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Révolution française et traditionalisme (XI) : Le désordre inséparable des grands bouleversements par Peregrinus 2017-08-13 19:30:56 Imprimer Imprimer

Confronté, à la veille du Concordat, à de profondes divisions au sein du clergé réfractaire, le chapitre métropolitain de Rouen, chargé de gouverner le diocèse pendant la vacance du siège, publie un mandement dont il convient certainement de reproduire un long extrait :

Il n’est malheureusement que trop vrai que le zèle a ses écarts et la piété ses excès… Ne nous en prenons point cependant à la piété elle-même. Accusons-en la fragilité humaine : accusons-en surtout l’empire des circonstances, le désordre inséparable des grands bouleversemens ; quand tous les élémens semblent confondus, la sagesse ne tient plus de route certaine ; dans un danger commun, tout le monde s’arme et marche en tumulte, obéit et commande à la fois. Alors on ne consulte que son ardeur, on ne reçoit sa mission que de soi-même. Peut-on voir l’arche sainte se pencher, et ne pas y porter la main ? Le zèle alors supplée à tout, autorise tout, permet tout, excuse tout. De là nous sont venus tant de secours précieux ; de là tant de collaborateurs zélés ; mais de là aussi tant de zélateurs incommodes ; de là enfin, tant de vertus sublimes ; mais de là aussi tant de funestes abus.
Les uns, s’autorisant de la confiance illimitée de l’église et se prévalant d’un ministère sans bornes, se constituent dans une véritable indépendance, se concentrent et s’isolent au sein de leur troupeau ; et là, certains de n’être censurés ni repris, ils se croient libres de tout penser et permis de tout dire. D’autres, profitant de l’espèce de clandestinité que le malheur des temps a rendue nécessaire, s’érigent en juges suprêmes de la foi, accusent impunément leurs frères, et calomnient souvent l’autorité même (1).



Un tel texte permet de mieux comprendre en quoi l’expérience du clergé réfractaire de la décennie révolutionnaire peut être comparée à celle des prêtres et des fidèles traditionalistes d’après Vatican II. Comme on l’a vu, si on la place sur le terrain des doctrines ecclésiologiques et des attitudes pratiques qui y sont afférentes, cette comparaison est profondément insatisfaisante, ce qui résulte avant tout du profond changement des circonstances : pendant la Révolution française, les réformes sont imposées par l’autorité séculière, tandis qu’elles le sont, après le dernier Concile, par les autorités de l’Eglise elles-mêmes. Il n’en reste pas moins que la partie du milieu traditionaliste d’aujourd’hui qui se croit la plus vigoureusement contre-révolutionnaire a en réalité adopté sur l’Eglise, la juridiction, le schisme ou l’épiscopat des positions étrangement proches de celles du clergé constitutionnel, et qui ont précisément valu à ce dernier d’être avec raison condamné par l’Eglise.

Si la comparaison entre les deux périodes a quelque pertinence, c’est donc non sur le plan des doctrines, mais plutôt sur le plan psychologique en raison de l’effet produit sur les mentalités par le « désordre inséparable des grands bouleversemens », pour reprendre les termes des chanoines de Rouen, qui décrivent de manière saisissante la réaction du clergé fidèle lorsqu’il voit l’ « arche sainte se pencher ».

« Le zèle alors supplée à tout, autorise tout. » Les prêtres réfractaires, comme sans doute les prêtres et laïcs traditionalistes de notre époque, ont dû recourir, pour le bien de la religion, à des moyens extraordinaires qui avec le temps les placent cependant dans une situation de plus en plus délicate, liée dans les deux cas à l’éloignement de l’autorité, exil des évêques légitimes sous la Révolution, dissidence forcée vis-à-vis du pape et des évêques aujourd’hui. Dans l’un et l’autre cas, on assiste à un éclatement du front du refus initial et au durcissement, voire à l’enfermement psychologique de plus en plus prononcé de la frange la plus intransigeante.

Pendant la Révolution, ces divisions intestines sont aggravées d’une part par la séparation physique entre prêtres émigrés (2) et prêtres demeurés sur le terrain des diocèses, les premiers accusant souvent les seconds de se montrer conciliants à l’excès, en des termes qui pourraient à bien des égards rappeler ceux d’aujourd’hui. « La prison et la détresse font envisager les choses d’une manière opposée aux principes » au chef du clergé réfractaire du diocèse de Clermont, peut ainsi écrire un vicaire général émigré à Fribourg (3). Les divisions sont exacerbées d’autre part par l’extraordinaire mobilité des ecclésiastiques sur le territoire français (4), qui désorganise les anciennes structures cléricales et favorise le passage d’un diocèse à l’autre de prêtres parfois peu dociles à l’autorité des grands vicaires placés à la tête du clergé insermenté. Là encore, il serait aisé d’esquisser des comparaisons qui ne seraient pas entièrement vides de sens.

Il faut noter cependant qu’hier comme aujourd’hui, les déclarations de nullam partem sont essentiellement le fait d’un seul camp. Ainsi l’abbé Vigneron, principal représentant dans le diocèse d’Angoulême de la tendance que l’on pourrait qualifiée de modérée, après avoir dénoncé avec vigueur les doctrines et les procédés schismatiques des prêtres « rigoristes » qui interdisent à leurs fidèles de communiquer avec lui, se garde-t-il pourtant de condamner absolument leur ministère.

Les rigoristes diront-ils qu’ils n’ont point vu faire de miracles aux ecclésiastiques qui ont souscrit ces actes [les formules post-thermidoriennes] ? Ils répliqueraient qu’on ne leur en a pas vu faire non plus. Ils seraient les uns et les autres dans l’erreur. Combien en effet par le moyen des sacrements n’ont-ils pas ressuscité à la vie de la grâce d’âmes mortes par le péché, de toutes les morts la plus funeste ; est-il aux yeux de la foi de miracle plus grand (5) ?


Il convient cependant d’ajouter qu’alors les « rigoristes », malgré leurs excès et la fragilité de certaines de leurs raisons, ne professaient aucune des opinions hasardeuses, voire fantaisistes, dont certains traditionalistes tant clercs que laïcs ont fait leur principal fonds de commerce.

(A suivre)

Peregrinus

(1) Cité dans Annales philosophiques, morales et littéraires, ou suite des Annales catholiques, t. III, Le Clère, Paris, 1801, p. 86-87.
(2) Il faudrait plutôt, pour être exact, parler dans la plupart des cas de prêtres déportés, sortis de France en exécution de la loi d’août 1792 ; cependant, en raison des équivoques qui résulteraient de la connotation du mot « déporté », on parlera ici d’émigrés.
(3) Cité par l’abbé Régis Crégut, Le diocèse de Clermont pendant la Révolution, Louis Bellet Imprimeur, Clermont-Ferrand, 1914, p. 184.
(4) Bernard Plongeron, Conscience religieuse en Révolution. Regards sur l’historiographie religieuse de la Révolution française, Picard, Paris, 1969, p. 26.
(5) Cité par Jean-Pierre Blanchet, Le clergé charentais pendant la Révolution, Despujols, Angoulême, 1898, p. 579.

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