Tout d’abord je tiens à préciser que je n’aime pas du tout l’attitude de trop de tradis à se présenter sans cesse, pour un oui ou pour un non, en victimes de persécutions. Il y a suffisamment, à mon sens, de choses à reprocher à la hiérarchie pour ne pas inventer artificiellement des motifs purement imaginaires.
Mais il me semble tout de même que votre manière de présenter les faits déforme fortement la réalité.
En effet, la plupart des exemples que vous donnez portent sur les pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI.
Les exemples de cas ayant eu lieu sous le pontificat de François datent du tout début du pontificat (2013-2014), époque durant laquelle la Curie est encore fortement structurée par les orientations wojtylo-ratzingériennes. C’est à dire à ce qui correspond à une parenthèse de fermeté doctrinale vite refermée dans l’histoire de l’Eglise post-conciliaire. Il y a toujours un phénomène d’inertie qui fait que les premières décisions d’un pontificat s’inscrivent souvent dans la lignée du pontificat précédent.
De fait, le pontificat de François a radicalement changé la donne, ou plus exactement, il nous a fait retourner au paradigme du pontificat de Paul VI.
Il me vient en mémoire un événement que narre Mgr Lefebvre dans une de ses conférences. Un évêque canadien avait invité ses fidèles à participer à un culte protestant et à y communier. Il avait lui même montré l’exemple. Mgr Lefebvre avait vigoureusement protesté contre ce scandale. En réponse, l’évêque avait pris la parole à la radio en déclarant qu’il avait agit « avec l’accord du pape ». Rome n’a jamais démenti cette affirmation et l’évêque en question n’a jamais été sanctionné. C’est pourtant une faute grave lourdement condamnée par le droit canon actuel.
Plus récemment, on sait que la communion est couramment donnée à des protestants dans certains pays européens, de manière publique et médiatisée, sans que Rome ne réagisse. Récemment encore le cardinal Hollerich a fait des déclarations publiques contredisant les enseignements pourtant définitifs de l’Eglise sur la question de l’ordination des femmes, sans être inquiété. Les exemples de ce « deux poids deux mesures » sont trop nombreux depuis 2013 pour pouvoir les citer tous.
Cette différence de traitement est un fait objectif relevé par des observateurs pourtant peu soucieux de sympathie pour le lefebvrisme. Ainsi, en 1979, dans un livre d’entretien avec Georges Daix paru sous le titre
Le métier de théologien, Louis Bouyer soulignait déjà cette différence de traitement en la présentant comme une des raisons majeures de la radicalisation du mouvement lefebvriste:
Georges Daix: Peut-être pourrions nous puisque nous venons d’évoquer l’ancien missel, parler de la messe de S. Pie V dont on dit qu’elle est devenue un cheval de bataille contre la nouvelle liturgie et même contre le concile…
Louis Bouyer: Il y a d’abord une première chose qu’il faut bien dire: c’est qu’on a tout fait pour provoquer cette réaction. Il est certain que les autorités locales et même trop souvent, il faut bien le dire, les autorités romaines, tolèrent, semble-t-il, jusqu’aux plus extrêmes formes de dérèglement qui s’écartent non seulement de la tradition générale mais très précisément même du nouveau missel, mais condamnent absolument une seule chose: l’ancien missel, qui a tout de même été utilisé pendant des siècles. On crée ainsi une situation tellement absurde qu’une réaction populaire de simple bon sens était inévitable. Cette réaction n’ayant pas été prise au sérieux, elle s’est durcie jusqu’à l’absurde […]. Il y a donc beaucoup d’absurdité des deux côtés, mais l’absurdité même dans la réaction est en grande partie une conséquence inévitable du manque extraordinaire de pédagogie et -il faut bien le dire- de simple bon sens avec lequel la hiérarchie dans son ensemble, hélas! a au moins laissé faire les choses et a même parfois appuyé des innovations autrement graves que l’attachement à l’ancien missel.
Louis Bouyer, Le métier de théologien, Entretiens avec Georges Daix, 1979.
Or Louis Bouyer ne peut pas être suspecté de complaisance avec le lefebvrisme: ami personnel de Paul VI qui le tenait en haute estime, il a lui-même été accusé par les personnalités traditionalistes de modernisme liturgique et d’avoir une part de responsabilité dans la réforme des rites. Il était lui-même dans ses différents ouvrages très critique du traditionalisme dont il dénonçait les limitations théologiques et les obsessions politico-idéologiques.