patristique que «on n’est fidèle à l’intentionnalité des textes bibliques que dans la mesure où l’on essaie de retrouver, au cœur de leur formulation, la réalité de foi qu’ils expriment et où l’on relie cette réalité à l’expérience croyante de notre monde».[123] C’est seulement dans cette perspective que l’on peut reconnaître que la Parole de Dieu est vivante et s’adresse à chacun dans l’actualité de sa vie.
En ce sens, l’affirmation de la Commission biblique pontificale demeure pleinement valable, qui définit le sens spirituel selon la foi chrétienne comme «le sens exprimé par les textes bibliques lorsqu’on les lit sous l’influence de l’Esprit Saint dans le contexte du Mystère pascal du Christ et de la vie nouvelle qui en résulte. Ce contexte existe effectivement. Le Nouveau Testament y reconnaît l’accomplissement des Écritures. Il est donc normal de relire les Écritures à la lumière de ce nouveau contexte, qui est celui de la vie dans l’Esprit».[124]
Le nécessaire dépassement de la lettre.
38. Dans la saisie de l’articulation entre les différents sens de l’Écriture, il devient alors décisif de comprendre le passage de la lettre à l’esprit. Il ne s’agit pas d’un passage automatique et spontané; il faut plutôt un dépassement de la lettre: «la Parole de Dieu, en effet, n’est jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte. Pour l’atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension qui se laisse guider par le mouvement intérieur de l’ensemble des textes et, à partir de là, doit également devenir un processus vital».[125] Nous découvrons ainsi pourquoi le processus d’interprétation authentique n’est jamais purement intellectuel mais aussi vital, pour lequel est requis une pleine implication dans la vie ecclésiale, en tant que vie «sous la conduite de l’Esprit de Dieu» (Ga 5, 16). De cette façon, les critères mis en évidence par le numéro 12 de la Constitution dogmatique Dei Verbum deviennent plus clairs: un tel dépassement ne peut être réalisé à partir d’un seul fragment littéraire mais en lien avec la totalité de l’Écriture. C’est en effet en direction d’une Parole unique que nous sommes appelés à opérer ce dépassement. Un tel processus comporte un caractère dramatique profond puisque, dans le processus de dépassement, le passage qui s’accomplit dans l’Esprit rencontre inévitablement la liberté de chacun.
Saint Paul a pleinement vécu ce passage dans sa propre existence. Ce que signifie le dépassement de la lettre et sa compréhension uniquement à partir du tout, il l’a exprimé de façon radicale dans la phrase: «la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie» (2 Co 3, 6). Saint Paul découvre que «l’Esprit qui rend libre possède un nom et donc que la liberté a une mesure intérieure: “Le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté” (2 Co 3, 6). L’Esprit qui rend libre ne se réduit pas à l’idée ou à la vision personnelle de celui qui interprète. L’Esprit, c’est le Christ et le Christ est le Seigneur qui nous indique le chemin».[126]
Nous savons aussi combien, pour saint Augustin, ce passage fut à la fois dramatique et libérateur; il crut aux Écritures, qui lui apparurent dans un premier temps si particulières et en même temps grossières, uniquement grâce à ce dépassement qu’il apprit de saint Ambroise à travers l’interprétation typologique, selon laquelle tout l’Ancien Testament est un chemin vers Jésus-Christ. Pour saint Augustin, le dépassement de la lettre a rendu crédible la lettre elle-même et lui a permis de trouver enfin la réponse aux profondes inquiétudes de son âme, assoiffée de la vérité.[127] "
Je vous souhaite une bonne fin de soirée.
Scrutator.

( 594500 )
d'accord avec vous par jejomau (2011-05-06 22:51:50)
[en réponse à 594491]
Théonas. En partie. Ce n'est pas le rationnalisme des Lumières. Vous avez raison. Cependant je trouve ce passage de Benoît XVI fourni par notre ami Scrutator encore plus explicite sur le lien étroit qu'un chrétien doit entretenir entre la raison et la Foi . A mon avis le Saint-Père ne condamne pas la raison dont use les néo-scolastiques mais plutôt l'autonomie "totale" de celle-ci par rapport à la foi.
Lorsqu'il dit : "Je crois que le rationalisme néo-scolastique a échoué dans sa tentative de vouloir reconstruire les praembula fidei par une raison totalement indépendante de la foi"... On retrouve ces mêmes propos dans les quelques extraits de "Verbum Domini" :
- " Le déficit d’une herméneutique de la foi à l’égard de l’Écriture ne se résume pas seulement en termes d’absence; à sa place s’inscrit inévitablement une autre herméneutique, une herméneutique sécularisée, positiviste, dont la clé fondamentale est la conviction que le divin n’apparaît pas dans l’histoire humaine" et un peu plus loin il souligne la conséquence : "On impose alors une herméneutique philosophique, qui nie la possibilité de l’entrée et de la présence du divin dans l’histoire". Il faut un juste milieu : "dans l’approche herméneutique de la Sainte Écriture, se joue inévitablement le rapport correct entre foi et raison. En effet, l’herméneutique sécularisée de la Sainte Écriture se place comme l’acte d’une raison qui veut structuralement exclure la possibilité que Dieu entre dans la vie des hommes et qu’il parle aux hommes en une parole humaine." C'est là qu'il résume sa pensée : "D’une part, il faut une foi qui, maintenant un rapport adéquat avec la droite raison, ne dégénère jamais en fidéisme, fauteur d’une lecture fondamentaliste de l’Écriture. D’autre part, il faut une raison qui, en recherchant les éléments historiques présents dans la Bible, se montre ouverte et ne refuse pas a priori tout ce qui excède sa propre mesure. Du reste, la religion du Verbe incarné ne pourra que se montrer profondément raisonnable à l’homme qui cherche sincèrement la vérité et le sens ultime de sa vie et de l’histoire. "