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En passant par Bichkek par Ludwik (2026-05-31 19:30:31)
Arrivée hier soir dans la capitale du Kirghizistan, l'ancienne Frounzé. Étape indispensable avant notre retour à Karaganda.
Archétype de la ville centre-asiatique, sorte d'immense village soviétique aux toits de tôle brûlés par le soleil, parsemé de quelques bâtiments administratifs et gouvernementaux imposants, et de constructions récentes.
L'absence d'urbanisme m'est assez indifférente, et le grand beau temps, les quelques parcs, la présence de grand-mères vendant du kvas à chaque coin de rue m'enchantent.
Passage le matin par l'unique église catholique (latine) de la ville, maison ingénieusement aménagée qui abrite une minuscule communauté assez étonnante.
S'y mêlent des descendants d'Européens déportés dans la région : Allemands, Polonais, quelques Russes catholiques ayant fui la Russie en 2022, et des Kirghizes. Quatre confirmations ce matin au cours d'une liturgie réformée. Liturgie aussi pauvre qu'irritante.
Quel contraste avec ces femmes couvrant encore leur tête à l'église, et les litanies de la Vierge récitées avant la messe.
Pendant que je discute avec un sympathique Libanais, marié à une Kirghize, dont les enfants étudient à Louvain et à Paris, mon épouse parle avec une Polonaise née à Bichkek, dont les parents viennent de Gdańsk !
L'évêque nouvellement nommé, et pas encore sacré, est un jésuite irlando-américain ayant travaillé en Russie. Sympathique personnage.
Intéressants destins, qui se croisent sans jamais se ressembler.
Même les physionomies sont intéressantes, bien moins « standardisées » qu'en Occident. Ici, les gens ont encore des « gueules ».
Manque le colonel Cagnat, hélas je suis arrivé bien trop tard. Dans l'autre monde peut-être...
Manque aussi Nestor, historien russe, catholique, réfugié au Kirghizistan, et auteur du seul ouvrage de référence sur les gréco-catholiques déportés en Asie centrale.
L'église est touchante par sa pauvreté, le chemin de croix « atypique » montrant le Christ cheminant vers le Golgotha dans un paysage kirghize.
Portraits familiers au mur, ceux des prêtres ukrainiens ayant desservi les fidèles latins, dans leur rite, pendant toute la période soviétique, à partir des années cinquante. Le portrait du Bienheureux Alexis Zaritskyi est là ; si ce dernier est d'origine polonaise, il avait eu l'idée de naître en Ukraine !
Une plaque rappelle la mémoire du premier évêque du Kirghizistan : Mgr Nicolaï Messmer, originaire d'une famille déporté à Karaganda (une fratrie de dix enfants dont huit devinrent prêtres ou religieux), mort jeune en 2016. (Son frère, également jésuite, Otto Messmer, a été assassiné à Moscou en 2008).
Déjeuner dans un restaurant de qualité ; une samsa (pâte feuilletée fourrée de viande et d'oignons) suffit à caler les enfants.
En allant chercher de l'argent liquide, j'en profite pour faire un détour par la cathédrale orthodoxe ; les enfants étant à l'abri des près de 40 degrés dans l'appartement, j'ai tout mon temps. J'aime cette chaleur sèche et cette ville assoupie.
La cathédrale russe est intéressante, spacieuse, et contrairement aux églises catholiques modernes, les canons sont respectés ; impression d'entrer chez soi, tant tout est familier. L'architecture byzantine ne déçoit jamais.
Puis direction le Musée national d'histoire, un (très) imposant bâtiment en plein centre de la ville.
Sur quatre étages, l'histoire des terres kirghizes est déployée du Néolithique jusqu'à nos jours.
Les artéfacts sont nombreux, bien présentés. Nous passons vite sur la période préhistorique. Ma seconde fille s'exclame : « encore des assiettes cassées » en voyant les inévitables poteries tirées des fouilles archéologiques de la région.
Le trésor d'or kirghize est une merveille de joaillerie, comme l'est celui du musée d'Almaty.
La révolte kirghize de 1916, atrocement réprimée par l'Empire russe, est présentée de manière trop succincte, mais donne des idées de lecture. 30 à 40 % de la population fut tuée ou contrainte à l'exil (en Chine). Les Soviétiques auront du mal à faire pire. Pas étonnant que l'Empire russe ait ici pire réputation que n'eut jamais l'URSS.
L'exposition sur la Révolution au Kirghizistan et la guerre qui la suit permet de voir quelques intéressantes photographies, celles de Frounzé par exemple, qui donna un temps son nom à la ville.
Ce grand chef militaire de l'Armée rouge — il en deviendra commissaire du peuple à la Guerre en 1924-1925, avant de mourir l'année suivante dans des circonstances troubles — aurait certainement mérité plus, d'autant qu'il mena une campagne étonnante contre les forces centre-asiatiques menées par Enver Pacha, qui, fuyant la ruine de l'Empire ottoman, chercha à se tailler un royaume, ou plutôt un émirat, dans la région.
Hélas, aucun de ces événements n'est ici rappelé, et pas une ligne sur ce malheureux Enver Pacha qui fut tout de même ministre de la Guerre ottoman, excusez du peu... ou alors je suis passé trop vite.
D'autres photos plus banales montrant les gueules de brutes et de repris de justice des premiers bolcheviques locaux, mêmes faces d'assassins que celles vues à Donetsk en 2015. Si les révolutions se ressemblent, les révolutionnaires aussi !
Demain, départ de cette capitale qui mériterait un séjour de plusieurs mois, plusieurs années...
Enfin, nous avons eu le temps de passer par une librairie : achat d'un manuel d'apprentissage du kirghize (on peut toujours rêver), de contes en kirghize pour les enfants (la langue est très proche du kazakh), et d'une histoire académique du pays que les auteurs ont eu le bon goût d'éditer en kirghize mais aussi en russe. Ouf !
Demain, retour à la frontière, pour retrouver la voiture côté kazakh ; un gros millier de kilomètres et nous serons rentrés à Karaganda, une ville très européenne comparée à Bichkek.

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Bonne nouvelle ! par Bibracte (2026-05-31 21:34:17)
[en réponse à 1000014]
Salutations au P. Corcoran, j'ignorais qu'il avait été nommé évêque ! Il était déjà administrateur depuis quelques années lors de mon passage en 2022. Sympathique personnage, oui ! Il ne parlait pas kirghize (langue difficile, de type turc mais en écriture cyrillique), ce qui n'est pas très grave parce que tout le monde parle russe, et parce que presque aucun des ~600 catholiques du pays n'est strictement d'ascendance kirghize. La liturgie est en effet très pauvre au mauvais sens du terme. Comme en Russie, la foi a été transmise par les babushkas qui faisaient dire le chapelet à leurs familles. Le chapelet étant encore aujourd'hui une (la ?) prière privilégiée en dehors de la messe, y compris devant le Saint Sacrement exposé.

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merci de cette pittoresque et intéressante carte postale/Enver Pacha par Luc Perrin (2026-06-01 10:44:32)
[en réponse à 1000014]
d'un pays dont on parle très peu.
"pas une ligne sur ce malheureux Enver Pacha qui fut tout de même ministre de la Guerre ottoman, excusez du peu."
Le personnage faisait partie de la troïka qui dirigeait vraiment l'empire ottoman dans ces dernières et terribles années jusqu'en 1918, sous la houlette du sultan-potiche Mehmet V. Sultan qu'ils avaient - les "Jeunes Turcs" dénomination courante du Comité Union et Progrès - installé en chassant Abdul Hamid II.
Partisan de l'association avec les empires centraux, le trio engage l'empire ottoman dans la guerre en 1914 avec quelques mois de retard.
Son principal titre à la notoriété fut d'être un concepteur et organisateur du génocide des Arméniens et des chrétiens assyriens et grecs.
Ce génocide le premier de l'ère moderne avec une dimension industrielle (déportation et une organisation systématique) a été cité par Adolphe Hitler comme un modèle à suivre.
"malheureux Enver Pacha" oui au sens où il est probablement voué à la damnation éternelle.
On comprend que, même s'il a fini sa sinistre existence en 1922 en guerroyant pour constituer dans ces contrées une sorte d'émirat pour les turcophones, les Kirghizes n'aient tant voulu rappeler son existence qui est plus une marque d'infamie qu'autre chose.
Le n°192 de Magnifica humanitas de Léon XIV est bienvenu merci à DumVolviturOrbis de l'avoir cité. Les abominables "Jeunes Turcs" nous renvoient à la guerre ... injuste.