J'ai voulu donner mon
témoignage.
J’écris ces lignes dans un but de paix, qu’on me pardonne si tel ou tel passage est exagéré ou blessant : dans tout ce qui se rapporte à la crise liée à la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, il y a déjà eu tellement de motifs de se plaindre, qu’il serait désastreux d’en rajouter de nouveaux. Toutefois, je vais tâcher de regarder les réalités en face, espérant que cela aidera mes lecteurs à réfléchir pacifiquement avec un sens ecclésial et dans la prière.
L’idée maîtresse est que la fidélité au Christ et à son Église, qui ne font qu’un comme l’Épouse et l’Époux, impose un vaste mea culpa des deux côtés : du côté de la FSSPX, et aussi de ceux qui s’y opposent. Même si chaque tenant des deux « camps » n’est pas responsable de tout, ces choses-là doivent être énoncées. Je parle dans le contexte français, mais c’est en grande partie valable dans de nombreux pays.
Il y a eu des manquements graves dans la vie de l’Eglise, on ne peut les énumérer tous. En résumé, il n’y a pas de dogme qui n’ait été contesté, la morale (notamment les dix commandements) n’était plus guère enseignée. Les normes canoniques et liturgiques étaient très largement négligées. En politique, on n’a pas guidé les fidèles en tenant compte de Quadragesimo Anno, etc. Il est impossible d’être exhaustif ! Mais on se souvient par exemple du rejet par de nombreux épiscopats de l’encyclique de Saint Paul VI Humanae Vitae, de ces évêques français qui, au moment du débat sur la loi légalisant l’avortement, ont voulu que les catholiques ne manifestent pas…
Surtout, ceux qui affirmaient qu’il fallait suivre le concile Vatican II l’ont discrédité en ne l’appliquant pas. On a fait croire qu’il était mauvais de prier en latin, alors que le concile dit exactement le contraire. Les séminaires étaient en ruines spirituelles, on s’est bien gardé de former les futurs prêtres à l’école de Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que ces exemples.
C’est dans ce contexte général que Mgr Lefèbvre a fondé son séminaire et sa fraternité à Fribourg en Suisse, avec toutes les autorisations canoniques, à l’automne 1969. Mgr Lefebvre avait été une personnalité de premier plan dans l’Eglise. Comme archevêque de Dakar, il avait un rayonnement sur toute l’Afrique Occidentale Française. Il s’était fait mal voir de l’épiscopat français (dont il faisait partie !) en soutenant la Cité Catholique de Jean Ousset, qui faisait pourtant beaucoup de bien et qui av it compris l’importance de Quadragesimo Anno). Il avait peut-être été imprudent dans le contexte de l’accession du Sénégal à l’indépendance, mais n’oublions pas que Léopold Sédar Senghor se disait « chrétien et marxiste ».
Il avait été humilié – et tous les missionnaires avec lui – quand après avoir eu la position qui avait été la sienne à Dakar, il avait été nommé évêque de Tulle. Il en a été blessé, et c’est sans doute l’une des causes de son opposition obstinée à Vatican II et au niveau missel. Il eût été mieux inspiré en faisant remarquer à Saint Paul VI que son missel ne respectait pas les vœux exprimés par les Pères conciliaires, concile dont il avait lui-même promulgué les actes. Et en demandant des précisions sur les points de Vatican II qui lui paraissaient sujets à caution. Or ces précisions ont été apportées tout naturellement, en particulier dans Dominus Jesus, publié en 2 000. Au sujet du missel, il faut reconnaître qu’on a un temps promulgué des traductions idéologisées et c’est souvent à partir de ces textes défectueux que des fidèles ignorant le latin ont été induits en erreur au sujet du missel.
Un tort qu’on a eu envers Mgr Lefebvre fut de lui envoyer uniquement des émissaires qui lui étaient hostiles, et de ne pas donner mandat pour dialoguer avec lui à des gens qui eussent pu le convaincre. Ainsi le cardinal Thiandoum a fait plusieurs voyages à Ecône et à chaque fois Mgr Lefebvre lui demandait quel mandat il avait et quelles garanties il avait que ses propositions seraient suivies à Rome. Or le Cardinal avait été le disciple, puis le successeur de Mgr Lefebvre à l’archevêché de Dakar. Des personnalités comme lui auraient pu avoir une bonne influence pour rapprocher les positions.
Un autre tort qu’on a eu fut de bloquer en une seule décision la suppression de ses œuvres. Elles étaient de droit diocésain, or la décision fut prise à la fois au niveau de Fribourg et de Rome. Ensuite, on a eu le tort de repousser certains des séminaristes qui avaient quitté le séminaire Saint Pie X. Cela n’a pu que renforcer la méfiance de Mgr Lefebvre, et conduire aux ordinations épiscopales de 1988 sans mandat pontifical.
Si l’on veut vraiment la réconciliation, il convient de reconnaître toutes ces fautes. Et redresser ce qui doit l’être. Mais sous le pontificat de François on a pris le chemin inverse. Traditionis Custodes a pris le contrepied de Summorum Pontificum. La déclaration d’Abu Dhabi, qui affirme que la diversité des religions est voulue par Dieu, revient à dire que Dieu a voulu que des gens soient dans l’erreur ; mais ce texte n’engage pas ‘Eglise apostolique, puisque la signature de François est au même niveau que celles de dignitaires de religions non chrétiennes. De même modifier le catéchisme de l’Eglise catholique est une façon d’affirmer que ce qu’il contient n’est pas de foi – et donc on peut discuter librement de la légitimité de la peine de mort, en suivant l’enseignement habituel des papes ! En disant qu’on peut donner les sacrements aux divorcés ayant contracté une nouvelle union, François s’est rendu complice d’un grand nombre de communions sacrilèges… Là encore la liste n’est pas exhaustive, hélas !
La bonne attitude face à toutes ces déviations est de les dénoncer et de ne jamais s’y joindre. Mais il ne faut pas passer du rejet des abus, même couverts par de très hautes autorités, au rejet de l’autorité elle-même.
Car on ne peut pas comprendre la dissidence lefèbvriste dans le cadre des séparations ecclésiales auxquelles nous étions hélas habitués : jusqu’ici on connaissait le schisme, péché contre la charité, et l’hérésie, péché contre la foi. Mais ici il apparaît que la dissidence en question doit être considérée avant tout comme un péché contre l’espérance. Certes il y a là des aspects de schisme (l’exclusion de tout ceux qui sont hors de la fraternité Saint Pie X) et d’hérésie (souvent due au manque de compréhension de ce qu’est l’analogie), mais le principal est qu’on désespère de l’Eglise : on ne croit plus qu’elle est divine dans son essence, on nie que le Saint Esprit soit capable de réparer ce qui doit l’être. Pourtant on doit reconnaître que des améliorations, timides mais réelles, ont eu lieu. Trois petits exemples : on a presque partout cessé de faire dire par les simples fidèles le Per Ipsum ; de nouvelles traductions liturgiques ont été publiées, qui sont en nette amélioration ; et les absolutions collectives sont en net recul ; et surtout, on l’a dit, Dominus Jesus a levé un grand nombre de difficultés.
Alors, oui, il faut être patient, attendre l’embellie, avec confiance en Dieu, qui n’abandonne pas son Eglise. Et cela même si l’application des lois de l’Eglise coûte, et conduit à être rejeté. La recette du redressement de l’Eglise est simple : il faudrait mettre autant d’ardeur à appliquer les lois de l’Eglise qu’on en a mis à les dénigrer : loi de la foi, respect des normes liturgiques et disciplinaires, respect du précepte de la charité notamment dans les relations hiérarchiques… Je reconnais que la mise en œuvre de la recette sera plus compliquée que la recette elle-même !
Souhaitons et demandons à Dieu que les torts soient reconnus des deux côtés. Un vaste mea culpa doit être fait du côté des autorités qui ont couverts des abus, mais de leur côté les partisans de Mgr Lefèbvre doivent reconnaître que leur attitude a souvent manqué de mesure, de patience, et d’espérance en l’Eglise.
Abbé Bernard Pellabeuf,
ancien du séminaire Saint Pie X (septembre 1969 - décembre 1970)
en poste à Dakar de 1992 à 1994.