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La Nef : entretien avec Yves Chiron sur les traditionalistes
par XA 2022-02-26 10:47:31
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Dans son n°345 de Mars 2022, pp.13 à 15, La Nef publie un entretien avec Yves Chiron à l'occasion de la sortie de son livre consacré aux Traditionalistes.

Extraits.

La Nef – D’où viennent les traditionalistes, qui sont-ils et que défendent- ils ?
Yves Chiron – Le qualificatif « traditionalistes » apparaît dans le Magistère avec la Lettre sur le Sillon de saint Pie X, en 1910. Le pape affirmait : « les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires ni novateurs mais traditionalistes. » Le qualificatif existait déjà depuis plu- sieurs décennies. Émile Poulat a attiré l’attention sur un courant spécifique : la contre-révolution catholique, c’est-à-dire les catholiques (prêtres, évêques ou laïcs) qui, tout au long du XIXe siècle et au XXe siècle, ont été hostiles à la Révolution et à ses suites, non d’abord par nostalgie du roi mais par refus des principes de 1789. Les contre-révolutionnaires catholiques étaient hostiles au libéralisme intellectuel et moral, c’est naturellement qu’ils sont devenus anti-modernistes, anti-progressistes, etc. (...)

En quoi le concile Vatican II marque-t-il réellement le développement du courant traditionaliste ?
Le traditionalisme est antérieur au concile Va- tican II, qu’on se reporte à la Pensée catholique de l’abbé Luc Lefèvre et à la Cité catholique de Jean Ousset, nées dans l’après-guerre, ou aux combats que l’abbé Georges de Nantes engage dès les années 1950. Mais le concile Vatican II a été un catalyseur. C’est plus ce que j’ai appelé le « péri-concile » (ce qui se disait et s’écrivait avant, pendant et après le concile) et certaines applications du concile qui ont d’abord été contestés que les textes mêmes du concile. Dès cette époque, et plus encore après, et jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas de front uni des traditionalistes face au concile. L’abbé de Nantes, à travers sa critique du MASDU, est sans doute le premier, avec les sédévacantistes (nés au Mexique), à refuser la totalité du concile. En revanche, dès l’époque du concile, certains – la Pensée catholique, par exemple – cherchent à défendre l’orthodoxie et la légitimité des textes officiellement promulgués contre l’interprétation et l’application qui en sont faites. (...)

Mgr Lefebvre et la Fraternité Saint-Pie X (FSPX) vont vite polariser l’attention: pourquoi se lance-t-il dans la bataille et en vient-il à tenir des propos et des positions de plus en plus extrêmes contre la messe, le concile, le pape lui-même...?
Mgr Lefebvre a été, pendant le concile, un des chefs de file de ce qu’on appelait la « minorité », c’est-à-dire ceux qui, principalement à travers le Cœtus Internationalis Patrum (CIP), militaient pour des réaffirmations doctrinales ou la condamnation de diverses erreurs face à des textes ambigus ou des propositions trop audacieuses. Mais il ne mettra en cause publique- ment le concile que plusieurs années plus tard.
Sur la réforme liturgique, également, il n’a pas eu d’emblée une position hostile. Lors de la consultation de l’épiscopat avant le concile, en 1959, il est favorable à « un élargissement de la possibilité de célébrer la messe le soir ». Par la suite, lors des premières mises en œuvre de la réforme liturgique, il n’est pas hostile à l’introduction de la langue vernaculaire dans certaines parties de la messe, mais dès janvier 1964 aussi il s’alarme des « initiatives les plus invraisemblables » et il s’indigne que dans nombre d’églises « les règles liturgiques sont impunément violées ».

Les positions radicales de Mgr Lefebvre ne rendaient-elles pas la rupture avec Rome en 1988 inéluctable?
Entre 1965 – fin du concile – et 1988 – date de sa décision de sacrer des évêques sans le consentement de Rome –, il s’est passé plus de vingt ans. Le concile Vatican II n’a pas porté immédiatement les fruits que beaucoup espéraient, Paul VI lui-même en a été attristé et l’a publiquement regretté à plusieurs reprises. La crise qu’a connue l’Église, et qui avait commencé avant le concile il faut le rappeler, a été à son paroxysme dans les années 1970. Il y a eu, si l’on peut dire, une radicalisation parallèle de Mgr Lefebvre. Et il n’a pas accordé crédit à la restauration qu’ont tentée ensuite le pape Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger (le « plan Ratzinger » en 1982, les conférences sur le catéchisme en 1983, l’Entre- tien sur la foi en 1985, etc.). Ses adversaires diront qu’en 1988 Mgr Lefebvre avait perdu « le sens de l’Église », on peut dire, au minimum, qu’il n’avait plus confiance en Rome. (...)

Comment analysez-vous le motu proprio Traditionis custodes, marque-t-il une rupture sur la question traditionaliste?
Ce motu proprio a été un coup de foudre dans un ciel serein, même si, dans les mois précédents, une enquête avait suscité des inquiétudes. Ce qui a surpris aussi c’est que des décisions soient prises sans que les instituts, abbayes et communautés paroissiales concernées aient été au préalable consultés. Pour autant, une nouvelle guerre liturgique a-t-elle été ouverte? Beaucoup dépendra des évêques. On pourrait d’ores et déjà faire un premier bilan, pays par pays, sinon diocèse par diocèse. Où y a-t-il eu des suppressions, où y a-t-il un statu quo ? En revanche, l’obligation (même occasionnelle) de la concélébration est posée à nouveau. Et autre élément d’inquiétude: les ordinations sacerdotales avec le rituel traditionnel. La question se posera de façon aiguë dans les mois à venir.

Pensez-vous que Traditionis custodes et les Responsa de décembre dernier puissent créer une nouvelle « affaire Lefebvre »?
Les décisions contenues dans Traditionis custodes, aggravées par les Responsa, jettent un trouble. Je ne crois pas à l’émergence d’une nouvelle « affaire Lefebvre » car le traditionalisme d’aujourd’hui n’a pas un chef unique comme en 1976-1988 (même si Mgr Lefebvre récusait ce qualificatif). Les différents instituts et communautés ont d’ailleurs, en matière liturgique, des pratiques différentes. Par exemple, trois instituts (la Fraternité Saint-Pierre, la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier et l’Institut du Bon Pasteur) refusent toute concélébration selon le nouveau rite, alors que les autres instituts et communautés l’acceptent en certaines circonstances.
Par ailleurs, il n’y a pas non plus un front commun des évêques contre la messe traditionnelle. À Marseille, par exemple, après le motu proprio du pape et les Responsa de la Congrégation pour le Culte divin, l’archevêque du diocèse, Mgr Aveline, qui ne passe pas certainement pour « tradi », est venu célébrer pontificalement la messe traditionnelle dans la paroisse confiée aux Missionnaires de la Miséricorde Divine, le 9 février dernier, en la solennité du Baptême du Seigneur.

Si vous aviez à faire un bilan positif / négatif des traditionalistes, que mettriez-vous dans chacun des plateaux de la balance et lequel l’emporterait?
Il serait impossible, et même présomptueux, de dresser un tel bilan. L’historien n’est pas un juge ni un arbitre. Tout au plus peut-il essayer de se montrer rigoureux dans sa recherche d’in- formations et dans le tableau qu’il dresse. Dans l’Histoire des traditionalistes que j’ai reconstituée (avec aussi un dictionnaire biographique qui compte une centaine de notices détaillées), j’ai été frappé par l’importance du rôle des laïcs, la diversité des parcours des prêtres ou religieux et les évolutions de certains. Il y eut du courage, de l’héroïsme parfois, de l’obstination aussi, en certains cas de la rigidité jusqu’à l’aveuglement. Mais, en historien, je crois que la liturgie latine traditionnelle ne disparaîtra pas et que les interprétations de Vatican II resteront divergentes. J’aime beaucoup cette définition de Jean Madiran qui sonnait comme un avertissement: « Les “traditionalistes”, ce n’est pas, ce ne peut- être, ni un parti, ni une armée, ni une Église; c’est un état d’esprit. Et, bien sûr, un comportement. Une professio et une devotio. »

Propos recueillis par Christophe Geffroy

La version longue de cet entretien sera librement accessible prochainement sur le site internet https://lanef.net


Plus de détails sur le livre en cliquant ici.

     

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