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images/icones/croix_byzantine.png  ( 1003166 )Hommage aux révoltés du Kengir (16 mai -26 juin 1954) par Ludwik (2026-07-19 20:08:34) 

Passé l'arrivée et ses impressionnantes usines, Jezqazgan, en elle-même, n'est pas si affreuse que cela. Dire qu'elle est belle serait mentir, mais on sent que les autorités ont essayé de faire quelque chose du centre-ville : fontaines, avenues arborées, parcs... C'est assez bucolique, surtout avec les chevaux qui paissent dans les parcs municipaux !

Nous y sommes pour la fête de la paroisse ukrainienne locale, qui est placée sous le patronage du prophète Élie. Il s'agit de faire nombre, car la population ukrainienne est ici en voie de disparition : les anciens sont morts, les jeunes ont gagné des horizons plus prometteurs.
Nous sommes donc venus avec le père Yaroslav et sa famille. Avec nos deux familles, nous (plus que) doublons l'effectif des fidèles ! Et puis l'avantage, c'est que l'épouse du père Yaroslav est chef de chœur, et leur chœur — magnifique, il faut bien le dire — est composé des enfants eux-mêmes.

Il y a eu une église ukrainienne en bois ici, mais c'était autrefois... avant qu'un gisement de cuivre ne soit découvert sous un quartier de la ville. Le quartier a été détruit, les habitants relogés, l'église démontée et jamais remontée. Les gréco-catholiques célèbrent donc dans un appartement à Satpaïev, ville voisine à une vingtaine de kilomètres.
Comme aujourd'hui il y a un peu plus de monde, la liturgie a lieu chez les latins. L'église est une bâtisse on ne peut plus pauvre, simple bâtiment surmonté d'une croix. Il fait presque quarante degrés dans la rue, et un peu plus dans l'église : la tôle, ça chauffe bien !
Nous sommes une trentaine en tout et pour tout.
Une grand-mère pleure. Est-ce à cause des quelques mots dits par le père Yaroslav, ou parce qu'elle pense à tous ses mondes effondrés : celui de son enfance et de son village ukrainien natal, si loin maintenant ; celui de sa jeunesse, près de Jezqazgan où la communauté ukrainienne était nombreuse, mais ce village a lui aussi disparu... il y avait du cuivre en dessous.

C'est le père Alexandre qui nous accueille donc ; il est le prêtre latin de la ville, pour 5 à 10 paroissiens maximum. De souche allemande et ukrainienne, il n'est pas plus âgé que le père Andreï, le prêtre gréco-catholique, soit à peine une trentaine d'années.
Le père Alexandre est né au Kazakhstan, dans une ville emblématique des désastres soviétiques : Semipalatinsk, à proximité de laquelle furent menés les essais nucléaires. Son histoire est intéressante : quand, au début des années 1990, un prêtre catholique a fait son apparition à Semipalatinsk, le père Alexandre s'est souvenu que sa propre mère lui répétait : « N'oublie pas, nous sommes catholiques », et toute la famille est donc allée se faire baptiser chez les catholiques latins.

Après la liturgie, concélébrée dans le rite byzantin (comme quoi une concélébration dans un rite traditionnel est possible), un petit mot du père Alexandre se félicitant du succès du dialogue interconfessionnel ayant permis cette liturgie commune — car, oui, le dialogue interconfessionnel à Jezqazgan se passe bien, vu qu'il s'effectue entre catholiques, précisemment entre le prêtre catholique latin et le prêtre gréco-catholique.

Et voici l'arrivée de deux représentants de l'administration chargée des affaires religieuses. Étonnant, mais pourquoi pas : il s'agit d'informer les fidèles qui n'en auraient pas eu connaissance que la nouvelle constitution a été adoptée, et d'en remettre solennellement un exemplaire au prêtre !
Bref, tout cela est passionnant, mais nous sommes ici, certes pour la fête du prophète Élie, mais aussi — et surtout — pour nous recueillir auprès du monument aux prisonniers du Kengir.

Le Kengir fut l'un des sous-camps du Steplag (l'un des quatre immenses camps du Goulag au Kazakhstan). Il fut le théâtre de la plus grande révolte de l'histoire du système concentrationnaire soviétique. Les révoltés prirent le contrôle du camp pendant 40 jours, avant que l'armée soviétique n'écrase — littéralement — le camp révolté.
Si le camp comptait 5 000 à 6 000 détenus, les Ukrainiens en constituaient une part considérable de l'effectif global (48%). Et pas n'importe quels Ukrainiens : des « politiques », anciens de l'UPA ; beaucoup de Baltes aussi, essentiellement des partisans anticommunistes.

En mai 1954, excédés par le meurtre de prisonniers par des gardes sadiques, la révolte éclata. Dès la prise de contrôle du camp, une nouvelle administration fut mise en place, avec un petit gouvernement, sa justice, sa propagande, son autodéfense, ses affaires religieuses.
Quotidiennement étaient célébrés des offices catholiques latins, gréco-catholiques, orthodoxes, etc.
Le mur séparant le camp des hommes de celui des femmes fut abattu, et quarante mariages furent célébrés par le prêtre polonais !
Étrange destin que celui de ces couples qui, souvent, s'étaient seulement écrit sans jamais se voir avant la révolte, se marièrent, puis furent à tout jamais séparés quarante jours plus tard.
Il y eu même des retrouvailles entre un pére et sa fille, qui ignoraient qu'ils avaient été déporté dans le même camp.

Des ouvrages entiers sont consacrés à ces événements ; loin de moi l'idée d'en écrire un. Alors je m'arrête là.
Nous avons incliné nos têtes de nationalistes du XXIe siècle sur le monument dédié à la mémoire de ces nationalistes baltes et ukrainiens. Nous nous sommes souvenus que le drapeau rouge et noir a flotté en pleine URSS pendant quarante jours sur ce camp.

Un Ave Maria en latin, en français, en ukrainien, un Salve Regina, et nous sommes repartis.

Gloire aux révoltés du Kengir. Écrasés sous les chenilles des chars soviétiques, sans espoir de vaincre ou de survivre, ils ont accéléré la fin du système concentrationnaire soviétique.

N.B. : Le monument est assez simple : morceaux de mur abattus par les tanks, qui furent utilisés comme bulldozers ; plusieurs croix — ukrainienne, russe, lituanienne... — et des stèles : aux Hongrois déportés, aux Lituaniens, aux Japonais, aux Juifs, bien sûr aux Ukrainiens et aux Russes.

images/icones/carnet.gif  ( 1003171 )Ludwik, avez-vous lu ? par Chouan (2026-07-19 22:15:43) 
[en réponse à 1003166]

"La Résistance antisoviétique et anticommuniste en Europe de l'Est de 1944 à 1956" de Alberto Rosselli (qui traite bien sûr de l'Ukraine)...paru en 2009 chez Akribeia ? Pas un gros bouquin mais intéressant pour un non-spécialiste comme moi. En tant que descendant de chouans, j'avoue un faible pour les Frères de la Forêt baltes...